‹ Le duel: ses lois, ses règles, son histoireChapitre 16 sur 29 · DUEL AU SABRE · texte numérisé non relu

DUEL AU SABRE

Le duel au sabre n'est particulier en France qu'à l'armée et encore aux seuls corps spéciaux : Cavalerie, artillerie-montée, marine.

Le « pékin » n'aime pas à fraterniser avec cet immense justicier, qui tranche, larde, désarticule, comme le coutelas du boucher ou le bistouri de l'opérateur.

La blessure du sabre toujours sanguignolente, béante, affreuse à voir, est incompatible avec notre caractère national élégant et léger. La piqûre de Tépée, le trou de la balle sont la plupart du temps plus meurtriers; maïs ça ne stigmatise pas; la coupure du sabre marque pour la vie.

Une opinion fort accréditée de par le monde, représente le militaire comme une

fine lame jouant de toutes sortes d'armes avec une maestria de bretteur consommé. Qu'il faut en rabattre !

Le soldat comme le journaliste, les deux êtres les plus susceptibles par l'entraînement de leur position respective d'aller sur le terrain, ne savent la plupart du temps que ce qu'ils ont appris en causant. Us sont braves d'instinct et cela leur suffît. L'un et Tautre savent très-cr&nement se faire trouer la peau et pas assez ne pas se la faire trouer.

Donc au soldat : cavalier ou artilleur, ne demandez pas autre chose que les moulinets qu'il a appris étant conscrit.

Vous connaissez cette rencontre épique :

Au premier chasseur d'Afrique, deux cavaliers vont sur le terrain au sabre et c'est le maître d'armes qui est blessé I...

Le marin seul, dans les loisirs du bord, s'est familiarisé avec tous les modes de défense : pointe, contre-pointe, boxe, bâton, canne, savate, etc. Aussi « qui s'y frotte s'y pique. »

Dans les régiments, il y a des sabres afifec-

tés aux duels. Le sabre d'ordonnance ne s'enaploie pas de crainte de détérioration.

Les sabres de combat, passés préalablement à la meule, la veille ouïe matin, sont lourds, mal en main et demandent un bras vigoureux .

pour être maniés avec sûreté.

Rien de moins compliqué cependant que l'escrime du sabre.

C'est avant tout un exercice de vigueur et de souplesse. Posséder un poignet solide que le poids de l'arme n'incommode pas ; être liant afin de pouvoir exécuter des passes en avant et en arrière avec prestesse : telles sont les qualités fondamentales.

Les coups les plus en usage sur le terrain sont : les coups de flanc et de banderoles lorsque l'affaire est sérieuse et le coup de manchette quand le grief n'exige pas une grosse réparation et que les champions ne veulent pas trop s'endommager.

Autrefois en France on enseignait la contrepointe avec de gros bâtons de cornouiller qui avaient le même poids que le sabre, dont on se servait : Ces bâtons étaient montés sur des

paniers pour garantir le poignet. Cette leçon avait l'avantage de fortifier et d'accoutumer un cavalier à manier son arme.

L'escrime du sabre oflfre cet inconvénient qu'elle est large, qu'elle exige de grands mouvements qui découvrent et présentent une vaste surface facile. C'est pourquoi celui qui a l'habitude du jeu de l'épée a une réelle supériorité sur son adversaire.

Quelques conseils :

Sur le terrain, ne pas jouer du sabre avec le bras ou avec Tépaule, mais bien avec le poignet parce qu'alors le coude et le bras ne s'écartent pas de la ligne du corps.

Au début de l'engagement se tenir hors de mesure jusqu'à ce que l'on ait pénétré les intentions de son adversaire : se rapprocher ensuite avec circonspection.

Avant de porter un coup, la prudence commande d'inquiéter l'adversaire soit par une pression, un coulé ou un battement et passer rapidement au coup prémédité.

