LE DUEL XIII
vaut jamais la vie d'un homme. Si M. Hérold a trouvé le moyen d'empêcher ces grands enfants de se battre à cause de ces oiseaux, je lui crie d'ici : « Bravo » . Mais c'est précisément sur ces jeunes gens et leurs témoins que les menaces formidables de la loi seront le plus vaines. L'un a pris le menton de la petite blonde alors qu'elle était au bras de l'autre. Uun a tort de se fâcher autant qu'un passant aurait tort de me donner sa carte, parce que j'ai touché le mollet d'une statue de fontaine publique. Mais la nouvelle loi n'empêchera jamais l'un et l'autre d'aller sur le terrain. On sait que les hommes jeunes sont des hommes ivres. Jusqu'à ce jour, ces duels se terminaient presque toujours avec un accroc fait à la peau par l'épée, cette grosse épingle. Mais désormais, les pères de famille, qui sont en province, ne pourraient dormir tranquilles. Leur fils, étudiant à Paris, serait exposé sans cesse à être condamné à cinq ans de prison et être dégradé civilement
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parce qu'il a bien soupe un beau soir, et qu'il s'est battu un beau matin. On me répondra que le père de famille est encore plus tour^ mente, en songeant que son fils peut être tué dans un duel. Je serais aise devoir ce père de famille phénomène. Sur deux cent mille jeunes gens bien vêtus qui demeurent à Paris, combien le duel fournit-il de cadavres.par an? En définitive, qui vengez-vous ? Où est votre cadavre ? Car ce qui est surprenant en ceci, c'est que l'ardeur subite du sénateur se produise dans le moment le plus apaisé, où, depuis des siècles, on s'est le moins battu.
Me parlera-t-on de tels cadavres de jeunes hommes,toutaumoins fort peu sympathiques?
Non. Eh bien, où est votre cadavre d'homme pur? Le fait est que ces duels entre jeunes gens n'ont pas, d'ordinaire, des résultats sérieux. Cependant lejeune homme est ardent et inexpérimentés. Mais il a pour lui le bon Dieu qui protège Tivrogne. La prison et ce qui s*en suit, serait pour lui un danger bien plus
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sérieux que le duel. En regardant en arrière dans ma vie, je ne vois qu*un Italien tué à Milan par un Suisse, pendant le Garnevalone, et qui, je le crois, a donné à M. Gérôme, en ce moment là -bas, Tidée de son fameux tableau : La mort de Pierrot, Certes, j'en ai connu plusieurs autres qui ont été tués. Mais on peut établir une proportion d'un sur deux cent mille. En revanche, je revois, en fermant les yeux, plus de vingt têtes jeunes et charmantes d'hommes tués par une chute de cheval. L'auteur du projet a donc fait fausse route. Il eût dû présenter un projet de loi, non pas contre le duel, mais contre Téquitation. — Je vais plus loin, car il faut se hâter de dire aujourd'hui tout ce qu'on ne pourrait pas dire demain si cette loi était votée :
Le duel entre jeunes gens est regrettable ; mais il a son bon côté. Le jeune homme vit à outrance. Il n'a le temps de regarder ni la nature, ni Dieu, ni la femme. Chacun sait
que la petite blonde n'est pas la femme. Elle est de Tespèce des animaux rongeurs. Donc, c'en est dit : il se battra demain. Pendant la nuit, il dort ou ne dort pas, non point selon son courage, mais selon son tempérament. Dans tous les cas, il se lève de bonne heure. Il a une petite fièvre nerveuse. Si le cœur est brave, la chair est faible à la peur comme aux amours. La bête frissonne même chez les héros. Les premiers rayons du jour emplissent sa chambre. Il n'a jamais trouvé la lumière aussi belle. Il sent doucement cette chaleur voluptueuse de la vie intense qui est en lui. Il pense à sa famille, à sa mère, peutêtre à celle qu'il avait oubliée et dans les yeux de qui il a vu pour la première fois l'amour. Il sent comme les parfums des fleurs de son pays natal. Ses souvenirs d'enfance rient. Sa jeunesse chante. Il chasse avec la main ce mirage, comme on eflace l'image d'une plaque de daguerréotype. Mais cela revient. Puis il pense à l'outre-tombe. Quinze fois sur vingt, il prie.
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Plus tard il se battra sans avoir prié. Non pas qu'il croit mourir. Il a conscience vague d'être protégé. En effet, il sent qu'il ne commet pas un crime. En effet, mon jeune homme ne songe pas à tuer l'autre. Il veut blesser son adversaire parce que c'est le meilleur moyen de ne pas être lui-même blessé. Là, le duel est un acte de défense réciproque. Puis des idées froides, mais pures et blanches enveloppent son cerveau, comme des flocons de neige qui tomberaient autour de lui,
A ce moment, ses témoins entrent. Mon jeune homme devient autre. Il pose devant lui et les témoins. Il blesse ou il estblessé — parfois on ne sait pas ! Il serre la main de l'adversaire. Il revient. On dirait que toute la nature l'envahit de sa mystérieuse joie. Ces sensations ne reparaîtront plus. On ne se bat qu'une fois pour la première fois ; de même qu'on n'aime qu'une fois pour la première fois. Il y a un grand rapport entre ces après-duels