CXLVI
.Cefque.M^.OdilçinrBarrot.a dit.sur la jguçrce, il faut aussi l'appliquer au duel.
« Et lorsque la civilisation sera arrivée à « amener dans toute , VEurope l'abandon des (( vieux usages de la barbarie, la guerre ne (( sera plus possible ; car il n'y aura plus de u forces matérielles qui puissent lutter contre « les forces morales.
<( Odilon-Bârrot. ^
cxLvn.
Supposons quatre mille pères de fapqille tués aujourd'hui en duel à Paris, copapie, $ous
Henri lY^ il j eut qimtre laiHe hommes qui restèrent sur le pré ; supposons que la famille se compose de dix personnes, et voyez ces quarante mille pères, mères, épouses, frères, sœurs, enfants, cousins^ cousines, oncles, tantes, remplissant la cité de leur douleur. La vingtième partie de la population en deuil I Et si la vengeance suivait cet holocauste de la barbarie, la vengeance même par le duel, il faudrait mieux emprunter aux bois un asile où il fut permis de croire en Dieu, et d'être homme de bien.
Dissolution de la famille, dissolution de la société, outrage fait à Dieu, à la morale, à la religion, à la raison humaine ; c'est certaine-^ ment l'histoire du duel.
Il est malheureusement certain qu'il j a en France plus de duel en un an qu'en vingt
Goo^q:
ans dans toate l'Europe. Cela a une raison d'être. AUéchons-nous le sang humain (1) avec plus de volupté que les autres nations? Pas le moins du monde, Dieu merci I « Machines a nerveuses, » comme nous appelait Napoléon ; notre caractère n'est ni noir , ni implacable. Cependant le fait existe, et ses causes en sont complexes.
On se bat peu en Espagne, peu en Portu-
(1) Il faut dire aussi que nous battant pour rien, un rien nous fait tomber les armes de la main. 11 n'en est pas ainsi .dans certains pays, où le duel, c'est. toujours la mort, comme aux colonies.
Les adversaires sont placés h trois pas, dos à dos, ils se retournent, et celuià qui il incombe de tirer le premier, fait fea à cette distance.
Très souvent aussi le duel a lieu à la carabine, arme à laquelle ils sont très forts, et Ton conçoit que dans des duels où la mort est infaillible, on ne s'7 détermine que pour des causes réputées grave?. Dans plusieurs États du Mexique et en Espagne, ce sont souvent d'autres natures de duels.
{Kote de f Auteur,)
gai et peu en Italie. La religion y est un Frein puissant (1).
En ÀUemagne, faisant abstraction des ëtudiantS) cette excellente nation affectionne peu le duel, et les crimes y sont fort rares aussi. Les duels^ entre étudiants, sont réglés de manière à ce qu'ils ne donnent pas la mort. On ne pointe pas , on sabre , et même on est garanti contre les coups portés à la tête et aux épaules.
eu.
On connaît peu le duel en Pologne, quelque irritable que soit le noble caractère de ce peuple.
(1) Un Espagnol dit à un autre : Si vuTd tUne corazan saliremos al campo.
« Si TOUS ayez du cœur, nous irons sur le terrain. ' Perdane vmd cavailero, yo no iay Berdugo, € Pardon, monsieur, répond Taulre, je ne suis pas bourreau.»
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CLH.
IVabord de toutes les hordes (1) barbares, parmi lesquelles le duel a pris naissance^ celle des Francs était la plus eucline à cette manie, et ce sont les Francs qui se sont établis dans les Gaules, et qui nous ont asservis.
Du haut en bas, l'exemple est effrayant. On croyait s'élever en faisant ce que faisait le maître ; on se grandissait à ses propres yeux. Puis, disons-le encore, autrefois c'était le jugement de Dieu : une juridiction ; c'était une obligation à laquelle les prêtres eux-mêmes n'ont pas toujours échappé.
Une autre cause, c'est l'incroyable mépris
(1) C'est au Mexique que se trouvent les plus forts joueurs de couteau. 11 suffit qu'une nouvelle célébrité se produise pour qu*un grand amateur la provoque : la cape sous le bras gauche, et la navaja, ou conchillo, à la main droite, on règle le nombre de pouces qu'on enfoncera. Nous avons encore vu cela en Espagne entre deux ouvriers ; ceux-ci avaient leur sombrero ï la main gauche.
de la vie chez les Gaulois, mépris qui s'est conservé jusqu'à nos jours^ tant l'humaDité est solidaire I Les Anglais qui ont suivi nos troupes en Afrique ne Comprenaient pas ce mépris chez nos soldats.
Ce mépris, chez les Gaulois, prenait naissance dans une vigoureuse croyance. Tout Gaulois brave entrait après sa mort dans un lieu de délices, âme, corps et armes !
Avec une croyance bien sentie, on amène les hommes à l'apogée du bien ou du mal.
Pendant dix ans, les Gaulois ont résisté à
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César et à la civilisation romaine. Si les Gaulois eussent eu Tépée espagnole, ils auraient vaincu les Romains. Ils furent toujours le seul effroi de Rome.
