LE DUEL DANS LE DROIT INTERMÉDIAIRE ET JUSQU'EN
Si le duel était moins fréquent que jadis, ayant changé de forme, il n’en continuait pas moins, sous le couvert d’une impunité presque certaine, à St les plus grands ravages.
Il n’est pas de meilleur moyen, pour se rendre compte de l’opinion qui existait en 1789 sur le duel en France, que de se reporter aux cahiers rédigés dans les bailliages lors de l’élection des députés aux États- Généraux.
L’avis de la noblesse n’était pas douteux. Elle avait toujours lutté contre la royauté dans les siècles antérieurs pour conserver ce qu’elle considérait comme un privilège de gens « faisant profession expresse d’honneur ».
Jamais elle ne s'était inclinée devant les nombreux édits royaux punissant le duel; il était tout naturel que ses cahiers ne contiennent aucun vœu sur la répression du duel.
Tout opposé, naturellement, se trouvait être l'avis
de l’Église qui, depuis le Conseil de Trente, n’avait cessé de frapper les duellistes, soit de l’excommunication, soit de la privation de sépulture en terre sainte.
Dans 79 bailliages, le clergé demanda le renouvellement des dispositions anciennes sur le duel et leur exécution formelle.
Quant aux vœux émis sur la question par le Tiers- État, ils se trouvèrent être partagés : dans 56 bailliages il s'élève contre « la barbare indulgence avec laquelle le duel était toléré ».
Mais dans 98 autres, on réclame l’abrogation complète des ordonnances et la suppression de la peine, avec l’espoir que « par l’heureux effet du progrès des lumières et d’une éducation vraiment rationnelle, les peuples en viendraient d'eux-mêmes à regarder comme un crime réel et non comme un trait d’honneur l’action de tuer son semblable » (1).
Du reste, l’opinion dominante à l’époque était qu'il fallait laisser aux idées nouvelles le temps de faire leur œuvre et de détruire un préjugé qui, eroyaiton, caractérisait l’ancien état de choses et « devait disparaître avec les derniers débris du régime qui lui avait donné naissance » (2).
On aurait pu croire qu’avec l’abolition des privilèges de la noblesse, solennellement immolés aux pieds de la Patrie, dans la nuit du 4 août, la disparition d’un usage, qui paraissait l'apanage presque exclusif de la
(1) Rapport sur le projet de loi de 1829. Moniteur du 14 février 1829, — Caucxy, Du duel, t. I, p. 255.
(2) Caucay, Du duel, t. I, p. 256.
caste déchue, aurait dû tout naturellement se produire.
Il n’en fut cependant rien et si les motifs changèrent, le duel fut toujours aussi fréquent. La passion politique se substitua au point d'honneur et l’on se battit pour la défense de ses idées ou pour la vengeance d’une injure lancée dans le feu d’une discussion.
Le plus bel exemple de ces duels, provoqués par des divergences d’idées politiques, fut celui qui mit aux prises Cazales et Barnave.
Cazalès avait traité de « brigands » les députés qui, à l’Assemblée Nationale, siégeaient à gauche.
L'un d’eux, Barnave, releva l’insulte et la rencontre eut lieu le 11 août 1790.
On raconte que le pistolet de Cazalès ayant raté deux fois, ce dernier aurait dit à son adversaire : Mon Dieu, que je vous fais d’excuses! — Mais je suis là pour attendre, répondit Barnave. — Je serais désolé de vous tuer, reprit Cazalès, mais vous me gênez beaucoup; je voudrais seulement vous éloigner quelque temps de la tribune.
— Je suis plus généreux, dit Barnave, je désire à peine vous toucher, car vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que, du mien, on ne s’apercevrait pas seulement de mon absence.
Barnave ne fut pas atteint et seul le chapeau de Cazalès reçut la balle de Barnave.
Peu de temps après, un duel non moins célèbre mit aux prises MM. Ch. de Lameth et de Castries.
Le duc de Castries ayant dit qu’il voulait se couper
la gorge avec tous les députés de la Révolution, le comte de Lameth le provoqua. Le duel eut lieu à l'épée et de Lameth fut blessé au bras. L'opinion publique en fut émue à tel point qu’il s’ensuivit une véritable émeute, et que la populace, furieuse, saccagea l’hôtel de Castries.
Dans chacune de ces rencontres, la provocation émanait de partisans de l’ancien état de choses.
L’imagination populaire, alors si impressionnable, se persuada que les partis vaincus avaient formé le dessein de supprimer par la violence ses députés les plus chers, et réclama énergiquement une législation contre le duel.
Des adresses furent envoyées à l’Assemblée; dans l’une d’elles, le duel est qualifié de « préjugé gothique », enfant de l’ignorance et de la férocité, qui, armant sans cesse les citoyens, les amis, les frères, les uns contre les autres, met ainsi les têtes les plus précieuses au hasard, et expose les meilleurs citoyens à tomber sous le coup d’un vil spadassin ».
Le Corps municipal de Paris envoya une députation avec Bailly, pour porter à l’Assemblée nationale l’adresse suivante :