Dans le duel au sabre on ost généralement porté à marcher l'un sur l'autre : dans ce cas^

arrêter son adversaire par le coup de manchette ou le coup de pointe avec opposition.

Car nous n'admettons pas, à l'exemple des sabreurs allemands,que le coup de pointe soit interdit en fait. Toutes les fois que le sabre le permet, on peut riposter et mettre la pointe de corps à l'adversaire fougueux et dévoyé.

Contre un tireur d'épée, avoir recours au coup de manchette en retraite.

J'ai vu dans certaine rencontre le vainqueur être blessé après avoir touché sans qu'il y ait mauvaise foi. Ceci tient à ce que la plus grande partie des tireurs n'ont pas soin de se rejeter hors de distance après chaque coup et de se couvrir du coup de pointe, que celui qui n'a plus la menace de l'arme en perspective, puisqu'il en a reçu le choc, a tout naturellement au bout du bras.

Le militaire se bat nu jusqu'à mi-corps. Et nous voudrions qu'il en fût ainsi pour le civil, avec bien entendu la permission du baromètre. Nous connaissons toutefois des régiments qui ont autorisé l'hiver la chemise de flanelle ou la chemise d'ordonnance ; les

colonels ont eu mille fois raison. Inutile de compliquer d'une pleurésie les chances du combat. Sainte-Beuve était de notre avis lorsqu'il se battait avec son parapluie ouvert par une pluie froide de décembre.

L'officier de cavalerie se bat rarement au sabre; il préfère Pépée.

En Allemagne c'est différent. Le sabre est Tarme préférée, l'arbitre des querelles entre étudiants et des dissentiments entre officiers»

L'Étudiant allemand a une vieille réputation de duelliste incorrigible fort méritée»

Les grandes Universités ont leur clan de ferrailleurs toujours disposés à mettre rapière au vent à la moindre provocation. Et parfois ils y vont bon cœur, bon argent, si Ton en juge par les nombreuses balafres qui agrémentent les visages de la jeunesse des Écoles-

Certain coup de figure appelé « tour du nez )) a de tout temps été en honneur de l'autre côté du Rhin. Lors du fameux duel des Mignons, Schomberg, l'un d'eux, Allemand d'origine, procéda à la manière de son pays en enlevant la moitié de la joue gauche à

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Livarot, son adversaire, qui riposta par une violente estocade dans la mamelle.

Les Universités renommées parlafréquence des duels sont : Heidelberg, léna et Bonn.

A Leipzig, Munich, Berlin, l'autorité met souvent des bâtons dans les roues. Alors les champions bien décidés à jouer quand même delà rapière, procèdent de celle façon : Ils se rendent dans un village voisin et louent une auberge pour la circonstance. Une fois maîtres des lieux, ils postent des complices, appelés « sifQets », échelonnés de distance en distance, chargés de prévenir de l'apparition de la police.

Les combattants ont une tenue qui leur est particulière. Elle consiste dans une sorte de pourpoint garantissant le bas-ventre ; le cou est protégé par une cravate épaisse; les yeux abrités par des lunettes capitonnées ; la tête et la poitrine sont à découverts; le bras droit est enveloppé d'épaisses bandelettes de soie qui le surchargent tellement qu'après deux minutes de combat, les témoins sont obligés de le soutenir pour qu'il se repose^

Les adversaires sont placés dans un rond fait à la craie, d'environ deux mètres de circonférence ; d'un côté se trouve un témoin, la montre à la main. Après le salut, qui est strictement exigible, il commande les attaques et en inscrit minutieusement la durée.

Car le duel lui-même ne doit pas durer plus de 15 minutes,ce qui oblige à soustraire toutes les minutes de repos de façon à n'avoir à additionner que les deux minutes composant chaque reprise. D'autres témoins sont armés de rapières pour parer les coups trop dangereux^

Lorsque celui qui dirige l'attaque s'aperçoit qu'un coup a porté, il commande : halte l Le chirurgien alors, s'approche, sonde la blessure, l'éponge et le combat recommence — si la chose est possible. Dans le cas contraire, le pansement se fait en règle, les blessures sont cousues et après... par bleu î on fait venir la bière et Ton trinque, attendu que, si tout en France finit par des chansons, en Allemagne tout finit par des rasades de bière l

Autrefois pour ôtre admis dans un club d'étudiants il fallait prouver trois duels.