« Vous ne craignez donc rien, vous autres tf Gaulois? » disait Alexandre^le-Grand.
« Nous ne craignons que la chuté du ciel, « parce que nos lances ne seraient pas assez « fortes pour le soutenir. »
A ces causes primordiales, nous oserions dire natives, s'en joignent beaucoup d'autres. En France, les liens de famille son( moins resserrés que partout ailleurs. L'émancipation filiale plus large, trop large peut-être, et notre génération en a fait une triste expérience.
CLvra.
Le Français est rhomme qui vit le moins au sein de la famille. Il n'a pas pour la mai* son, l'amour de l'Anglais pour le athome. C'est un grand malheur.
< Que de mal se font les hommes pour ne c savoir pas rester dans leur chambre, » dit Biaise Pascal.
Il n'y a pas de malheur aussi cruel à l'homme que les plaisirs, d'où leur viennent presque tous les malheurs.
Que de maux ont fait aui familles la détes*
table habilude des cafés!... éloignement de la famille, de la société, de Tétude.
On se demande avec étonnement comment le peuple le plus accueilleur ^ le plus jovial du monde a aussi le regard le plus hostile 1 11 faut que tout le monde sache bien que le Français n'a pas peur! Mais il y a deux mille ans qu'on le sait I
« Si le dieu Mars Toulait des gardes du corps, « il les prendrait dans les grenadiers français, » disait Frédéric-le-Grand, qui s'y connaissait
Ce regard hostile soutenu a produit mille duels, et le regard, cette enseigne de Tàmç, cependant, devrait attracter l'homme vers l'homme.
'La pathologie trouverait une surabondance
d'influs nerveux dans l'organisme des Français.
çLxin.
On pourrait aussi, en abordant un autre ordre d'idées^ assigner, si non d'autres causes, du moins des raisons qui entretiennent cette infirmité morale, si vivace, qu'elle tient comme le lichen sur la pierre.
Généralement parlant, c'est une grande faute de troubler les idées d'un peuple trop hâtivement (1), et de vieillir l'enfance prématurément.
n y a des fruits qui tuent quand ils ne sont pas mûrs.
(1) À dix-huit ans un jeune homme a tué un de ses amfs. Â quinze ans, un autre a servi de témoin è son frère.
Historiquement parlant, cinq ou sii foisy cela a été fatal à la France.
Cette pensée n'est pas un sproposito. Tout se lie dans les mœurs d'une nation.
Les hommes de lettres du dix-huitième siècle ont commis cette faute.
L'horloge de Dieu ne se règle pas sur nos cadrans. Nous n'avons que l'heure qui passe ! Il a réternitéy et les temps qu'il a absorbés ont une liaison avec le temps qui n'existe pas.
Tuer à dix-huit ans !...
Porter cinquante ans dans son cœur le ver
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roDgeur du remords I Marcher ployé sous le cauchemar du sang yersé , ciuquante ans à travers la vie pour descendre dans la tombe, en tueur d^homme, et comparaître devant le juge naturel sous la bannière du crime !...
CLXVIÏL
Est-ce la société qui réagit sur la littérature, ou la littérature réagit-elle sur la société ?
A ce que produisit la I^ouvelle Héloïse et VEmile, on pourrait croire que c'est la littérature qui réagit sur la société.
Ceux qui ont pris envers eui-mêmes l'engagement de n'être sur la terre que spectateurs , comme Pythagore ; ceux qui écoutent sans répondre, cherchent, examinent, comparent et jugent ; ceux-là savent combien est grande l'ignorance de l'humanité !
Ceux qui sont appelés à commander aux hommes le sayent aussi. Ceux qui savent, savent peu y lire fort mal, plus mal orthographier.
C'est le malheur du malheur, souvent aussi le malheur de la paresse et de la dissipation. La force dans le bien est invincible, conduit à tout, et va jusqu'à Dieu.
La masse des hommes, appliquée au travail pour obvier aux tristes réalités de l'existence, a bien assez à faire pour acquérir le ptos strict nécessaire (1). Quand le pauvre à-t*il le temps
{!) Strict nécessaire que des milliers d'hommes n'arrivent pas à se procurer. Nous avons vu des fonctionnaires publics qui, depuis vingt ans, avaient mille francs par an.
— <55 — d'apprendre? Le besoin de la faim ne s'ajourne pas, il commande.
CLxxn.
La plupart des hommes vont par habitude et pensent d'emprunt intellectuel.
L'intelligence a sa mendicité.
U y a peutrètre quelque chose de plus mauvais pour soi et pour les autres que l'ignorance complète : c'est le demi-savoir ; c'est la pensée de Bacon. C'est celle de beaucoup d'hommes éminents.
N'ayant pas le jugement formée n'ayant pas assez d'étendue dans l'esprit pour juger par soi-mème^^ur rectifier, pour applaudir juste
et blâmer avec discernement^ on s4mboit des idées d'aatrui sans examen, on se les assimile saines ou pernicieuses, saugrenues ou réfléchies; c'est inévitable. Celles qui flattent le plus nos passions, nos instincts, sont accueillies avec ferveur.
