‹ Le duel: ses lois, ses règles, son histoireChapitre 11 sur 29 · TROIS GRANDES ÉPOQUES · texte numérisé non relu

TROIS GRANDES ÉPOQUES

Il y a quelque chose de yrai dans cet aphorisme de je ne sais plus quel écrivain :

« Le duel est le triomphe de la mode et l'endroit où elle exerce sa tyrannie avec le plus d'éclat. »

En effet, que Ton jette un coup d'œil sur les personnages qui ont joué un rôle dans i'épopée du duel et Ton se convaincra qu'ils sont le reflet fidèle des mœurs de leur épo- •que.

Le duel a été le phare projetant son éclat lumineux sur ses contemporains à trois époques marquantes : le xn* siècle; la fin du xvni* ; la Restauration.

Au xyi* siècle, le duel est farouche, impitoyable, sans pitié ni merci comme les hommes d'alors.

La fin du xviii®, est le règne des aventures galantes et de la frivolité et de la contradiction. On se bat souvent parce que Ton se compromet souvent; mais sans rancune, sans passion, en philosophe et en sceptique.

Sous la Restauration, ce sont les vieux braves, séides des champs de batailles de la République et de l'Empire, qui, contraints au repos deviennent bravi par désœuvrement.

De toutes ces époques, le xvi® siècle est assurément celle sur laquelle la critique a été le moins d'accord. Tout dernièrement la jRevue des Deux Mondes publiait une trèsremarquable étude venant donner à ce passé nébuleux sa véritable physionomie. Nous en extrayons le tableau suivant d'une touche saisissante :

«Notre temps s'est amusé à refaire ce qu'on nomme la couleur locale du passé, mais il ne s'est guère appliqué qu'aux côtés matériels de ce passé. Nous sommes d'admirables restaurateurs des édifices, des églises, de ce qui est en pierre, en marbre ou en

bois. Savons-nous restaurer les idées, les passions? connaissons-nous bien nos aïeux?

>cpmprenons-nous de quelles angoisses a été accompagné le grand, le long enfantement de notre chère patrie?

» Il faut être, dirai-je, plus qu'un historien des dates et des faits, il faut être un moraliste pour plonger dans ces âmes noires du XVI' siècle, où fermente encore l'énergie féodale, où l'orgueil, la haine, la vengeance, l'ambition, sont sans cesse au travail. Ces cœurs, à la fois corrompus et vierges, se montrent à nu dans tous les documents du temps, au style outré, excessif, déréglé, plein de ûammes et de scories : la langue n'est pas encore plus fixée que la destinée, elle est personnelle, dramatique, elle reluit comme une arme, elle glisse comme un serpent^ elle est frémissante, agitée, pleine d'hyperboles, à la fois sincère et menteuse, faite pour tromper plutôt que pour charmer.

Ces grandes lettres jaunies, qui conservent encore leurs plis, leurs cachets de cire, leurs fils de soie, sont des reliques d'un

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passé qne nous ne comprenons presque plus : les plumes qui traçaient ces caractères hardis et pressés étaient tenues par des mains familières avec répée.Chaque yie était un roman de guerre, d'amour, traversé de conjurations, de retours inouïs de fortune.

» Un orgueil intense, impitoyable, raidissait les persécutés et les persécuteurs; le temps n'était pas venu où l'on devait tout demander à la faveur d*un maître : chacun se croyait capable de conquérir et de défendre lui-même quelque bien précieux. Le huguenot protégeait la liberté de conscience par des citadelles; le seigneur voulait des gouvernements, des établissements solides.

Il avait à se défendre non-seulement contre le caprice royal, mais contre la haine et la jalousie des favoris de hasard. Les grandes maisons qui étaient encore debout en France étaient bien autrement glorieuses, puissantes, riches, que les petites maisons qu'elles voyaient travailler de l'autre côté du Rhin, dans les électorats, dans les Pays-Bas, à se guinder et se hisser vers la souveraineté.

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Les anciens palatins, les Nassaa, les Brandebourg, étaient d'assez médiocres personnages auprès des Guise et des Montmorency*»

Brantôme, grand adimrateur de la yaillanlise de ses contemporains, dit en parlant des duels de son temps : « Celui «[ui entre le champ clos doit se proposer Taincre ou mourir et surtout ne se rendre point.. »

Quand l'on parcourt les chroniques de répoque, quand on lit Brantôme, d'Andignier, de TEstoile, Tallemand des Réaux, on est surpris de voir qu'il n'est pas un nom illustre parmi les gentilhommes de la cour de France, au xvi* siècle, auquel ne s'attache une ou plusieurs histoires de duels.