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Nonobstant, Tétudiant qui a tué quelqu'un en duel reçoit le conseil de s'éloigner {Consilium abeundt) conseil auquel il est obligé de se rendre ; il change alors d'Université. Mais il est banni de toutes s'il a une seconde fois la main aussi malheureuse.

Les étudiants de l'Université d'Iéna, établirent en mai 1 845, un tribunal arbitral chargé de déciderles questions d'honneur qui pouvaient s'élever entre eux. Aux termes des statuts, rédigés par eux et adoptés par le grand-duc, les juges étaient choisis par les étudiants et dans leur sein ; ils se prononçaient selon leur conviction intime. Les peines étaient l'avertissement, la réprimande, l'obligation de se rétracter, et celle de demander excuse. Ces dernières peines pouvaient être remises du deux consentement du demandeur.

L'officier, dans l'armée allemande, se bat aussi au sabre, après que le Conseil d'honneur en a délibéré. Car, en Allemagne, les Tribunaux d'honneur fonctionnent et ont reçu dernièrement, comme nous l'avons dit plus haut, la sanction impériale. Nous n'hé-

sitons pas à répéter encore que nous aimerions à voir une organisation analogue ch^ nous, ou mieux, le rétablissement de Tancien Tribunal des maréchaux de France adapté aux moeurs du jour.

Il nous a paru curieux de reproduire d'après une correspondance aliemande,daté8 du 1" juillet 1846,1e premier duel autorisé par les Tribunaux d'honneur prussiens.

« Avant-hier, raconte le narrateur, nous avons été témoin d'un spectacle affligeant et qui, jusqu'à un certain point, nous transportait en plein moyen âge. Ce spectacle était celui d'un duel autorisé légalement. Voici les détails de cette étrange affaire :

» Deux jeunes officiers , M. le baron de Denkhaus, lieutenant dans le 1 P régiment de hussards et M. de Bounhart , lieutenant dans le 13° d'infanterie, avaient eu, en jouant au billard dans un café de Munster, une violente discussion, dans laquelle M. de Denkhaus avait laissé échapper quelques paroles oJQfen-^ santés pour son adversaire. Ces paroles ayaat été proférées dans un lieu public, en présence

<l*un grand nombre de témoins, M. de Boanliart se vit obligé d'exiger une satisfaction publique et à cet effet, il intenta à M. de Denkhaus une action en réparation d'insulte devant le tribunal d'honneur séant à Munster.

» Le tribunal, conformément à la loi, fit tous ses efforts pour engager l'offenseur à rétracter les paroles offensantes prononcées par lui ; et, ne pouvant y parvenir, il rendit un arrêt portant qu'attendu que les paroles -en question blessaient l'honneur de M. de Bounhart au point que celui-ci ne pouvait -continuer son service dans l'armée, sans avoir obtenu une satisfaction publique; et, attendu que M. de Denkhaus refusait obstinément de lui donner une telle satisfaction, le tribunal autorisait le duel entre les deux parties, selon les règles militaires.

» Ce duel a eu lieu lundi, à trois heures de l'après-midi, dans la plaine située au nord de notre ville. Au milieu de cette plaine, était élevée une tribune pour le tribunal, juge du •combat. Devant cette tribime, un espace assez grand, entouré de cordes soutenues par des

piquets, était réservé aux combattants. Desdétachements d'infanterie et de cavalerie se postèrent autour du champ clos et de la tribune.

