‹ Le duel: ses lois, ses règles, son histoireChapitre 18 sur 29 · DUEL A L'ÉPÉE · texte numérisé non relu

DUEL A L'ÉPÉE

Le duel à Tépée est Tart de rescrime mis en pratique.

Oui, j'ai bien dit, l'art de rescrime. Car, ô trop naïfs lecteurs, n'ajoutez jamais foi à ces récits imaginaires, n'ayant d*autre but que de livrer un maître d'armes expérimenté aux mains d'un novice n'ayant jamais touché une épée. Que le roman fasse figurer parmi ses trucs à surprise ce dénouement inattendu, rien ne s'y oppose. Que la « botte secrète »

illustrée à tout jamais par Paul Féval réapparaisse sur le théâtre ou au milieu des aventures de cape et d'épée, ce n'est certes pas nous qui nous en plaindrons. Mais que Ton prenne ces choses au sérieux dans la vie réelle, c*est ce qu'il importe de démentir.

Il y a d'ailleurs, dans le duel àrépée,trois préjugés aussi fantaisistes les uns que les

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autres, qui sont : la boite secrète, — le jeu de terrain, — le tireur improvisé.

La botte secrète est une mystification ; le jeu de terrain n'a de terrible que son nom ; quand au tireur improvisé, il est encore à inventer.

Un jour, nous nous trouvions réunis dans un bureau de journal. Les dépêches du matin avaient apporté la nouvelle d'une rencontre sur la frontière. Tout le monde disait son mot. Un de nous, réputé pour « avoir lait ses preuves », avança hardiment, qu'il était complètement inutile dans le duel & Tépée de connaître l'escrime.

Personne ne protestant, nous fîmes ol>server que c'était là une erreur ou une plaisanterie.

Quelqu'un posa alors cette question : Qu'entend-on par un tireur habile?

— Parbleu I riposta notre ami, on entend par un habile en escrime, celui qui a consacré sa réputation dans les grands assauts publics.

— AlorSi interromplmes*nou&,voud déniez

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à celui qui a reçu une pareille consécration un avantage sérieux sur le terrain.

— Parfaitement, s'il a affaire à un adversaire décidé.

— Cependant, ce tireur a au moins cinq à six ans de salle. Il est familier avec son arme ; il a affronté le verdict du Tassant public — celte représentation de duel — il a joué devant un jury d'élite, composé de ses amis et de ses jaloux, sa réputation, — chose plus précieuse bien souvent que la vie — il a étudié tous les jeux, il connaît toutes les feintes; il possède dans une certaine mesure la franchise dans Tattaque, la précision dans la parade, le sang-froid dans la riposte; car sans cela le Maître ne l'aurait pas autorisé à compromettre le renom de la salle... Et c'est cet homme qui sera à la merci du premier naïf venu I En vérité ce serait trop commode I

Jouer de Tépée n'est par un art instinctif, c'est un acte calculé, préparé, voulu. L'escrime est autrement compliquée que la lutte ou la boxe, eh bien ! mettez en présence un paysan au torse herculéen et un lutteur de

profession et vous verrez avec quelle facilité le second « tombera » le premier. La souplesse elle-môme, ce critérium de tous les exercices de corps, ne s'obtient que par un entraînement gradué> par un travail des muscles, violent, et de mieux en mieux coordonné. Pourquoi alors, vouloir faire de l'homme qui sait, la victime fatale de celui qui ne sait pas.

— Il tremblera, me direz-vous? Pourquoi encore sera-ce justement lui qui sera le «trembleur», lorsqu'il est, par avance, sûr de sa supériorité? Non; ce serait tremblera trop bon compte.

Il est un nom qui revient sans cesse sur les lèvres de ceux qui, comme notre ami, ont foi dans Tescrime instinctive, c'est celui du fameux chevalier de Saint-Georges.

— Celui-là, dit-on, n'eut que faire de la science acquise.

p]ntendons-nous. D'abord le célèbre mulâtre étudia l'escrime de longues années, ainsi que le témoigne les quelques indications biographiques qui suivent :

A dix ans, Saint-Georges, amené de la Guadeloupe à Paris, par son père, M. de Boulogne, fermier général qui l'avait eu d'une négresse, fut mis en pension chez le renommé La Boissière, une illustration du plastron.

A^ seize ans, il avait acquis une vitesse si prodigieuse qu'il battait les plus forts.

D'une suprême élégance, son aplomb était unique. Le pied gauche ne bougeait jamais et quoique très-grand, — il mesurait un mètre 79 c, — il partait et se relevait avec une promptitude prestigieuse. Impossible de lui riposter coup pour coup, car il s'emparait toujours du fer. Si l'adversaire s'emportait, il était immédiatement arrôté, et l'électricité seule peut donner l'idée de la rapidité des dégagements et surtout des coups droits qui grêlaient sur le plastron ennemi.

Aussi fort qu'agile, il brisait le poignet des plus mauvais jouteurs par des croisés et des battements foudroyants.

Et pourtant, cet homme terrible était d'une politesse, d'une douceur égales à ses muscles de lion et il n'usa jamais de sa su-

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périorité ÎDContestée que pour mettre les malotrus & la raison.