Les Guises se firent remarquer entre tous

par leurs prouesses ferrailleuses et leur

extrôme intrépidité. Car on était brave alors,

de bas en haut de l'échelle sociale, à faire ^nvie.

Autour des princes du sang, qui donnaient

l'exemple, gravitaient des célébrités rivales.

Le « Primm inter ornnes » fut le fameux Bussy

d'Amboise qui croisa le fer vingt fois pour

un pourpoint neuf, le môme qui répondait à un envoyé de M. de Grantmont, qui lui demandait une réparation immédiate.

« Jeune homme^ Bussy ne se bat jamais » la nuit et n'a jamais appris à montrer sa » vaillance aux étoiles ni à la hme, pas » assez dignes pour la contempler, mais )) bien au soleil qui, comme il est clair, la

» fait paraître et l'éclairé comme elle est.

» Demain matin, aussitôt que le soleil sera » levé, je ne manquerai pas de mo trouver » au lieu que vous dites ou ailleurs s'il se » ravise et venez avec lui et amenez har- » diment deux pionniers avec vous, car » avant de partir de la place de combat je » vous veux faire enterrer tous deux pour » l'honneur que nous devons aux trépassés.

Ce terrible pourfendeur fut assassiné par un mari outragé.

Le baron de Vitaux, fils du chancelier Duprat et ami intime de Brantôme, vient ensuite. Sauvé de la potence par le président de Thou, après plusieurs duels suivis de mort, il finit lui-même de la main du fils

du baron de Millaud, une de ses victimes.

L'arme dont on se servait alors était une épée à lame lourde, plate et droite, affilée des deux côtés et longue d'un mètre environ; les champions pouvaient à leur gré s'armer de la dague de la main gauche.

Les adversaires se mettaient en 'garde hors de portée et les coups étaient généralement d'estoc et de taille. Les coups droits étaient visés, non à la poitrine, mais à la tête.

Les parades n'étaient guère que des sauts, des voltes. Les Italiens ont, du reste, conservé quelque chose de ce jeu-là.

Les deux faits qui suivent donnent une idée exacte de ce qu'était en ces temps troublés le vertige du duel.

Le premier a trait à un pupille qui provoque son tuteur, un vieillard de quatrevingts ans, à l'occasion d'un procès de tutelle, le force à mettre l'épée à la main et le tue.

Le second n'est autre que le Duel des Mignons.

Jamais peut-être les annales de la vaillantise humaine n'eurent à relater un drame plus

terrifiant dans sa simplicité de mise en scène. C'est la folie de la mort poassée au paroxysme.

Ce fut le 27 avril 1575 près de la porte Saint-Honoré qu'eut lieu ce pique-nique funèbre, survenu à la suite d'une querelle à propos de « dames, » entre Charles de Balzac d^ËntragueSy de la maison de Guise, et Jacques de Quélus, le plus cher des mi^çnons du roi.

C'est la première fois que les témoins devinrent parties actives. Les seconds de Quelusétaient Livarot et Maugiron; ceux d'Ëntragues, Ribérac et Schomberg. Lorsque les deux adversaires en furent venus aux mains, Livarot dit à Maugiron :

— Il me semble que nous devrions plutôt accorder ces gentilshommes que de les laisser 6ntre-tuer.

A quoi l'autre repartit :

— Je ne suis pas venu pour enfiler des perles : je me veux battre.

— Et à qui veux-tu 'te battre? Tu n'as point d'intérêt en la querelle.

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— C'est à toi.

— A moi? Prions donc Dieu.

Ribérac croisa son épée avec son poignard et, se jetant à genoux, fit une prière assez courte, mais que le bouillant Maugiron trouvait encore trop longue. Piqué au jeu, il se releva précipitamment et fondit avec fureur sur ce dernier. Quelques minutes après, ils tombaient tous deux mortellement frappés.

Honteux de rester là les bras ballants, Schomberg avait dit à Livarot :

— Ils se battent : que ferons-nous?

— Battons-nous aussi pour notre honneur.