» Dès le grand matin, une foule immense encombrait la vaste plaine pour voirTétrange combat qui allait être livré. A trois heures précises, les juges, tous revêtus de leur uniforme, prirent place à la tribune. MM. de Denkhaus et de Bounhart arrivèrent pareillement en uniforme. Le tribunal essaya de nouveau de les concilier, et, comme cette tentative aussi resta sans résultat, il autorisa le combat.

» Il fut convenu, entre les deux adversaires, avec l'agrément du tribunal, que le combat aurait lieu avec des sabres de cavalerie; qu'il serait continué jusqu'à ce que Tun d'eux fût mis hors de combat, et que tous deux se battraient nu-tête et en manches de chemise.

» Un certain nombre de sabres, tous semblables, furent apportés ; les deux adversaires se bandèrent les yeux, et chacun prit au hasard son arme. Puis ils ôtèrent le bandeau

de leurs jeux, ainsi que leurs habits et leurs coififures; ils se mirent en garde, et, sur un signal du président du tribunal, le combat commença. MM. de Denkhaus et M. de Bounhart se battirent avec le plus grand acharnement. Ce dernier reçut successivement deux légères blessures au bras, mais bientôt après il porta à son adversaire un coup à la cuisse, qui le renversa par terre et le mit dans Timpossibilité de continuer la lutte.

» Après que les chirurgiens eurent donné les premiers soins aux deux blessés, le président du tribunal invita les deux adversaires à se réconcilier, ce qu'ils firent sur-le-champ en se serrant la main et en s'embrassant. Le public qui avait gardé le plus grand silence pendant le combat, accueillit leur réconciliation par des applaudissement prolongés.

I) Deux voitures ont emmené les deux officiers. M. de Bounhart a aidé à porter M. de Denkhaus dans la sienne.

» Le tribunal s'est retiré et la foule s'est dispersée tranquillement.

» C'était la première fois qu'un tribunal

d'honneur en Prusse ait eu à autoriser un duel. Toutes les affaires portées jusqu'ici devant les tribunaux s'étaient heureusement terminées par une réconciliation. »

Mais revenons en France.

Nous intitulerons cette épisode :

La PREMIÈRE AFFAIRE D'UN BRIGA- DIER.

La campagne d'Italie venait de finir.

Villafranca avait fermé l'ère des batailles, trop tôt pour une quarantaine d'engagés volontaires comme nous, fils de famille, qui avaient rêvé un voyage, aux frais de FÉtat, dans la patrie du Dante.

Les escadrons de guerre rentraient à L-.

notre dépôt, fredonnant la. Poulmteei VivaGaribald, et nous, nous répétions ces refrains entraînants, sans nous apercevoir qu'ils aggravaient nos regrets I

L'avancement était nul. Ce n'était pas comme aujourd'hui, où les capitaines font la chasse aux rares sujets que le volontariat n'a pas accaparés, les mains chargées de

galcms I A cette époque, les fils de généraux, de sénateurs, de hauts dignitaires, les marquis, les comtes, les titrés de toutes sortes, pullulaient dans les régiments de cavalerie légère, au coquet uniforme.

Notre régiment était commandé par le vicomte L..., ancien lieutenant-colonel aux €ents-Gardes, homme du monde, de relations faciles, très-accessible aux recommandations. L'engagé volontaire y était très-bien accueilli, et on le savait.

A la suite de la campagne, les cadres furent remis sur le pied de paix; il y eut de trèsnombreuses « mises à la suite. » Aussi, des mois et des mois s'écoulèrent et nous étions toi]jours simples cavaliers! Enfin, un beau matin, la décision du corps nous apprit du môme coup, que deux classes étaient renvoyées dans leurs foyers et que trente de nous avaient été nommés brigadiers!

Quel beau jour ce futi Comme nous étions keureuxl Je me souviens de notre empresse- Dient à aller faire coudre nos galons. Notre petite veste avait grandi ; nous éprouvions des

envies de la saluer. Oh ! le salut ! être salué ! avoir le droit d'exiger qu'on vous saluât...