Saint -Georges fut la coqueluche de toute une génération, tant en Angleterre qu'en France, en raison de sa surprenante aptitude pour tous les exercices du corps. Ami du.duc de Chartres, compagnon de plaisirs du prince de Galles à qui il gagna un pari de 500 livres pour avoir franchi d'un bond les larges fossés de Richemond, ce fut un homme exceptionnel pour lequel un de ses nombreux biographes réédita le mot de l'Arioste : la nature le forma et rompit le moule.

Donc, y mettre un peu plus de modestie et ne pas se croire si facilement un second Saint-Georges et n'en pas voir partout.

A propos de cette prétention d'être un Saint-Georges, ou mieux encore un tireur d'inspiration , noua lisions dernièrement dans la préface que Jules Claretie^ ce fécond écrivain que tout Paris connaît et apprécie, a écrit pour le livre Les Duellistes de Th. de Grave, un délicieux paragraphe plein d'humour comme tout ce qui sort de la plume du

charmant conteur, qui vient fort à propos confirmer notre dire; aussi sommes-nous heureux de le reproduire en entier. Le voici :

« Le public est persuadé que, dans les duels, fatalement la justice triomphe. Mélinguea déconfi tant de traîtres dans sa vie et le cinquième acte a vu mourir tant de troisièmes rôles par la main de jeunes premiers qui n'avaient jamais tenu un épée, que cette idée s'est vulgarisée : il suffit de son droit et de son courage pour avoir raison de son adversaire. Une vérité aurait mis cinq cents ans à fructifier; ce mensonge souriant s'est instantanément popularisé. Il y a longtemps que le public est persuadé que pour se battre, le mieux est encore d'avoir raison et de ne connaître point l'escrime.

» Eh! bien, disons-le, sur le terrain le bon droit fera piètre figure s'il n'a que six mois de salle ou s'il ne fait mouche que 3 fois sur

» Le bon droit doit savoir tirer des deux façons, — s'il veut demeurer le bon droit.

Dans un duel l'existence d'un honnête hom-

me, qui sait à peine tenir un fleuret, est à la merci du premier ferrailleur venu, qui passe son temps à faire assaut.

)) Lorsque le sort doit choisir entre deux gens armés de pistolets, le sort incline vers celui qui a le coup d'oeil le plus exercé. Le reste lui importe plus. C'est l'intelligence et le travail qui ont inventé la poudre, mais la poudre se moque bien de l'intelligence et du travail. »

Une illustration de Tépée au dix-huitième siècle, personnalité plus discutée encore que Saint-Georges, fut la chevalière ou le chevalier d'Éon, sur lequel nous avons recueilli, dans les mémoires du temps, de curieux détails biographiques qu'il nous a paru intéressant de relater ici, d'autant, que le doute sur le sexe véritable du héros, existe encore dans beaucoup d'esprits.

Les familiers des salles d'escrime connaissent le fameux tableau représentant la chevalière faisant assaut contre Saint-Georges. Le cercle de runion artistique de Pa-

ris, vient d'en orner une des dépendances de la salle d'armes.

Cette mémorable rencontre eut lieu le 9 avril 1787, à Londres, en présence du prince de Galles et d'une nombreuse et aristocratique assemblée. La chevalière a un air viril et une détente de jarrets qui contraste singulièrement avec son costume féminin. Saint- Georges se lient sur la défensive et paraît indécis; le légendaire tireur est honteux d'avoir à se mesurer contre un adversaire enjuponné. Il l'eût été moins s'il eût su, ce que Ton sut après la mort du singulier personnage que ce jupon n'était qu'un travestissement. D'Éon eut l'avantage et toucha Saint-Georges sept fois.

Le sexe de d'Éon fut pendant quarante ans l'objet des plus vives controverses; des paris importants, des discussions sans nombre se succédèrent sans donner raison ni aux uns ni aux autres. Il fallu l'attestation du fameux chirurgien Elysée, chargé de l'autopsie du cadavre pour clore les débats et apprendre aux nombreux mys-

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iifiés que la chevalière n'était qu'un chevalier 1

Le chevalier d'Éon naquit à Tonnerre en 1728. Il fut successivement avocat, censeur royal, écrivain politique, capitaine de dragons, escrimeur de première force ; c'est en cette dernière qualité qu*il fut envoyé à la cour de Russie pour enseigner l'art de l'épée au Grand-Duc, mais en réalité pour y remplir une mission secrète, ce dont il s'acquitta avec un rare bonheur, ainsi que le prouva le brevet de capitaine, le titre de secrétaire d^ambassade et la croix de Saint-Louis qu'il reçut.

Attaché à son retour à l'ambassade française à Londres, il se fit remarquer par son train de vie, ses dépenses, ses folies, ses duels et sa merveilleuse adresse à Tescrime et dans tous les exercices du corps. Son ambassadeur, le comte de Guerchy, ayant à se plaindre de ses excentricités, lui en fit un jour l'observation avec une certaine aigreur; une scène violente s'ensuivit,à la suite de laquelle d'Éon s'oublia jusqu'à le souffleter^

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