‹ Le Faust de GoetheChapitre 106 sur 166 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tenez là, effrayées de vous séparer du jour, qui ne vous appartient pas. Les liommes, ces spectres qui vous ressemblent, ne renoncent pas volontiers à la lumière auguste du soleil ; mais nulle voix n'intercède pour eux, nul pouvoir ne les sauve du destin. Ils le savent tous; peu s'en accommodent cependant. N'importe, vous êtes perdues. Ainsi, à l'œuvre ! {Elle frappe dans ses mains. Entrent des nains masqués, qui s'empressent d'exécuter ses ordres.) Ici, toi, monstre ténébreux, spbérique ! Roulez de ce côté! Courage! il y a du mal à faire; donnez-vous-en votre soûl; place à l'autel aux cornes d'or ! Que la hache élincclante soit déposée sur le bord d'argent; emplissez d'eau les amphores pour laver l'affreuse souillure du sang noir, et déroulez sur la poussière le lapis précieux, afin que la victime s'agenouille royalement, et soit ensevelie — la tète séparée, il est vrai, — mais le soit dignement.

La coryphée. La reine demeure pensive; les jeunes filles s'inclinent, semblables au gazon moissonné. A moi, l'aînée de toutes, il est de mon devoir sacré d'échanger la parole avec toi, doyenne antique. Tu as l'expérience et la sagesse; tu parais aussi avoir de la bienveillance pour nous, quoique celte folle troupe t'ait méconnue d'abord. C'est pourquoi, dis ce que tu ciois possible encore pour le salut.

Phorkyas. C'est facile. Il dépend de la reine de se sauver, elle et vous autres tout ensemble; mais il s'agit de se décider promplement.

Le choeur. 0 la plus révérée des Parques ! la plus sage des Sibylles! tiens ouverts les ciseaux d'or. Annonce-nous ensuite le jour et le salut, car nous sentons déjà tressailliretcomme flottera tous les vents nos membres délicats, qui aimeraient bien mieux se réjouir dans la danse, pour se reposer ensuite sur le sein du bien-aimé.

IlÉLÈrsE. Laisse-les trembler. — J"ai de l'affliction, mais non de l'épouvante; cependant, si tu connais un moyen de salut, qu'il soit accueilli avec gratitude. Pour l'àme sage et clairvoyante, l'impossible se montre souvent possible : parle et dis.

Le ciiOEiR. Oh!, oui, parle, et nous dis vite comment nous pourrons échapper à ces affreux lacets qui se roulent déjà autour de notre cou, comme les plus funestes joyaux. Nous suffoquons d'avance, malheureuses, nous étouffons, si toi, la mère auguste de tous les dieux, ô Rhéa ! tu n'as pitié de nous.

Phorkyas. Serez-vous assez patientes pour voir en silence se déployer le cortège du discours? Il y a plus d'une histoire.

Le choeur. Oui, de la patience ! écoutant, nous vivons.

Phorkyas. Pour celui qui, resté à la maison, garde le noble trésor, cimente les murailles élevées de sa demeure, assure le toit contre l'orage, pour celui-là tout ira bien durant les longs jours de la vie; mais celui qui franchit facilement d'un pied fugitif le seuil sacré de sa demeure, celui-là trouve, à son retour, l'antique place; pourtant tout est changé, sinon détruit.

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Hélène. Où vont aboutir ces sentences connues? Tu veux raconter; n'éveille aucun souvenir l'àcheux.

Phorkyas. Ceci est de l'histoire, ce n'est pas un reproche. Ménélas, en écumeur de mer, a navigué de golfe en golfe; les rivages, les îles, il a tout envahi, revenant chargé du butin entassé dans ce palais. 11 resla dix longues années devant Ilion. Combien il en a mis à revenir, je l'ignore. Mais que se passe-t-il maintenant dans le palais sublime de Tyndare? qu'est devenu le royaume?

Hélène. As-tu donc l'invective tellement incarnée en loi, que, sans blâmer, tu ne puisses remuer les lèvres?