Ce droit, nous eûmes hâte d'en faire usage sans retard.

Il y avait encore deux heures avant la manœuvre, nous sortîmes tous par groupe, choisissant pour itinéraire les rues que nous savions être les plus fréquentées par les militaires de la garnison. L'un de nous fit remarquer qu'en descendant les bas quartiers de la ville, se trouvait une petite caserne d'infanterie, etque le « pioupiou » serait heureux de témoigner son admiration à des brigadiers de cavalerie. Ce fut une idée lumineuse! Dire ce que nous passâmes et repassâmes de fois devant cette caserne serait tropdemanderànos souvenirs. Enfin, l'heure arriva... il n'y avait plus que cinq minutes... nous rentrâmes...

Le soir, ce fut des « bien venues » sur toute la ligne. Les brigadiers de tous les escadrons prirent d'assaut les cantines; les nouveaux gradés arrosaientleursgalons. De cinq heures, jusqu'à la sonnerie de l'extinction des feux, les verres et les fourchette firent des prodiges.

On amoncela des litres... on vida une formidable quantité de champorcaux et de petits ▼erres... Toutefois il fallut se séparer, — non sans s'être donné rendez-vous pour le lendemain, afin, — selon le délicieux euphémisme particulier au soldat, — de « manger les restes. »

Le lendemain nous nous réveillâmes la tête un peu lourde, et la langue pâteuse... J'allai présenter mes devoirs à mon nouveau maréchal des logis chef, qui m'annonça sans autre préambule, que j'étais nommé d'emblée aux ordinaires.

Quelques semaines auparavant, j'eusse été ravi à la pensée que j'allais occuper une situation importante, lucrative surtout.

Mais un malencontreux décret venait d'instituer des commissions aux vivres composées d'officiers; adieu au « benef », il ne fallait plus y songer.

Les gamelles n'en furent pas plus pleines pour cela, et le brigadier ne gagna plus cinquante francs par prêt comme au bon temps...

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Me voilà donc brigadier « aux eaux grasses »

— comme Ton disait.

Ma première visite fut pour les cuisiniers, mes administrés... Le cuisinier en pied et ses aides me reçurent avec de grandes démonstrations et m'assurèrent que désormais ma gamelle serait mise à part et soignée.». Je remerciai... Mais, en même temps, je considérai le local et ses occupants plus attentivement que je ne l'avais fait jusqu'alors.

Quelle chose écœurante qu'une cuisine de caserne si bien astiquée qu'elle soil!

Et, quel accoutrement que celui des maîtres-queues de régiments, avec leurs longues blouses sales, maculées, grisâtres, imprégnées d'une odeur nauséabonde I Je demeurai pensif à l'idée qu'il me faudrait être de planton quatre jours durant au milieu d'une pareille atmosphère I

Mon escadron était en partie composé d'anciens. Tous mes nouveaux collègues étaient chevronnés et moi j'étais jeune, imberbe. J'aimais à m'échapper pour retrouver la compagnie de mes anciens compa-

pagnons de classe; j'allais à la cantine, je sortais en Tille sans mes nouveaux collègues ; c'était une faute, bientôt je m'en aperçus.

...L'orage grondait.Ils m'appelaient le «petit, » me traitaient de conscrit, même devant les hommes de mon peloton, qui s'avisaient parfois de sourire lorsque je les commandais.

.Un soir, je faisais le prêt. Le maréchal des logis chef m*avait donné une liste de retenues opérées à la suite de réclamalions. Quelques-uns de mes collègues qui avaient trop compté sur leur haute paye, y figuraient.

Parmi eux, un décoré de la médaille militaire, bon soldat, bon enfantau demeurant, quoique un peu grincheux. Je passai devant son lit et lui dit, moitié riant ;

—Mon vieux, rien pour aujourd'hui !

— Comment rien? exclama-t-il!

