ACTE m, SCÈNE VI l6l
LA DUCHESSE
Vous me conseillez de me remarier?
* Oui, madame, pour être mère. Les dix petits doigts
d'un enfant, voilà la dizaine, les grains du rosaire que je
recommande à vos lèvres.
LA DUCHESSE
5 Comment? . . . Hier, vous me défendiez d'aimer? Aujourd'hui vous me l'ordonnez presque?
l'abbé Hier, ce n'était pas la même chose.
LA DUCHESSE
Que s'est-il donc passé depuis? Pourquoi avez-vous changé?
l'abbê
lo II n'y a rien de changé, madame! Seulement, je voyais mal en moi, et en vous. Maintenant j'ai compris que vous étiez un être de flamme et de tendresse, qu'il ne fallait pas à vos genoux le pavé d'une cellule ni de voile noir à votre front. J'ai compris que vous
15 n'aviez jamais vécu, jamais aimé, que vous aviez droit à la vie, à son bouquet de joies.
i62 LE DUEL
LA DUCHESSE
Dites à ses douleurs. Mais il faut donc à tout prix que je souffre?
Certainement. Nous souffrons tous. Il n'y a pas de joies sans souffrances . . . mais il y a des souffrances sans joies. Dieu vous préserve de ces dernières! Moi, ce sont uniquement les premières que je veux pour vous.
LA DUCHESSE
Les souffrances de Tamour?
l'abbé
Oui! Et les autres aussi, toutes les souffrances! . . . à condition qu'elles fassent partie intégrale de la vie, qu'elles soient les épines de cette rose sacrée. Vous gé- lo mirez le lendemain! mais vous aurez au moins possédé les félicités de la veille. Vous aurez passé dans le feu! Vous pourrez dire: « Il m'a brûlée ». Vous ne serez pas une morte animée, un automate de vertu, sans larmes et sans passions. Voilà pourquoi je veux que vous 15 soyez un jour, le plus tôt possible, la femme du seul homme qui a troublé votre esprit et touché votre cœur, de mon frère qui vous adore et auquel, fatalement, vous étiez destinée.
LA DUCHESSE
Oui. Mais quelle insistance vous y mettez! Avec 20 quelle étrange ardeur vous me parlez de lui!