Une autre lutte s'engagea. Schomberg, qui était Allemand, procédant à la mode de son pays, enleva la moitié de la joue gauche de Livarot qui riposta par une violente estocade dans la mamelle. C'en était fait de Schomberg. Il expira sur l'heure, ainsi que Maugiron.

Ribérac succomba le jour suivant ; Livarot ne guérit de ses blessures que pour se faire tuer deux ans plus tard, dans un autre duel.

Quant à Quélus, auteur de la noise, raconte TEstoile, de dix-neuf coups qu'il reçut, il languit trente-trois jours et mourut le 29 mai, en Thôtel de Boissy.

Le XVIII® siècle, dans sa seconde moitié surtout, a donné lieu à trop de mémoires secrets, à trop d'aventures galantes pour que le duel ne réapparût pas plus indispensable que jamais.

Mais cette fois il montre un visage moins farouche, moins impitoyable, il est tout disposé aux concessions. Le combat au premier sang apparaît. On se bat peut-être autant, mais avec moins d'acharnement. En vain interviennent MM. du Parlement, u gens fort disposés, de tout temps, à trouver mauvais que l'on se coupe la gorge plutôt que de s'assommer à coup d'avocat et de se noyer dans l'encre judiciaire; » en vain parutil depuis 1 edit de 1643, dix ordonnances sur la matière, les duels se multiplièrent à la barbe des exempts et à la moustache de la maréchaussée.

Deux innovations signalèrent cette épo-

que : le duel au premier sang, et rapparition du pistolet.

La première de ces innovations, anomalie assez étrange, au lieu d'être accueillie avec enthousiasme, comme étant un adoucissement des mœurs, par la gent philosophicosentimentale, qui, sous la bannière de Bernardin de Saint-Pierre et de J.-J, Rousseau, reflétait sur l'époque son séduisant prestige, fut, de la part de Fauteur de la Nouvelle Hélo'ise lui-même, l'objet des plus virulentes attaques.

Tout le monde connaitle: «Au premier sang; grand Dieu! et qu'en veux-tu faire de ce sang, bête féroce?... le boire... m

Et pourquoi? demanderons-nous, n'étaitce pas là un progrès dont il y avait bien plutôt lieu de saluer la bienvenue?

La seconde innovation dans les usages du duel fut l'introduction du pistolet.

« Jusque-là, dit un historié», l'épée avait été la seule arme permise dans les duels; l'obligation de la porter habituellement imposait en quelque sorte Fobligation de savoir

s'en servir et la certitude d'être habile à défendre sa vie rendait moins difficile sur les occasions de l'exposer. Le changement qui s'opéra dans la manière de se vôtir i cette époque contribua à introduire l'usage des> duels au pistolet. »

Les duellistes en renom du xvni* siècle furent des u beaux. » La galanterie devint la pierre qui a£Qla les épées et, au milieu d'une course effrénée aux aventures, le duel se présenta comme la banquette irlandaise, dernière épreuve du vainqueur.

Tous ces Lovelaces sautèrent sans broncher, le plaisir n'avait point émoussé en eux le courage viril. Quoique moins impitoyables que leurs devanciers, ils ne furent pas moins pointilleux dès que leur honneur fut en jeu.

Nous les voyons s'écbappant d'un bal de l'Opéra, disparaissant d'un fin souper pour aller tirer Tépée et réapparaître le visage souriant au bras de leur valseuse ou, joyeux convives, vider une coupe restée à demipleine sans que personne n'y eût pris garde.

Viveurs à outrance MM. nos grands-pères,,

compagnons de plaisir des Dorât, des Créblilon, des Bemis, des Gentil-Bèrnard, mais fort calmes dans la perspective d'un coup d'épée !

Les duellistes de la Régence sont restés non moins fameux que ceux du xvi** siècle. Qui ne connait ces bruyantes personnalités qui s'appelèrent : le duc de Richelieu, le marquis de Létorrière, le comte de Turpin, Poullain de Sainte-Foy,Saint-Evremont qui donna son nom à une botte très en vogue dans les salles d'armes d'alors, le duc de Lauzun, comte de Tilly, chevalier dTSon, etc.

Le plus célèbre de tous fut le duc de Richelieu.

Ce ne fut pas sans en découdre souvent que l'irrésistible maréchal accumula séductions sur séductions. Mais il ne boudait pas à Touvrage, sachant d'avance à quoi l'on s'expose en chassant sur des terres gardées !

