LB DUEL XXIX
grand nom malgré son authenticité historique.
L'homme du peuple, lui, aie coup de poing.
Le coup de poing c'est son épée; on ne lui a pas appris à se servir de l'autre.
L'opinion publique absout de toute incrimination le duel loyal et les chambres d'accusation laissées libres par le silence du code pénal de 1791 et de celui de 1810 sur le duel, seraient toutes disposées à faire de même, si les choses se passaient comme il convient.
Mais hélas ! il en est tout autrement.
Depuis quelque temps, le duel comme un esprit frappeur voltige dans l'air. Chaque jour on signale son apparition ici et là. Ce sont des journalistes, des députés, des^hommes du monde qui vont sur le terrain. Et huit fois sur dix, les procès- verbaux de ces rencontres démontrent, à ne pas s'y méprendre, l'ignorance et l'incurie des combattants et de leurs
XZX LB DUEL
témoins. Un rien, une question de tenue, d'armes, de bandage hygiénique les rend perplexes. Nos pères, comme nos grands aïeux, se battaient ; mais eux y mettaient de la coquetterie, du savoir-faire ; contraints de venger un affront ils se disaient les justiciers du Point d'honneur.
Quant à nous, nous considérons le duel comme un incident sans autre importance.
Nous nous battons, soit parce qu'il nous a plu do refuser notre porte à un gêneur, soit pour éviter le coup de chapeau d'un visage qui ne nous revient pas. Que nous importe le reste ?
Interrogez les gens qui vont se battre, ils vous répondront : que rien n'est plus anodin qu'un duel ; qu'il suffit de deux témoins quels qu'ils soient, d'une paire d'épées ou d'une boîte des pistolets, d'un ticket pour la frontière et... pas autre chose. — C'est déplorable I
Aller sur le pré c'est faire acte de gentil-
LB BUBL XXXI
homme, d'homme comme il faut : Toilà ce dont il faudrait bien se pénétrer. Et ce n'est pas toujours chose si facile, témoin cette réponse d'une reine d'Espagne à un Grand de son royaume : « J'ai pu faire de vous un duc, un prince, le premier des dignitaires ; mais jamais un gentilhomme. » L'étoffe n'y était pas.
Et cette autre non moins caractéristique de Jacques I^ d'Angleterre à un homme auquel il devait beaucoup et qui lui disait : « Sire, faites de moi un homme comme il faut.
— Je ferai de vous un homme riche, si vous le désirez, je vous donnerai des titres de noblesse, vous serex baron, chevalier ou vi* comte, à votre gré ; mais il ne dépend pas du roi de faire de voua un homme comme il faut. »
La gentilhommerie dans le duel n'existe que si tous les acteurs de ce drame sans fiction sont bien pénétrés du rôle qu'ils ont à remplir.
XXXII LB DUBL
Si l'on avait souci des obligations d'honneur qu'impose le duel on y regarderait à deux fois.
Déjà, la nécessité de gagner la frontière ; la dépense de temps, d'argent, les démarches^ les pourparlers, le bruit qui se fait autour, la difficulté de décider deux amis, hommes sérieux, à aller jouer à cache-cache en Belgique ou ailleurs avec des gendarmes sur la piste d'une « affaire, » sont des entraves que la plus élémentaire diplomatie de la part des témoins peut convertir en un arrangement amiable.
Que l'on ajoute à cela les prescriptions d'une réglementation d'honneur et il faudra en avoir bien gros sur le cœur pour ne pas rentrer l'épée dans le fourreau.
Il y a quarante ans, le comte de Châteauvillard, un gentleman-écrivain, très-expert dans les questions de convenance, outré de voir le sans-façon des duellistes de son temps, leur lança à la face un code ; oui un
LE DUBL XXXIII
code avec ses articles, ses divisions, sa sécheresse ; ce fut là son plus grand tort.
Le code de Châteauvillard, bien qu'incomplet, n'en eût pas moins fait souche, si un incident , qu'il est curieux de rappeler n'était pas venu lui porter un coup fatal.
Le célèbre procès Beauvallon-Dujarier se jugeait. Alexandre Dumas père, le principal témoin, se trouva amené dans le cours de sa déposition à faire l'éloge du fameux code. A ce mot de code, le président tressaillit ; avaitil bien entendu? ou était-il l'objet d'une mystification de la part de l'auteur de Monte' Christo ? Cependant il se contint et procéda par insinuation. Il adressa au grand romancier quelques questions plus insidieuses que concluantes, auxquelles celui-ci, pris au dépourvu, répondit un peu à la diable.
Fort de ces contradictions apparentes, l'honorable magistrat anathématisa du haut de son siège le livre séditieux, tant et si bien que jamais il ne put s'en relever.
XXXIV LB DUBL
Voici d'ailleurs rincident tel qu'il se déroula.
Alexandre Dumas. Tout ce que je viens de dire est conforme au code du duel.
Le phésident. Qu'appelez-vous code du duel?
Alexandre Dumas. Le code du duel ! Hais il est bien connu. Le code du duel est imprimé ; il a été publié par M. le comte de Ghâteauvillard. Il est l'œuvre des hommes les plus honorables de la noblesse, des lettres et des artS) qui n'ont pas craint de le signer.
Monsieur le président, si vous voulez le code du duel, vous l'aurez ici chez un libraire.
L'avocat général. Est-ce que dans ce code imprimé, on regarde comme loyal qu'un homme fort à l'épée provoque en duel un homme qui ne sait pas tenir une épée?
Alexandre Dumas. A moins de fréquenter les tirs et les salles d'armes, on ignore sour vent la force d'une personne. Beaucoup de personnes s'exercent chez elles, pour qu'on
LE DUEL XXXY
ne puisse savoir précisément le degré de force qu'elles peuvent avoir à Tépée ou au pistolet.
L'avocat général. Gela n'est pas loyal.
Le Président. Les témoins qui savent qu'un adversaire est d'une grande force, tandis que Tautre est très-faible, assistent à un combat bien inégal. Il n'est pas généreux au moins de se battre, quand on est fort, contre un homme faible dans le maniement des armes.
Alexandre Dumas. Quand on arrive sur le terrain, les questions de générosité et de délicatesse, qui sont de très-belles questions, disparaissent devant la question d'existence que l'on risque, et que, ma foi I on peut enlever.
Le président. En définitive, si ce que vous venez de dire est le résumé du code du duel, ce code ne sera pas dans ma bibliothèque.
— Mais il n'y serait nullement déplacé, monsieur le Président, répliquerons-nous à
XXXYI LE DUEL
notre tour, et Cujas pourrait se trouver en plus mauvaise compagnie.
Puis, voyons, pourquoi mettre à l'index avec si peu de ménagement un livre conçu dans le but le plus honorable qui soit : celui d'empêcher l'assassinat ?
Pourquoi ne pas vouloir reconnaître à rhonneur le droit d'imposer ses lois ? En vérité, celui qui a souci de sa dignité au point d'assujettir son ressentiment à des règles de loyauté ne sera jamais pour la justice un client bien redoutable.
Quoi qu'il en soit depuis quarante ans personne n'a osé relever le gant. Châteauvillard est oublié... c'est à peine si on le retrouve encore dans quelques bibliothèques d'amateurs au milieu des nombreux ouvrages didactiques traitant de l'escrime.
Il méritait mieux que ça.