On se fait un vocabulaire, un Gradus ad Pamassum, où l'on puise inconsidérément, et que l'on va débitant, sans se rendre aucun compte de la vérité et de l'applicabilité de ce qu'on cite.
Parlez de probité, on répond :
« L'honneur, sans de l'argent, est une maladie !
De clémence :
« La vengeance est le plaisir des dieux. »
De modération, à Tendroit de la fortune :
« Quiconque est riche, est tout. »
Les idées qui impliquent les événements les plus graves dans l'histoire, sont appliqués aux niaiseries de la vie commune et l'ornière devient le Rubicon.
« Jacla est aléa. »
Une mère de famille a-t-elle manqué à son devoir.
« Frailly, thy name x$ tooman (1). *
Et tout est dit.
A la moindre contrariété, c'est la malédiction de Job :
a Maudit soit le jour où il a été dit : Un « homme est né. »
(1) Fragtlilé, ton nom est : femme 1
Shakesprarb.
Plaignez-Yous d'une malice, la réponse est prête :
« Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
CLXXvnc.
C'est dans ces conditions intellectuelles que la littérature saisit la masse des hommes, et s'empare de leur esprit et de leur cœur ; et, comme cette masse n'a pas le temps d'entreprendre de grandes lectures, elle tombe sur les plus passionnées et les plus faciles.
Jetez sur cet élément l'infamie du marquis de Sades, et d'autres infamies encore^ et ne vous étonnez pas de ce qui est !
~ 459 — La pensée a ses Locuste (t), non moins scélérats que Néron.
axxx.
Un mauvais livre est le plus atroce des crimes; le don le plus funeste que la haine puisse faire aux hommes.
Un bon livre est un ami donné par Thonnèteté.
CLXXXU.
L'assassinat et le duel sont en perversité à mille piques d'un mauvais livre.
(I) Fameuse empoisonneuse sous Néron.
Un assassin tue un homme. La société^ dans son indignation que Dieu jugera aussi, relève le gant et tue l'assassin. Le sang coule ; la terre boit, et tout est dit.
Mais un mauvais livre vicie, corrompt des générations entières! Il pourrit les cœurs, intoxique la pensée et jette Tâme dans le délabrement du sens moral perdu I...
Combien en pourrions- nous citer? Les plumes à cinq centimes dont parle M. Lymairac.
CLXXXin.
C'est conduire l'aveugle au bord de rabtme, en l'amusant, et ly pousser I...
Du seul esprit des lois, la postérité dira
Gopgle
peut-être ce qu'elle a dit d'Homère, et avec plus de raison :
8 Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère^ « Et depuis trois mille ans Homère respecté c Est jeune encore de gloire et d'immortalité. »
Nous ne parlons pas du seul livre que garda Diderot, quand il dut vendre sa bibliothèque.
La Bible^ cette grande lumière de l'âme!
cette grande constitution du monde.
« Tephila Lemoché (1). »
u Seigneur, tu as été notre refuge de géné- « ration en génération ; avant que les monta- « gnes fussent créées, et que tu eusses formé « la terre et l'univers, tu étais, 6 Dieu, et tu « seras éternellement ; tu réduis l'homme jus- (< qu*à la dernière humiliation, puis tu dis :
(I) Prière de Moïse.
!K 4 Fils de rHonme, conTertis-loi ; car mille « ans sont à tes yeux comme le jour d'hier c qui est passé, et comme une veille de la H naiL Tu lOttj^rtes Jes mméeè des hommes « comme un torrent! Le matin, ils sont cmome « un songe et comme une faerbe *qui se « fane. x>
La littérature française est une fournaise où bouillent toutes les passions (1), et cependant « Uhomme digne d'être écouté est celui a qui ne se sert de la parole que pour la « pensécy et de la pensée que pour la vérité et « la vertu. »
c< Fénelon. »
(1) Il n'y a que du sang et des larmes sur les palelles de nos hommes de lettres, disait Charles Nodier.
La littérature devrait être un saint apostolat. Elle deyrait être initiatrice et enseigneuse : consoler^ amuser , instruire.
li j a peu de livres^ de ceux que lit la foule , de ceux que les femmes lisent, et les femmes font les hommeS) qd n'offrent des duels, qui ne posent en héros les grands donneurs de coups d'épées, et qui ne glorifient ce que si mal à propos on appeUe courage.
On se croit incomplet si l'on n'a pas reçu le baptême d'un duel I Lauzun, de Guiche et Bassompierre sont si beaux à imiter ! On prend six mois de salle y comme viatique (1), et l'on
(1) Tous ces petits querelleurs ne se doutent pas qu'après deux ans d'études, ils ne savent pa8.se mettre en garde, et qu'oprès quatre ou cinq ans, ils se font donner vingt-cinq coups de bouton sans en rendre un seul, DcniH^^^i^cld ^^ grand pro fesseur Cordeloy. L*épée est plus difficile que le violou. Cet avis est bon h donner aux tmchcr montagnes.
est prêt. — On ne sait pas ce qui peut arriver. Tant de soins pour tuer un homme I