— Hélas I oui, répliquai-je, et ce, parce que tu figures sur ma liste. Vois plutôt...

— Ta liste, ta listel nous la connaissons.

£si*ce que toi aussi tu t'entendrais avec le Marchef pour faire du a fourbi » sur le prêt des anciens, •— sous prétexte de retenues ?

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Ce mot (( fourbi » passa devant mes yeux comme un éblouissement. « Fourbi » me sembla vouloir dire, — à moi peu familier encore avec la langue verte des casernes, — vol, malversation, détournement... Le rouge me monta au front... autour do moi Ton ricanait... Je n'y tins plus et prenant mon sac de sous à deux mains, je le lançai à la face de mon insulteur. Il voulut riposter, j'étais plus jeune, je bondis par-dessus la couchette et je ne sais pas ce qui se serait passé, si le fourrier de l'escadron, venant à passer par là, ne nous avait séparés.

... Je regagnai mon peloton, fis l'appel de mes hommes et me couchai

Je commençais à fermer les yeux, lorsque je me sentis secouer violemment. Je me réveillai en sursaut; c'était un collègue fort moustachu, ami de l'autre qui me criait:

— Tu sais petit, tu auras demain à rendre compte à P... de l'insulte que tu lui as faite. Nous venons du bureau du Chef, vous êtes portés au rapporta Tu apprendras ce qu'il en coûte de ne pas respecter tes anciens.

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— Très-bien ! répondis-je, et je me rendormis non sans songer que mon adversaire passait pour fort et terrible et qu'un grand sabre était bien lourd pour mon bras peu familiarisé avec des travaux de force I

Au pansage du lendemain, nous fîmes près de l'officier de semaine, les démarches de rigueur. Celui-ci me prit à part; il me savait le protégé du comte de G... capitaine adjudant-major, très-influent, ami intime du colonel ; Jl me fit des remontrances, me parla de mon inexpérience, de Thabileté de Tautre, m'engagea à faire des excuses, — ce qui pouvait s'admettre, puisque c'était moi qui avait frappé, — je ne voulus rien entendre. L'occasion m'était donnée, il fallait m'imposer à mes nouveaux collègues ou être leur tête de Turc; je préférai le premier parti.

... Une fois au manège, le maréchal des logis maître d'armes, nous ordonna de ne • garder sur nous que nos paritalons et nous remit les sabres de combat.

Je me souviens encore de l'impression que me causa cette longue lame, fraîchement affi-

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lée; je reportais inslinclivement les yeux sur la partie de mon corps mise à nu, — songeant que c'est chose bien facile à entamer que la peau d'un adolescent élevé en serre chaude...

Mon adversaire était vigoureux. Il avait ce que Ton appelle du biceps.

Aussi sa lame se mit-elle à siffler autour de mes oreilles avec un sifflement sinistre.

Mes amis m'avaient dit : tiens-toi sur la défensive et pare en rompant.

Je parais; mais je n'avançais pas àparer.Enfin,un formidable coup de banderole vint me prendre le ventre en travers. On nousarrêta...

Le maître d'armes et mon témoin s'approchèrent de moi. Un bouton retenait encore mon pantalon de cheval ; je le fis tomber, ainsi que mon caleçon coupé lui aussi, comme avec un ciseau dans toute sa largeur... Par une bizarrerie étrange, la peau n'était pas entamée, je n'avais sur le corps qu'une longue raie bleuâtre, le tranchant n'avait pas porté à plat et mon coup était un coup à l'em porte-pièce.

Nous recommençâmes. Cette fois, j'en-

veyai au diable les recommandations de mes amis. Je l'avais risqué trop belle... j'attaqnai à mon tour... mon adversaire avait le bras fatigué — il s'en était tant donné!... De nouveau il prépara son fameux coup de banderole ; mais, il eût le tort d'arrondir le bras d'une façon trop signifîcative...je le devinai... Je rompis en arrière d'un pas et ripostai par un coup de tôte de côté qui le gratifia d'un joli galon de fourrier 1 Le sang s'échappa à flot...