Phorkyas. Autant d'années demeura abandonné le vallon montagneux qui s'étend, au nord de Sparte, — le Taygète par derrière, — où, comme un «"ai ruisseau, l'Eurotas se déroule et vient ensuite, à travers les roseaux de notre vallon, nourrir nos cygnes. Cependant là-bas, derrière le vallon montagneux, une race aventurière s'est installée, sortie de la nuit cimmérienne '; là s'est élevé un bourg fortifié, inaccessible, d'où elle foule, selon qu'il lui convient, le sol et les habitants.

Hélène. Hs ont pu accomplir une telle entreprise? Cela semble impossible. Phorkyas. Ce n'est pas le temps qui leur a manqué; ils ont eu vingt ans à peu près.

Hélène. Ont-ils un chef? Sont-ce des brigands nombreux et unis? Phorkyas. Ce ne sont pas des brigands; mais l'un d'eux est leur chef. Je n'en dis pas de mal, quoiqu'il m'ait déjà fait souffrir. Il pouvait tout prendre, et cependant se contenta de quelques légers présents, auxquels il ne donna pas le nom de tribut.

Hélène. Comment est-il?

Phorkyas. Pas mal, selon moi du moins. C'est un homme yif, hardi, bien fait, un homme sage, et comme on en voit peu parmi les Grecs. On traite ce peuple de barbare; mais je pense qu'on n'y trouverait pas un homme aussi cruel que plus d'un héros qui s'est conduit en anthropopha"-e devant Ilion. Je compte sur sa grandeur d'àme et me suis confiée à lui. Et son château ! voilà ce qu'il faut voir ! C'est autre chose que ces lourdes murailles que vos pères ont élevées tant bien que mal, en vrais cyclones, roulant la pierre brute sur la pierre brute. Là tout est artet symétrie. Voyez-le du dehors; il s'élance vers-le ciel, si droit, si solidement construit, poli comme l'acier! Grimper là, — l'idée même en est prise du vertige. A l'intérieur, dévastes cours, entourées d'architectures de toute espèce, à tout usa^'^e. Là, des colonnes, des colonnettes, des arceaux, des ogives, des balcons, des galeries d'où l'on voit à la fois au dedans et au dehors, — et des blasons.

Le CHOEUR. Qu'est-ce donc des blasons?

• Les Cimmériens, les Cimbrcs, alors au nord tic la Grèce, dans la Criince et la Turquie d'Europe. Goethe, dans son langage homérique, se sert ici de leur nom pour designer les races du Nord, les Allemands de Faust.

DEUXIKME PARTI K. 2SÖ

Phorkyas. Ajax «ivail déjà ôcs sorpciils enlacés sur son l)onclier; vousmêmes l'avez vu. I.cs Sept, devant Thèbes, portaient, chacun sur son cou, des figures riches en symboles. Là, on voyait la lune et les étoiles sur le firmament nocturne^ déesses aussi, héros, échelles, et glaives, et llambeaux, et tout ce qui menace une bonne ville. Depuis le temps de ses aïeux, notre troupe de héros porte dans l'éclat des couleurs une image pareille ; là des lions, des aigles, des serres et des becs, puis des cornes de bœufs, des ailes, des roses, des queues de paon, et aussi des bandes, or et noir et argent, bleu et rouge. De semblables images pendent à la file dans les salles, des salles immenses, vastes comme le inonde ! Là, vous pouvez danser !

Le cHOEi'R. Dis, là aussi y a-t-il des danseurs?

PnoiîKVAS. Les plus charmants ! Troupe fraîche, aux boucles d'or, ils sentent la jeunesse. Paris seul avait ce parfum de jeunesse lorsqu'il vint trop près de la reine.

Hélène. Tu sors de ton rôle ; dis-moi le dernier mot.

Phorkyas. C'est à toi de le dire; prononce solennellement un oui intelligible, et je fais en sorte que ce castel t'environne aussitôt.

Le cHoiîLR. Oh! dis-la, cette brève parole, et sauve-toi et nous aussi!

Hélène. Comment ! dois-je craindre que le roi Ménélas se montre assez cruel pour me faire souffrir?

Phorkyas. As-tu donc oublié comment il mutila ton Déiphobe, le frère de Paris, tué dans le combat? Déiphobe, qui te conquit, toi, veuve, après tant d'efforts, et te posséda. 11 lui coupa le nez et les oreilles, et le mutila encore davantage. C'était horrible à voir.

Hélène. 11 le traita de la sorte, à cause de moi.