Il eut son premier duel à vingt ans. Saint- Simon dans ses mémoires en parle ainsi :

«En 1716, il y eut fort bals dans Paris, outre ceux de l'Opéra. Il arriva en l'un de

ces derniers une querelle entre le duc de Richelieu et le comte de Gacé, fils aîné du maréchal de Matignon. Ils sortirent, se battirent dans la rue Richelieu et se blessèrent légèrement; tous deux, enfermés à la Bastille, ils la quittèrent les « grègues nettes, » selon l'expression de Rabelais. »

Un autre jour le duc reçoit du marquis d'Aumont un maître coup d*épée dont il faillit mourir.

Un baron allemand lui en voulait d'avoir enlevé une certaine dame de la Martelière, dont il était éperdument amoureux. Les deux carrosses se rencontrent sur le Pont-Royal, les rivaux en descendent, causent un instant à voix basse, remontent, rebroussent chemin, se font conduire derrière les Invalides. Le baron allemand tombe mort en murmurant le nom de sa belle; Richelieu a la poitrine percée de part en part et reste trèfelongtemps à en guérir.

Au siège de Philipsbourg en 1734, il se bat à minuit, sur la tranchée, avec le prince de Lixen son parent et le tue.

Toutes ces mésaventures n'empêchèrent pas ce duelliste enragé, ce séducteur sans vergogne, de mourir tranquillement dans son lit à rage de quatre-vingt-six ans, tout comme un bon tabellion de province.

Le marquis de Letorrière, qui n'est autre que le Letuvière de tannée galante^ fut aussi un ferrailleur émérite.

« Gentilhomme xaintongeois, il n'avait que » la cape et l'épée^ditla marquise de Créqui; » mais il était si beau, qu'il eut bientôt les plus belles et les plus agréables choses du )> monde à sa disposition... »

Il débuta à seize ans dans la carrière du champ clos. Collégien encore il s'échappa pour aller se battre. Plus tard il reçut un lerriWe coup d*épée du comte de Meulan. Il fut plus tard blessé par le baron d'Ugeon.

Sa fin fut moins placide que celle de Richelieu : « Un jour, raconte toujours la marquise de Créqui, on le trouva mort sur les dalles d'un cloître derrière lequel soupirait une très-grande dame!... Ses blessures s'étaient rouvertes... Le sang avait coulé pen-

dant toute la nuit... et... fl n'avait pas voulu appeler... Le « beau » sut au moins mourir en homme d'honneur... n

Un autre duelliste renommé du xvni* siècle fut le marquis de Tinteniac, un Breton.

Les chroniques du temps racontent à son sujet Tanecdote suivante :

Le marquis de Tinteniac assistait à une représentation à la Comédie-Française et se tenait dans les coulisses selon la mode du temps. Jie parterre trouvant qu'il se montrait trop à découvert se mit à crier dans un entr^aete :

(( Annoncez, annoncez, l'homme à l'habit gris, annoncez ! »

De Tinteniac s'avança d'un pas grave an bord du théâtre , fit un profond salut qui produit aussitôt le plus grand silence et dit d'un ton élevé : « Messieurs, j'aurai Thonneur de vous donner demain VInsolence du parierre corrigée, pièce en autant d'actes qu'il vous

plaira; l'auteur demeure rue etc. » Et il

se retira respectueusement, accompagné d'unanimes applaudissements, à la place qu'il occupait précédemment.

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Il resta chez lui toute la journée du lendemain; mais personne ne vint, — ce qui prouve une fois de plus qu'en France l'esprit fait pardonner bien des audaces !

La Restauration a vu se produire les ferraillades de 1816. En secouant sa toge fleurdelisée, elle en laissa échapper un type inccNonu jusqu'alors : le bretteur.

Le bretteur se recrutait parmi les officiers en demi-^olde ayant le spleen du champ de bataille et les gentilshommes retour de l'émigration fraîchement enrégimentés dans la garde royale. Attachés aux pas les uns des autres, ils se suivaient, se filaient au café, sur les promenades publiques, se toisaient, se poussaient du coude jusqu'à ce qu'il y eût provocation.

Balzac a immortalisé ce type dans son personnage de Philippe Bridaut.

Ils rappelèrent le xvi* siècle par l'impitoyabilité et le xvm* par la futilité des motifs. Tous se ressentirent d'une époque où Ton était encore imprégné d'une atmosphère saturée de poudre et où l'on avait dans

Foreille comme une mélopée familière, le cliquetis du fer. La perspective de la mort était devenue après vingt années d'orgies militaires, une banalité vulgaire.

