UN LACHE
Qu'un moment de vivacité Peut causer de calamité!
Je ne me rappelle jamais cette sentence du chansonnier sans avoir un serrement de cœur, parce qu'elle me fait ressouvenir de l'un des épisodes les plus émouvants de ma jeunesse. Tenez, il faut que je vous conte cela! Ce n'est pas d'une gatté folle, sans doute, mais la vie militaire n'est pas faite que pour rire.
C'était en 1843. J'étais sorti de l'école deux ans auparavant, pour entrer au 21" léger,
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un beau régiment, solidement commandé, où la discipline et la fraternité militaires étaient en honneur. Nous étions en garnison à Nantis, belle garnison, ma foi I plaisante et hospitalière au scddat aussi bien qu'à l'officier.
Mon Euryale, mon Pylade, mon inséparable en ce temps-là, s'appelait Olivier Fontaine; nous étions du même âge, du môme grade et . de la même humeur, sauf sur un point que je vous dirai; nous étions de la même promotion, et rien n'avait encore altéré notre amitié confiante et forte qui datait de Saint-Cyr, où nous nous trouvions voisins d'étude, de réfectoire et de dortoir.
Olivier appartenait à une vieille famille de la haute bourgeoisie toulousaine ; sa mère, dernier rejeton d'une race chevaleresqoe dépossédée par la Révolution, Tavait élevé avec un soin tendre dans les sentiments delà piété la plus fervente.
C'est en cela que notre humeur différait?
j'avais eu le malheur, moi, de perdre ma mère à mes premiers pas dans la vie, et ce
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n'est pas le boaiment du pion qui remplace jamais les enseignements du oœur matemeli Je n'étais pas irréligieux, je ne l'ai jamais été, mais j'étais indifférent, en dépit de Lamennais, oomme nous le sommes presque tous dans l'année, parce que Thonneur nous tient lieu de tout. Olivier^ lui, pratiquait avec ferveur ; il remplissait ses devoirs religieux, au régiment comme à l'école, discrètement mais sans ombre de respect humain. A Saint- Oyr, le matin en se levant, le soir en se couchant, je le voyais faire le signe de la croix et dire sa prière, coutume pieuse qu'il avait conservée; j'en fus bien souvent témoin dans le joli logement que nous avions loué de compagnie dans la rue d'Argentré. Pour un rien, à Ssûnt-Gyr, l'aumônier de l'école l'aurait canonisé, et monseigneur révoque de Nantes, qui avait été ofQcier de cavalerie avant d'entrer dans les ordres, disait quelquefois d'Olivier : « Il ferait un meilleur évoque que moi I »
Je m'empresse d'ajouter que la dévotion du lieutenant Fontaine ne gênait en rien nos
allures; il évitait de parler des choses de la religion; il respectait notre indifférence, comme nous respections tous sa foi sincère ; au demeurant, c'était un bon et aimable compagnon, de type un peu féminin peutêtre, mais loyal, actif, zélé, attaché à son devoir, un modèle d'officier. La tournure de son esprit le portait de préférence aux entretiens; graves, aux lectures sérieuses, mais, entre camarades, il entendait fort bien le petit mot pour rire et donnait môme la réplique parfois, lorsque le mot n'était pas trop salé.
En somme, au 21% tout le monde aimait le lieutenant Fontaine, et je vous ai confessé que je faisais comme tout le monde. Il était de manières douces et courtoises, mais trèsferme dans le service ; on eût dit alors qu'il y avait deux hommes en lui, faisant à tour de rôle leur office : le séminariste et le lieutenant.
Nous avions au régiment un autre lieutenanty qui était à peu de chose près Tantithèse vivante d'Olivier.
Court, épais, de physionomie bourgeonnante, de parler gras, d'allures presque populacières, hostile avec violence à toute délicatesse, à toute noblesse, toute supériorité, ennemi déclaré des aristos et des calotim^ le lieutenant était était entré dans l'armée par la porte de 1830. Pendant les Trois glorieuses, cet aimable citoyen avait eu la fortune, dans le faubourg Antoine, de recevoir sur le sinciput un petit coup de latte de gendarme ; en guise d'emplâtre, le gouvernement nouveau lui avait collé d'emblée Fépaulette de sous-lieu-
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tenant et avait gratifié de sa présence la brave légion de Hohenlohe, devenue le 21* régiment d'infanterie légère.