Phorkyas. Il te traitera de même, sans aucun prétexte. La beauté est indivisible. Celui qui Va possédée tout entière, l'anéantit plutôt, maudissant tout partage.

(Fanfares dans le lointain. Le chœur tressaille.)

Comme le son aigu de la trompette déchire l'oreille et les entrailles, ainsi la jalousie se cramponne à la poitrine de l'homme, qui n'oublie jamais ce qu'il a possédé et ce que maintenant il a perdu.

Le choelr. N'entends-tu pas retentir les clairons? Ne vois-tu pas étiiiceler les armes?

Phorkyas. Sois le bienvenu, seigneur et roi ! Je suis prête à te rendre compte.

Le choeur. Mais nous !

Phorkyas. Vous le savez bien ; vous voyez sa mort devant vos yeux, et, dans sa mort, vous pressentez la votre. Non, il n'est point de salut pour vous.

(Pause.)

Hélène. J'ai réfléchi à ce qu'il convient de tenter. Tu es un démon, je ne le sens que trop, et je crains que tu ne tournes le bien en mal. Avant tout, je veux te suivre au château; ce qui me reste à faire, je le sais ; et

que les mystères que la reine peut garder en son sein demeurent impénétrables à chacun ! Vieille, marche en avant!

Le choeur. Oh! que nous allons volontiers, — d'un pied léger, — la mort derrière, — et devant nous — du haut castcl les murs inaccessibles ; qu'il nous protège — comme le bourg d'Ilion, — qui n'a succombé — qu'à la ruse infâme !

(Des nuages se répandent çù et là, voilent le fond et gagnent l'avant-scènc.)

Mais comment ! — Sœurs, regardez à l'entour ! — Le jour n'était-il pas serein? — Des nuages s'amoncellent, — sortis des flots sacrés de l'Eurotas.

— l)éj;\ se dérobe à ma vue — le bord charmant couronné de roseaux, — et les cygnes aussi ; les cygnes — libres, superbes, gracieux, — qui glissent mollement ensemble — en groupes amoureux des eaux, — hélas! ah! je ne les vois plus !

Cependant, cependant — je les entends encore, — j'entends leurs sons rauques au loin; ils annoncent la mort ! — Ah ! pourvu qu'à nous aussi,

— hélas! ils ne l'annoncent pas, — au lieu du salut promis, — à nous les blanches sœurs des cygnes, — au col de neige, au col flexible, comme à la fille du cygne, hélas ! — Malheur à nous ! malheur à nous !

Les ténèbres ont envahi — déjà tout l'espace. — A peine si nous nous voyons. — Qu'arrive-t-il? Marchons-nous? — glissons-nous d'un pas rapide? — Sur le sol ne vois-tu rien? — Serait-ce Hermès qui nous précède?— Ne vois-tu pas luire son sceptre d'or, — qui nous fait signe et nous ordonne — de rentrer au sein de l'IIadès, — séjour triste, sombre, où se trouvent — des fantômes insaisissables, — toujours plein, pourtant toujours vide?

Oui, soudain l'air s'obscurcit, la vapeur épaisse et grisâtre se dissipe sans faire place à la clarté, et le regard libre se heurte contre de roides murailles. Est-ce une cour? est-ce un fossé profond? De tout sens, j'y vois un sujet d'épouvante. Sœurs, hélas! nous sommes captives, aussi captives que jamais !

(Cour intérieure du château, entourée d'édifices riclies et fantastiques, dans le goût du moyen âge.)

La coryphée. Étourdies et folles, véritables femmes ! jouets des caprices du bonheur et du malheur, qui ne savez supporter ni l'un ni l'autre d'une humeur égale! Il faut toujours qu'il y en ait une qui contredise l'autre; jamais vous n'êtes du même avis; la joie et la douleur peuvent seules vous faire rire et pleurer sur le même ton. Silence! et qu'on attende avec soumission ce que la souveraine magnanime va décider pour elle et pour nous !

Hélène. Oit donc es-tu, pythonisse? quel que soit le nom dont on le nomme, sors du sein des voiiles de ce sombre manoir! Serais-tu allée m'annoncer au mystérieux seigneur de ces lieux, et me préparer bon accueil? alors je te rends grâces, et te prie de me conduire au plus vite vers

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