‹ Le duel: ses lois, ses règles, son histoireChapitre 12 sur 29 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

Lorsqu'il commença à être question du projet Hérold visant le duel aussi bien au militaire qu'au civil, la presse parisienne ; eut entière s'occupa de la question.

Parmi les traqueurs à l'actualité le Figaro se fit remarquer par la multiplicité de critiques et de documents, qu'il lança dans la circulation. De prime abord, sa polémique porta plus particulièrement sur le duel civil. A l'exemple des autres journaux qui traitèrent la question, il semblait réserver le duel militaire.

Cest alors que nous crûmes devoir intervenir, voulant provoquer un débat sur la question, s'il y avait lieu, avant qu'elle entrât en discussion au Sénat. Nous publiâmes à ce

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sujet une petite nouvelle qui parut dans le numéro du 21 février.

La voici :

C'était en 185... Deux régiments de cavalerie formaient brigade à Lu Les duels

étaient fréquents ; chaque matin, les portes du manège s'ouvraient pour laisser passer les (( bons combattants ».

Un des deux régiments^ commandé par un vrai soldat, le baron d'Az..., aujourd'hui général, se faisait surtout remarquer par ses prouesses ferrailleuses. Tout le monde donnait, depuis le trompette jusqu'aux adjudants. On faisait queue à la porte du manège et le maître d'armes était sur les dents.

Cela devait mal finir. En effet, dans un duel entre deux maréchaux des logis trèsaimés au régiment, il y eut mort d'homme.

Le bruit s'en répandit dans la ville. Autorités et citoyens jetèrent les hauts cris, pétitionnèrent, tant et si bien, qu'un beau matin, le rapport mentionna une circulaire ministérielle supprimant le dueïdans l'armée.

On s'inclina.

Peu à peu, cependant, on s'aperçut qu'il manquait quelque chose. Les incompatibilités d'humeur surgissaient avec une intensité inconnue jusqu'alor§; les forts cherchaient querelle aux faibles : la vie dans la chambrée devenait impossible.

De son côté, le colonel constatait avec peine que le rapport était noir de punitions et de plaintes ; le coup de poing avait remplacé le coup de sabre.

Un beau jour, il débarqua à Paris, courut au ministère, exhiba ses rapports et demanda qu'on lui rendît son ancien régiment.

A force de persistance et d'opiniâtreté, il obtint une seconde décision, signée Randon, abrogeant la première et rendant aux colonels l'autorisation de permettre les duels dans leurs régiments.

L'essai loyal avait duré deux ans.

Il fut un tempsoù l'on « déjeunait fréquemment à la fourchette » dans certains régiments de cavalerie pimpants comme une compagnie

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de mousquetaires. Ce fut au retour des campagnes de Grimée et d'Italie*

La yie accidentée des camps avait exercé son étrange fascination. Il n'était plus question de prendre son congé. L'avancement, la croix, les médailles miroitaient à rhorixon.

Les casernes alors devenaient de véritables châteaux d'Armide où tout le monde voulait entrer, d'où personne ne voulait sortir. Les anciens rengageaient; les volontaires arrivaient en foule, désireux d'avoir leurparf dans la distribution des lauriers ! Et de ces deux éléments ardents et vivaces surgissaient mille étincelles qui finissaient souvent par aller éclater au manège entre deux témoins !

Le brisquart choyé, adulé, primé, chevronné, médaillé, exempt de corvées était un personnage à l'escadron. On se souvenait que pendant la campagne, il s'était montré serviteur zélé, excellent père nourricier de sa monture, et la providence de la popotte en détresse ; le capitaine de l'escadron lui avait dû souvent de varier agréablement Vùrdinaire de l'Intendance 1

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L'engagé, collégien de la veille, tout confit de son vernis scolastique, trouvait dur d'avoir à reconnaître la prééminence d'un illettré.

Auasiy Ton se battait... Chaque matin, les portes du manège s'ouvraient pour laisser passer de nouveaux champions. De temps à autre il en sortait un mutilé que le brancard portait à la « grande maison » — c'est ainsi que l'on désignait l'hôpitaL^

Refuser de s'aligner était xin fait rare et d'une extrême gravité. Le capitaine ne plaisantait pas. n faisait « fourrer au clou » le poltron jusqu'à ce qu'il se soit décidé. S'il s'agissait d'un gradé : brigadier ou sousofQcier, le scandale était plus grand encore ; le récalcitrant était menacé de cassation, de renvoi du corps, de permutation d'office.

Et personne ne boudait plus... Une Mi sur le terrain a le diable au corps » cette caractéristique du soldat français reprenait ses droits et l'on faisait de bonne besogne.