Nos anciens ont gardé longtemps cette manie de provocation. Pendant la période de 1 830 où, entre parenthèses, eurent lieu tant de duels politiques, il était d'usage tant dans le monde qu'à l'armée, au cercle comme à la garnison, de tâter les « nouveaux », Chaque frais arrivant devait passer sous les fourches caudines des anciens, afin de prouver par un ou deux duels qu'il avait droit au : a Dignus estintrare, »

Le plus terrible des bretleurs de la Restauration fut le colonel en réforme Barbier- Dufay, demeurant, 7, rue des Jeûneurs à Paris.

Dufay était le porte-drapeau des bleus et s'acharna contre les gardes du corps dont il fit un affreux carnage. En tant qu'homme de conviction ce fut un spadassin à la solde de tous les gouvernements qui se donnèrent la peine de l'acheter, — comme

le prouva péremptoirement la pétition aux ministres de la colonnelle de Saint-Morys.

Son duel dans un fiacre, le corps attaché, un seul bras de libre, armé d'un poignard, contre un jeune officier des gardes du corps, Raoul X..., âgé de vingt ans, à qui il finit par planter son arme dans Tœil après avoir été lui-même lardé de coups, — atroces mutilations, dont il se guérit cependant, — est tout ce qu'a produit de plus inouï l'hystérie du sang.

Ses dignes acolytes et émules furent Fayolle et Fayau, qui avaient choisi les galeries de bois du Palais-Royal pour théâtre de leurs exploits.

N'oublions pas dans cette série l'ex-garde du corps Choquart, l'ami d'Auguste Villemot qui, lui, tirait l'épée au nom du drapeau blanc.

Rien de curieux comme l'odyssée de ce provocateur émérite, raconté par le très-spirituel et regretté auteur de la Vie à Paris.

L'épisode de Thuissier Mouton, le duel au tison sont trop connus pour que nous les rappelions ici. D'ailleurs hâtons-nous dq dire

que ce terrible duelliste mourut en 1859 sans avoir aucun meurtre à se reprocher.

Yillemot dépeint ainsi son héros : a Gboquart était un homme grand, sec, d'une belle tournure militaire, d'une certaine élégance naturelle qui lui faisait porter en gentilhomme les haillons de ses mauvais jours, toujours parlant et discourant avec Yacmt d'un incroyable du Directoire, où les r et toutes les consonnes ronflantes étaient supprimées au profit d'un blésement impertinent et railleur que secondait encore un geste ferrailleur et provoquant. »

La province s'inspira de cette fièvre de provocation : Bordeaux se signala et donna la réplique à Paris en ripostant au nom de Dufay par celui de de Larrillière, spadassin à face humaine qui finit par être tué d'un coup <]e pointe au cœur par un inconnu érigé en vengeur de sa onzième victime. Puis les Quinconces retentirent des exploits insolents de deux amis inséparables : le marquis de Lignano, plus connu sous la dénomination de marquis et Louis Claveau , auxquels Th.

de Grave a consacré un long chapitre dans son intéressant ouvrage, Len DuelUstei du Midi.

« Us habitaient ensemble, raconte notre confrère, le même appartement, la même chambre, afin de se mieux raconter leurs succès du jour et de s'exciter par l'émulation. Un certain matin ils tardaient à sortir, selon leur habitude; le domestique inquiet entr'ouvre la porte, et quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant les deux amis gisant par terre, la chemise en lambeaux, la poitfrine ensanglantée de blessures, le bras droit pour ainsi dire haché ; leurs bustes n'étaient plus qu'une immense plaie où de gros caillots de sang coagulé formaient de larges taches noirâtres et violacées. Les deux inséparables, à bout de victimes, s'étaient défiés et mis en cet état. Ils étaient là, ajoute leur historiographe, encore debout sur leur séant se foudroyant du regard, tombés tous deux, mais non vaincus, se défiant encore...

Rouen eut aussi ses bretteurs.

C'est dans cette ville que se passa le fait

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suivant,qui eut pour héros le comle de Bondy, le célèbre tireur, classé par la Boêssière et Cfomard immédiatement après Saint-Georges.

