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LE CHASSEUR

La période cubiste

Revenu à Paris, Le Fauconnier appliqua au « nu » les principes de ses paysages bretons, et c'était bien le genre le plus étroitement soumis aux influences académiques qu'il battit en brèche par des œuvres comme La femme à l'éventail et La femme au miroir (1909). Ces femmes, elles sont comme les rochers de Ploumanach des éléments de la nature universelle, des parties de la vie cosmique. Le peintre ne les représente plus anecdotiquement, en une pose plus ou moins naturelle et une attitude qui serait indicatrice d’un état d'âme; ce n’est pas par leur geste, leur regard, leur expression de figure qu’elles nous captivent et se révèlent à nous; leur valeur psychique réside uniquement dans la ligne et la couleur; elles réflètent l’universel et l'éternel; elles révèlent une synthèse comme tout paysage ou toute nature morte; elles tâchent enfin de nous offrir une équivalence plastique de la vie, grâce à leur style absolu, et non pas seulement une copie particulière d’une réalité définie. | On pourrait reprocher à ces premiers nus de la période transitoire une stylisation un peu outrée et un peu voulue, et leur apparence bien rude et bien sombre, trop massive. Mais par-delà les exagérations de la manière, se fait jour un tel culte du corps humain, considéré comme entièreté du tronc, comme architecture carnée, comme rythme des membres, qu’on se sent tout heureux d’avoir retrouvé un sentiment qu'on pouvait supposer oublié depuis les classiques. Ici encore la haine du chiqué mondain, des fadeurs claires et blanches, des maïigreurs pâles ou des boursoufflures roses dégénéra en une austérité qui, pour être trop abstraite, n’en ramenait pas moins nos yeux fatigués des papillotages du nu luministe à une conception saine, naturelle et générale du nu, à une admiration rajeunie des valeurs plastiques et décoratives du corps humain. Le Fauconnier ensuite va combiner sa compréhension du paysage et sa conceotion du nu en un tableau capital: L’Abondance. Il date de 1910, de la période la plus animée du cubisme et du temos de sa manifestation la plus complète: aux Indépendants, on pouvait admirer cette année-là, à côté de Le Fauconnier, l’œuvre innovatrice de Metzinger, Gleizes, Delaunay, Léger, Braque, Picasso, Derain, etc. La maîtresse-toile résume tous les essais et recherches du peintre en une œuvre définitive: elle restera comme une des pro- __ ductions les plus décoratives de l'art nouveau. Le sujet en est tout __ simole, sans symboles recherchés : une femme portant sur la tête une lourde corbeille de fruits et accompagnée d’un enfant, lequel, lui aussi, A tient dans les Las un plateau chargé; autour d'eux un paysage

14 : LÉ FAUCONNIER Re lacustre, gonflé de sève, avec des montagnes drues, des eaux sévères. L'œuvre tout entière exprime très efficacement l’idée d’abondance que le peintre a voulu suggérer. Non tant par le sujet, du reste, que par une sorte d’abondance des relations de volume et de densité, par un ensemble cosmique des formes humaines avec le ciel, le sol, le paysage. Ce tableau a encore la coloration des toiles de Bretagne, riche en profondeurs ombrées, très pure, sobre et émouvante; on y retrouve une véritable conception de style, comme chez les grands peintres de jadis, cette ampleur de conception et d'exécution que nous avions désappris chez les impressionnistes. On revit au contact du sentiment universel et presque tragique qui anime cette œuvre. Elle procure une impression de beauté sereine et logique, quasi intellectuelle, mais sans froideur et sans parti pris; elle est comme un morceau de la nature même, simple et calmement profonde, construite nettement comme un rayon de miel, vivante et issue d’un instinct tout ému et discipliné.

Vers la même époque, Le Fauconnier fit Les Montagnards attaqués par les ours et son fameux Chasseur, tant discuté, qui indique une phase nouvelle de son évolution et représente le mieux . la période intégralement « cubiste » de son œuvre, mais en un art plus mouvementé et plus sensible que la pluvart des cubistes de cette heure. Le peintre, à ce moment, s'éloigne aussi des teintes nuancées de L’Abondance pour se rapprocher d une coloration plus riche et plus diverse.

Le sentiment général du Chasseur est comme une cxnioaen de lyrisme dynamiaue. Le chasseur constitue le personnage central, autour duauel se déroulent différentes actions et auauel se rattachent toutes espèces de paysages et de coins de ciel. Voilà donc le chasseur, au vêtement rouge brun, qui tire un coup de feu. Les fumées aui l'entourent, en dessinant des arabesaues et des courbes, forment contraste par leur légèreté avec les colorations sourdes de l’homme. et rehaussent le dynamisme de l’œuvre. A droite, passe une femme portant une corbeille de fruits, réminiscence de L'Abondance. Contre elle se réfugie un enfant en costume violet, -effrayé par la vision de l’homme armé. Des fragments de paysages avparaissent à travers les fumées : des maisons, un pont, un fleuve. En haut, un coin de ciel bleu, que traverse un oiseau: un autre oiseau plane, alors qu’un troisième est étendu mort aux pieds du chasseur. Il faut remarouer snécialement l’emoloi systématiaue des courbes contrastant avec des verticales, emploi aui n’était vas fait dans le cubisme de ce moment-là.

J'aime moins Les Montagnards aftaqués par les ours, œuvre plus évisodiaue. C’est une scène de montagne, conçue au bord du lac d'Annecy et exécuté peu de temos aorès Le Chasseur, dont elle a beaucoup à tenir. Ici aussi, emploi des arabesaues de fumée et des courbes ordonnatrices de la composition. Le peintre commence À avoir recours au contraste des matières, non dans un but réaliste, mais en le mettant au sérvice de l’idée du tableau, pour en renforcer le sentiment de densité et de dynamisme. La toile fieura au « Salon d'Automne » de 1912 et fut l’origine de la tron fameuse interpellation du député Breton, descendant du célèbre peintre romantique, contre

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