Le • pauvre régiment fit la grimace en recevant ce joli cadeau; mais le ministre avait parlé, le colonel avait baissé la tête, et, en fin de compte, le régiment fit comme le colonel. C'est l'honneur de l'armée d'avoir subi, dans la dignité de la discipline, les Révolutions ^t leur ooBséquences*
Pas n'eet besoin de vous dire quel officier faisait le lieutenant Trouillefou ; le ookmel un vieux de la vieille pourtant, qui avait fait toutes les campagnes de TËmpire, avait des tremblements du plus loin qui l'apercevait.
Il est vrai que le héros des Glorieuses vous léchait par la figure, et sans crier gare, des bordées de jurons, de ooirs et de velours à défrayer la chronique de cent et un régi«ments à la NoriAC, à <lérider pour la vie toutes brigades de gendarmerie de Franee et d'Algérie.
En voulez-vous un exemple%u hasard de la mémoire? Un beau jour, nous étîoas cmq
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cm six officiers qui deviaons des gloires militaires de la France. Le lieuteikant Trouillefou, qui jiisque-ià s'était (u, s'écria brusquement :
— Avant la grande Révolution^ il tf y avait pas d'armée en France ?
— Comment cela? répondîmes-nous en chœur avec une patente stupéfaction.
— Oui, reprit-il d'un ton doctoral, qui était, je vous jure, grandement risible, oui, il n'y avait que des troupeaux de seris commandés par des aristos, et voilà I
— Tant que vous voudrez, dit Olivier, mais ees serfe et ces aristos ont eu leurs jours de triomphe I Et d'abord c'est calomnier l'ancienne France que de prétendre que les nobles seuls parvinssent aux grades; on a confondu, non sans une intention malveillante, le point de départ et l'arrivée ; tout officier devenait noble, c'est ainsi qu'il n'y avait que des nobles qui fussent officiers.
Les faits historiques abondent à rencontre de votre proj^sition : Fabert, maréchal de de France sous Louis XIV, était fils d'un
typographe; le chevalier Paul, lieutenant général et vice-amiral de France sous Louis XII, était fils *d'une blanchisseuse ; Catinat, maréchal de France, était de souche bourgeoise; Saint-Hilaire, lieutenant général sous Turenne, était fils d'un savetier; Cheverl, lieutenant général sous Louis XV, était fils d'un tapissier de Paris. Je ne cite. que les plus connus. En somme, les troupeaux de serfs commandés par des aristos ont remporté pas mal de victoires françaises, témoins les Bayard, les Clisson, les Duguesclin, les Montmorency, Les Villiers de TIsle-Adam, les Saintrailles, les Chabannes les la Palice, les Choiseul, les Ornano, les Gramont, les Luxembourg, les Turenne, les Villars, sans parler du maréchal de Saxe...
Au cours de cette riposte, le lieutenant Trouillefou était devenu tout d'abord plus rouge qu'à son ordinaire, puis garance et cramoisi. Au fond, il ne comprenait pas grand'chose à la tirade patriotique d'Olivier, si ce n'est qu'elle démolissait un des mensonges de la sacro-sainte Révolution. Il ne
connaissait de Luxembourg que le palais, qu'en 1830 il avait envahi, de la Palice que la chanson, et de Montmorency que les cerises.
Au nom du maréchal de Saxe, le héros de Juillet éclata.
— Ah I ah ! nous dit-il en ricanant d'un ton triomphant, le maréchal de Saxe n'était pas d'avant la Révolution I
Il vous expectorait ce mot-là avec trois r, trois / à la clef.
— Comment cela? fis-je en me pinçant les lèvres pour ne pas rire au nase du camarade.
— Certainement! reprit-il avec un haussement d'épaules plein de commisération...
Puisqu'il fut tué à Marengo 1
— C'est vrai, dit gravement le capitaine Roubauld qui nous écoutait, mais à Marengo le nom du maréchal de Saxe se prononçait Desaix.