Un incorrigible matamore, officier d'un régiment en' garnison dans la ville, briguait de devenir la terreur de tous. Il se plaisait surtout à vexer le bourgeois. Il disait par exemple à Tun d'eux :

— Mon petit ami, vos moustaches sont trop longues... Rafraîchissez - les quelque peu, ou nous vous les couperons tout à fait.

Voiîs entendez î

Tous ceux à qui ce badinage s'adressait n'étaient pas d'humeur endurante. On provoquait l'insulteur, et, comme il était d'une grande habileté dans tous les genres d'escrime, on avait l'agrément de recevoir en pleine chair une balle ou un coup d'épée.

Le bruit des exploits de Z*** étant venu aux oreilles du comle de Bondy, l'ancien préfet de la Seine des Cent-jours, il se promit d'administrer une verte leçon à ce bravache. Accompagné d'un de ses amis, il prit le chemin de Rouen et alla jouer une

partie d'échecs dans le café des gardes du corps. L'occasion qu'il attendait ne lui fut offerte que le deuxième jour. Z*** jouait au billard» un jeune homme avait frôlé son bras en passant.

— Quel est cet avorton qui ose se frotter à moi? s'écria-t-il en brandissant sa queue.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, dit le jeune homme qui tremblait de tous ses membres.

— Je te pardonnerai, drôle, quand je t'aurai ouvert la panse.

L'officier n'avait pas achevé celte rodomontade qu'une voix sonore faisait entendre ces paroles menaçantes :

— Garçon, voilà cinq cents francs, allez commander un convoi de première classe pour M. le comte Z***.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda celui-ci en marchant droit à l'interlocuteur.

— Ne fais-je pas les choses en gentilhomme, monsieur.

— Qui êtes-vous donc pour oser me parler ainsi ?

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— M. le comte de Bondy pour vous servir...

— Pourquoi ne Tai-je pas su plus tôt^ monsieur le comte ? dit Z*** en s'inclinant.

— Ce n'est pas à moi, monsieur, qu'il faut faire des excuses, mais bien à ce pauvre jeune homme que vous avez indignement outragé.

Z*** s'exécuta ; il s'était heurté à plus adroit que lui et sa valeur s'était évanouie.

De nos jours,les duels n'ont lieu, la plupart du temps, que pour des motifs sérieux exigeant une réparation venant en aide à rinsufûsance de la loi. Partout ailleurs, ils sont le résultat d'une maladie endémique à notre société. La douloureuse phase 1870-71 a enfanté le malaise, le malaise a donné naissance à l'agacement, d'où l'énervement, rirascibilité, l'extrême susceptibilité. Les rencontres, dans ce dernier cas, ont ceci de particulier qu'elles se produisent inconsciemment, sans amour-propre, uniquement parce que les adversaires éprouvent le besoin d'apaiser leurs nerfs surexcités.

Un savant médecin, le docteur Bouchut^

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Irappé des rarages de ce nouveau fléau a publié tout récemment un curieux ouvrage sur le Nervosisme — c'est ainsi qu'il appelle la maladie régnante.

Il présente ainsi son sujet :

(( Le nervosisme chronique dans toute son intensité résume l'agacement et la grande irritabilité du cœur, — les troubles variés de l'intelligence et du langage, la tristesse, la mélancolie, l'amoindrissement de la mémoire, ou au contraire une gaieté folle presque déraisonnable. — La faiblesse musculaire est excessive ; cependant le danger, le plaisir ou le dévouement donnent aux malades l'occasion de déployer une force musculaire incroyable. »

Ignotus a dit de son côté :

« Toute prunelle qui a vu les incendies de 1871 restera à jamais dilatée et tout cerveau est encore ébranlé par ces détonations matinales, régulières et vibrantes du canon, . qui étaient à Paris et à Versailles V Angélus des jours terribles. L'existence publique contemporaine est pour ainsi dire provisoire.

Aucune fortune ne connaît son lendemain* La destinée de la société française est enfermée dans une boîte en bois appelée « du scrutin » et on ne sait pas plus ce qu'il y a dedans, qu'un sacristain ne sait ce qu'il y a dans un tronc. Cet aléa énerve. Personne ne sait l'heure. Rien n'est irritant comme de demeurer dans un appartement où les pendules ne s'accordent pas. »

Le nervosisme a donc marqué de son empreinte et scellé de son sceau le duel contemporain. Il en est la cause et l'aliment, le principe et l'effet.

Demain ce sera autre chose...

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