ACTE m, SCÈNE VI
instant même en absolu repos, calme comme un lac. Au fur et à mesure que je suis là, que je vous parle, que je m'entraîne à vous entraîner vers la lumière, je me sens de plus en plus dans cet état glorieux de grâce
5 voulue et enfin conquise où Ton se domine, oii Ton franchit les choses humaines, où Ton touche haletant aux sublimes glaciers que Ton croyait inaccessibles, car nous ignorons toujours la portée de nos élans et ne soupçonnons pas les sommets que nous pouvons atteindre! Eh
10 bien, dites-moi que vous aussi, au fur et à mesure que vous m'entendez, vous me comprenez, vous vous apaisez, dites-moi que nos deux âmes sont actuellement maîtresses totales de nous-mêmes, qu'elles ont chassé le troupeau des sens, qu'elles nous inondent, nous
15 transfigurent, qu'il n'y a plus qu'elles de vivantes et que c'est la mienne qui vous verse à boire et la vôtre qui se désaltère? dites-le-moi?
LA DUCHESSE
Je vous le dis.
l'abbê Je suis heureux. Je voudrais tant votre bonheur!
LA DUCHESSE
20 Merci. Mais vous allez partir et j'ai un conseil, le dernier, à vous demander.
L^ABBÊ
Parlez.
l6o LE DUEL
LA DUCHESSE
Il VOUS paraîtra peut-être implacable, inhumain, que, du vivant de ce demi-mort qu'est mon mari, j'envisage avec une aussi froide lucidité sa disparition, mais je dois tout prévoir. Le jour oîi je serai seule, que devrais-je faire! Où pensez- vous qu'est pour moi le bonheur? 5
l'abbé C'est la vérité que vous exigez de moi?
LA DUCHESSE
Tout entière.
l'abbé Votre bonheur ... est dans l'amour.
LA DUCHESSE, avec explosion
L'amour divin ! le cloître ! C'est bien cela ! Je l'avais choisi! 10
l'abbé Non, pas le cloître! pas le cloître!
LA DUCHESSE
Alors quoi? L'amour humain?
l'abbé L'amour humain, qui n'est pas sans divinité.