Une seule fois, à notre connaissance, un jeune brigadier d'un régiment de cavalerie légère, d'une des premières familles du Midi,

provoqué par un de ses collègues, un duelliste enragé et dangereux, refusa de procurer à ce chercheur d'affaires, la satisfaction de lui « signer un billet d'hôpital. » En vain le capitaine lui adressa-t-il les plus vives remontrances, l'insulte ayant eu lieu publiquement devant la troupe ; il persista.

Huit jours après il permutait d'office et était envoyé dans un régiment de cavalerie de ligne.

Le duel est toléré, ordonné même sous peine de punition grave dans la plupart des régiments. Et ce n'est pas un mal.

Dans les Écoles militaires seules on y met des entraves sans s'y opposer en principe.

A Saint-Cyr, comme à TÉcole d'état- major et à l'École d'application, les généraux-commandants, responsables vis-à-vis des parents, qui leur ont confié des mineurs, se montrent impitoyables, à moins de cas exceptionnellement graves.

A Saumur, l'élève est un régimentaîre, et cependant il faut des formalités à n'en plus

finir pour obtenir Fautorisalion d'aller sur le terrain. Ces formalités demandent huit et quinze jours et vont souvent jusqu'au ministre. Ce qui n'empêche que, l'autorisation accordée, les combattants sont assurés du tarif suivant : trente jours de prison pour Toffensant et quinze jours pour Tofifensé.

Pourtant un jour, le général commandant de Rochefort, un gentilhomme accompli, consentit, sur une pétition signée partons les sous-ofQciers de l'École, apostillée par le capilame, en faveur de deux maréchaux des logis qui s'étaient battus, à changer la prison en salle de police. Mais ce fut tout, il n'alla jamais au delà.

Mais que l'on soit bien persuadé que l'École de cavalerie de Saumur ne ressemble pas plus à un régiment qu'un collège ne ressemble à une halle.

A l'École, ce sont des jeunes gens du même monde, de même éducation, poursuivant le même but, désireux d'avancement.

Là, le malotru n'aurait pas pied à vivre.

Au çégiment, c'est autre chose.

Celui qui a yécu de la promiscuité de la chambrée a pu se conyaincre que Texisteiiceserait souvent intolérable sans la menace de duel.

Le régiment est une famille; soit I maisen> campagne, derrière le drapeau, au contact de la patrie en danger, sous Taiguillon de Tamour-propre en éveil. L'esprit de corps, — cette merveilleuse chose qui a enfanté si souvent des prodiges, — rayonne alors dans son sublime épanouissement. Mais, quand arrive le retour au lieu de garnison, quand le drapeau est serré dans son étui, l'esprit de corps s'évanouit et disparait.

Comme dans toutes les grandes réunions^ d'hommes où l'intérêt ne force pas à prendre un masque, au régiment le soldat appa* raît tel qu'il est, dans toute l'exubérance de sa nature primitive, de ses qualités, comme de ses défauts, dans toute sa nudité morale.

Le heurt des incompatibilités d'humeur est violent, fatal.

La caserne a ses bravaches que l'oisiveté et le tête-à-tête contmuel rendent plus insiippor-

tables encore. Si on les laissait faire, ils ne tarderaient pas à former une aristocratie, la plus tyrannique, l'aristocratie de la brutalité !

Nous dirons plus r si le duel n'existait pas •dans l'armée, il faudrait l'inventer.

Il existe. Quelquefois il a donné lieu à des abus regrettables ; ceci ne prouve rien si ce n'est que certains colonels ont cru devoir lâcher la main pour des motifs souvent d'eux ^euls connus.

I^ duel, dans les bas rangs de l'armée, doit être réglementé, permis dans des conditions déterminées, défendu lorsqu'il s'agit de paroles échangées « après buverie » sans scandale public et sans voie de fait.

Il faudrait également priver du droit au terrain le militaire assez peu soucieux de son uniforme pour ne pas avoir appris à se servir de ses armes.

Pour l'officier la question est plus délicate encore.

Homme d'honneur, jaloux au suprême degré de sa dignité personnelle, se respectant, respectant les autres, fier de ses insignes^ il

aura rarement à demander raison à un collègue d'une offense. Toutefois, il est dans toute la force de l'âge, il a le sang chaud, la tête près du bonnet et dame! un mouvement d'impatience est bientôt venu.

A son égard, il n'y a qu'à s'inspirer de deux précédents qui offrent toute garantie et qui méritent d'être pris en sérieuse considération par le temps de controverse qui court : nous voulons parler du Tribunal des Maréchaux de France et des Conseils d'honneur de l'armée allemande.

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