...Quand je rentrai au peloton les anciens qui avaient déjà préparé mon sac en vue de mon entrée à l'hôpital , faillirent me porter «n triomphe.

Et jamais plus mes collègues ne m'appelèrratlei^petit. »

...Pendantla dernière guerre, étant officier prisonnier en Allemagne, j'appris que mon vieux médaillé, qui était allé achever sa retraite en Afrique, s'était toujours ressenti du galon que je lui avais octroyé.

Dame I je l'avais risqué si belle avec son satané coup de banderole!

Deux affaires au sabre entre gens étran-

gers à Tarmée ont eu dans le temps un certain retentissement.

La première remonte au mois de novembre 1835. Elle eut lieu entre le fils d'un célèbre jurisconsulte avocat de la Cour de cassation, M. Aimé Sirey et un de ses cousins par alliance, M. Durepaire.

M. Sirey était très-adroit au pistolet aussi bien qu'à répée,les témoins de M. Durepaire proposèrent le sabre qiae ne connaissaient ni Tun ni l'autre des combattants. M. Sirey revendiqua le choix des armes comme premier insulté et demanda l'épée. Pourtant on obtint de lui, que le sort déciderait. Le sort fixa le sabre.

Voici le procès-verbal de cette affaire que nous reproduisons in extenso, en raison des détails circonstanciés :

« Les adversaires assistés de leurs témoins, se rendirent dans un lieu situé entre Issy et le bois de Meudon. Là, MM. Durepaire et Sirey quittèrent leurs habits, mirent des masques de combat, prirent des sabres légers et la lutte commença. Ni l'un ni l'autre

des combattants ne tentèrent des coups de tranchants; tous deux,sobres de grands mouvements s'attaquèrent et rispostèrent par des froissements de lames et de simples dégagements. M. Aimé Sirey finit par fondre sur son adversaire. M. Durepaire paraissait calme et de sang-froid ; il reculait en présentant la pointe de son arme. Sa première botte ne put être parée ; comme elle arrivait à la poitrine de M. Sirey, celui-ci la détourna avec le dos de sa main gauche, dont l'épiderme fut légèrement écorché. En rompant, M. Sirey fit une chute ; M. Durepaire n'en profita pas. M. Sirey relevé, on revint sur le lieu où le combat avait commencé ; on s'en était assez sensiblement écarté. Au boutd'une dizaine de minutes, M. Sirey, recevait dans le haut de la poitrine, un coup de pointe sans gravité qui déterminait une effusion de sang, et presqu'au même moment M. Durepaire fut atteint [d'un coup de pointe vivement porté qui lui traversa le foie. Il ne survécut que vingt-deux heures à sa blessure. »

La seconde affaire eut également une con-

séquence terrible puisqu'elle coûta la vie à l'un des combattants et que l'autre fut laissé pour mort.

C'était en 1851, une polémique s'engagea à Montpellier entre le Suffrage Universel^ journal républicain, et YÉcho du Midi^ journal légitimiste. M. Aristide Olivier, le frère du dernier ministre de l'empire, rédacteur en chef du Suffrage refusant de se battre avec M. Escande, rédacteur en chef de VÉcho^ provoqua le parti légitimiste tout entier et au milieu de quinze noms qui s'offrirent à lui, il choisit M. Fernand de Ginestous , un jeune homme qu'il savait de son âge.

Le combat eut lieu au sabre droit et ne dura qu'une minute. M. Olivier fut tué en même temps qu'il venait de blesser mortellement son adversaire. Ce dernier survécut, comme par miracle à l'effroyable blessure qu'il avait reçue.

Ce sont ces effroyables blessures qui donnentfroid dansle dos^ dans le duel au sabre.

Croyez-moi, qui que vous soyez, si vous avez à vous battre^ ne cboissisez pas le sabre.

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