Le lieutenant Trouillefou fit un signe d'acquiescement et quitta notre groupe du pas solennel d'un pédagogue qui va porte ses
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lumières dans un centre moins obtus , et moins arriéré.
Eh bien I ce butor avait pris en grippe mon camarade Olivier, et cela se comprend, après tout : Olivier était jeune, beau, intelligent, vertueux, instruit, zélé, sobre, gracieux, sympathique, tandis que le ci-devant citoyen Trouillefou était usé, laid, bote, vicieux, ignare, négligent, ivrogne, ridiculement odieux.
Si borné, si jîlein de lui-même qu'il fût, ce grotesque héros de barricades se doutait vaguement qu'il pouvait être ' inférieur à (( Tofficier modèle » du 21% elle sentiment de son infériorité le martelait, l'affolait, comme le taureau qui voit rouge. Il s'en vengeait à sa manière, c'est-à-dire grossièrement, en mettant les pieds dans le plat du lieutenant Fontaine chaque fois qu'il en trouvait l'occasion — ses gros pieds de barricadier glorieux.
Un dimanche matin qu'Olivier revenait de la cathédrale, M. Trouillefou, qui avait déjà consommé un carafon de cognac, apercevant
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le jeune ofâciery frappa bruyamment son puissant abdomen en disant d'un timbre rogommeux :
— La voilà ma boite à messes à moi l Olivier l'entendit fort clairement^ mais ne
le montra pas, pour n'avoir rien à démôler avec eet ivrogne.
Un autre jour^ il s'imagina d'appeler Olivier a mademoiselle Fontaine ». Olivier le sut par moi, et le lui passa par la même raison.
Un soir, enfin, au café Cambronne, comme on parlait de la messe officielle qui s'était dite, dans la matinée, à l'occasion de la fête du roi Louis-Philippe :
— Ah I Jes messes, ricana le barricadier en dévisageant le lieutenant Fontaine, c'est votre affaire, cela, monsieur le curél...
— Mon cher camarade, répondit Olivier d'un ton courtois, mais sec et tranchant comme une lame d'épée, je ne crois pas vous avoir jamais dit une parole désobligeante; je voug prie donc de ne pas renouveler cette petite plaisanterie.
Trouillefou allait réclamer, lorsque le commandant Marbotin, qui avait assisté au colloque, lui coupa sévèrement la réplique en ces termes : •
— Vous avez tort, lieutenant Trouillefou 1 Vous oubliez que l'armée est une école de respect mutuel et que le régiment est une famille, ventrebleu! En dehors du service, chacun de nous est libre d'aller où il veut, même à la messe I C'est l'avis de Béranger et c'est le mien ! Après tout, il vaut encore mieux faire des prières que des barricades I Gela, du moins, ne fait de mal à personne, et les gendarmes n'y trouvent pas à redire.
Le sous-lieutenant de Juillet, à ce coup de boutoir dans l'estomac,- faillit crever d'apoplexie; il ne broncha pas, ne souffla pas cependant, mais un éclair de rage et de haine passa dans ses yeux rougis, et sa pipe chérie se brisa entre ses dents avec des craquements sinistres.
Après cela vous auriez entendu respirer un sylphe dans le café Cambronne; les ofQciers se retirèrent discrètement, un à un; le
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lieutenant Trouillefou demeura seul, rivé à son siège, immobile, muet, frappé de stupeur^ changé en statue de sel -— de gros sel, veuxje dire.
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De ce jour, Trouillefou s'abstint de toute plaisanterie à Tégard d'Olivier : la leçon du commandant Marbotin avait fait son eflfet.
Quant à « l'officier modèle », il paraissait avoir oublié la scène du café Cambronne, car il n'avait pas changé sa manière d'être envers le mauvais plaisant ; il se montrait froid, plein de réserve, mais aussi de courtoisie. Le (( héros » semblait désarmé par l'attitude du jeune lieutenant; mais, pour un observateur perspicace, il était évident que le feu couvait sous la cendre — le feu de la haine et de la vengeance.
Un matin, après le déjeuner, les lieutenants étaient la plupart au café Cambronne,