DEUXIÈME PARTIE
Fhoukyas. Mais tandis que Ion époux allait au loin conquérir vaillamnient l'hérilage de Crète, un hôte l'apparut dans la solitude, un hôte trop doué de beauté !
Hélène. Pourquoi me rappeler un temps de denii-venvage, les maux affreux qui en sont résultés pour moi?
PiiORKYAs. A moi aussi, née lille de Crète, cette entreprise me valut la captivité et de longs jours de servitude.
Hélène. H t'a sans doute en même temps instituée ici ménagère, te confiant beaucoup : le bourg et le trésor vaillamment conquis.
PiiORKYAS. Que tu abandonnais, tournée vers les murailles d'ilion, tournée vers les joies inépuisées de l'amour...
Hélène. Ne me rappelle pas ces joies : l'immensité d'une souffrance atroce inonda ma poitrine et mon front.
PiiORKYAS. Mais on dit que tu apparus alors, et qu'on te vit à la fois, double fantôme, dans llion et en Egypte '.
Hélène. N'augmente pas le trouble de mes sens désolés; même à présent, qui je suis, je l'ignore.
PuoRKYAS. Ensuite on dit qu'échappé à l'empire des ombres, Achille vint s'unir à toi avec ardeur, à toi qu'il avait aimée en dépit des décrets du destin !
Hélène. Moi, fantôme, je m'unis à lui, fantôme aussi; c'était un songe, les paroles mêmes en conviennent; je m'évanouis, et deviens un fantôme pour moi-même ^
(Elle tombe dans les bras tlu chœur.)
1 C'est dans la version d'Hérodote ({u'il faut chercher la clef de ce labyrinthe, où l'héroïne de Goethe s'égare sur les pas de Phorkyas. Hélène, dans sa fuite avec Paris, est poussée sur la cote d'Orient; le roi d'Egypte, Protée, instruit par ses serviteurs du nom et du rang de ses liolcs, s'empare aussitôt d'Hélène et de ses trésors, et donne l'ordre à Paris de quitter ses Etats. Cependant, à cette nouvelle, Ménélas, qui court le monde à la poursuite de son épouse ravie, se hâte de faire voile vers l'Egypte; mais avant qu'il arrive, le roi Protée meurt, et son iils, à son tour, obsède la malheureuse Hélène si cruellement, qu'elle sort du palais et se réfugie au tombeau de l'ancien roi. Là, elle passe ses jours dans la tristesse et dans les larmes, et la parole de Mercure, qui lui promet qu'elle reverra son époux et sa patrie, l'aide à peine à supporter l'existence. Enfin Ménélas aborde au moment où, penchée sur le tombeau, elle invoque l'Esprit de son protecteur. Les deux époux se reconnaissent, volent dans les bras l'un de 'l'antre. Le roi d'Egypte les laisse libres, et tous les deux retournent à Sparte. (Hérodote, Euterpe, liv. xi.) Or, c'est cette fable qu'on ne peut en aucune fa(,ou rattacher au mythe accepté de l'enlèvement d'Hélène, qui donne lieu à la légende de sa double présence. Hélène est tellement troublée par l'apparition de Phorkyas et ses invectives, que sa raison s'égare. Ses souvenirs se croisent; elle commence par se croire une aulre qu'elle-même, l'Hélène égyptienne peut-être, et finit par douter de sa propre existence.
* Ces paroles de laTyndaride n'ont trait qu'à l'égarement où la plongent ses souvenirs et les images que Phorkyas évoque à plaisir, et ne contredisent en aucune façon notre assertion de tout à l'heure. C'est Hélène, l'Hélène antique, la véritable, et non plus comme au premier acte , une ombre, un fantôme, une idée, que nous iivons devant les yeux. Goethe lui-même en porte témoignage : « Qu'on suppose que la légitime Hélène, chaussée du cothurne de la tragédie antique, s'avance en personne devant le palais de ses premières années, à Sparte, et voilà tout ce que je demande pour le moment, (i Kunst tard Alterih. vi, t, S. 205. — Voir, pour les souvenirs que Phorkyas semble prendre à tâche de dévider l'un après l'autre : Platon. Phœdra; Stesich. fragm. ; Isorratis laïuJatio Helenœ, etc.
Le choeur. Paix! paix ! jalouse calomniatrice à la bouche hideuse el qui n'a qu'une dent ! que peut-il sortir de ce gouffre béant?
Le méchant qui paraît bon, la rage du loup sous la toison de la brebis, m'effraient plus que la fureur du chien à trois têtes. Nous demeurons inquiètes, et nous demandons quand, comment, et d'où nous est venu un pareil monstre de perfidie?
Car maintenant, au lieu de nous consoler, et de répandre à flots sur nous le Lélhé d'une parole de miel, tu fouilles dans le passé, cherchant le mal plus que le bien, et l'éclat du présent s'obscurcit en même temps que la douce lumière d'espérance de l'avenir.
Tais-toi, tais-toi î que l'àme de la reine, près de s'enfuir, demeure encore, et conserve la plus belle des formes que le soleil ait jamais éclairées.
(Hélène reprend ses sens et se relève clans le groupe.)
Phorkyas. Sors des vapeurs légères, soleil splendide de ce jour qui, voilé, nous ravissait déjà, et maintenant règne dans sa gloire éblouissante! Regarde avec sérénité comme le monde se déploie à tes yeux! Elles ont beau m'appeler la Laideur, cependant je connais la Beauté.
Hélène. Je sors en cbancelant du vide qui m'entourait dans le vertige, je voudrais bien encore m'abandonner au repos, mes membres sont si las ; mais il convient aux reines, il convient à tous les hommes de se fortifier et de reprendre courage, quel que soit l'événement qui vienne les assaillir.
Phorkyas. Tu te tiens devant nous dans ta grandeur et ta beauté; ton regard dit que tu as ordonné; qu'ordounes-tu ? Parle.
Hélène. Qu'on répare le temps perdu en des querelles arrogantes, et qu'on se hâte d'accomplir le sacrifice commandé par le roi.
Phorkyas. Tout est prêt dans la maison, la coupe, le trépied, la hache aiguë; l'eau lustrale, l'encens, tout est prêt : désigne la victime.
Hélène. Le roi ne l'a pas indiquée.
Phorkyas. Il ne l'a pas dite? ô misère!
Hélène. Quelle affliction s'empare de ton cœur?
Phorkyas. Reine, c'est toi-même !
Hélène. Moi?
Phorkyas. Et celles-ci. ,
Le choeur. Malheur et désespoir!
Phorkyas. Tu tomberas sous la hache.
Hélène. Affreux ! Mais je l'avais pressenti, malbcureuse !
Phorkyas. Cela me semble inévitable.
Le choeur. Hélas! et nous, quel destin nous attend?
Phorkyas. Elle mourra d'une noble mort; mais vous, aux poutres élevées qui supportent le faîte du toit, comme les grives au piège de l'oiseleur, vous vous débattrez à la file.
(Hélène el le chœur, dans l'attitude de la stupeur et de l'épouvante, forment un groupe liarinonieusenicnl disposé.)
Phorkyas. Fantômes! — Pareilles à des images immobiles, vous vous