‹ Le Faust de GoetheChapitre 107 sur 166 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

lui ; je soupire après la fin de mes erreurs, cl ne souhaite rien lanl que le repos !

La coryphée. En vain tu clicrclies, reine, autour de toi : le fantôme hideux a disparu ; peut-être est-il resté dans le nuage au sein duquel nous sommes venues ici, j'ij^nore comment, vite et sans faire un pas. Peut-être erre-t-elle, égarée dans le lahyrinthe de ce merveilleux château multiple dans son harmonie, cherchant le maître pour te préparer l'hommage dû aux princes. Mais voyez là-haut; dans les galeries, sur les halcons, sous les portails, s'agite, tout en émoi, une lile nomhreuse de serviteurs! tout m'annonce une réception hospitalière et noble '.

Le CHOEiiR. Mon ame s'épanouit. Oh! voyez comme avec grâce, et d'un pied qui s'attarde à plaisir, la troupe jeune et douce conduit en mesure son cortège réglé! Comment et sur l'ordre de qui paraît-il rangé et formé de si bonne heure, ce peuple royal d'adolescents? Je ne sais ce que j'admire davantage de leurs pas élégants, de leurs cheveux bouclés autour de leur front éblouissant, ou de leur joue écarlate comme la pèche, et comme elle aussi mollement veloutée. J'y mordrais volontiers, mais j'hésite ; car, en pareil cas, la bouche se remplit, chose horrible à dire, de cendres M

Mais ces beaux jeunes gens s'avancent; que portent-ils? les degrés pour le trône, les tapis, le coussin, les rideaux et l'appareil de la tente; elle se déploie, formant des guirlandes de nuées au-dessus de la tête de notre reine ; car déjà Hélène s'est assise, invitée, sur le royal coussin. Montez là-haut, degré par degré; rangez-vous avec solennité! Dignement, oh ! dignement, trois fois dignement qu'un pareil accueil soit béni!

(Tout ce quo chante le chœur s'accomplit à mesure.)

(Après que les enfants et les écuyers sont descendus en longue fde, il paraît en haut de l'escalier, richement vêtu du chevaleresque hahlt de cour du moyen âge , et descend lentement avec pompe.)

La coryphée, le contemplant avec attention. Si les dieux, ainsi qu'ils le font souvent, n'ont point prêté à cet homme pour peu de jours la forme digne d'admiration, l'air sublime et l'aimable présence, tout ce qu'il entreprendra doit lui réussir, que ce soit dans la guerre avec les hommes, ou dans les moindres combats avec les belles femmes. Je le trouve vraiment préférable à beaucoup d'autres que mes yeux m'ont fait voir comme haut prisés. D'un pas lent, solennel, qui commande la vénération, je vois le prince s'avancer. Tourne-toi, ô reine !

Faust, s'avançanl, un homme enchaîné à ses côtés. Au lieu du salut glorieux qui convenait, au lieu de la solennelle bienvenue, je t'amène, chargé de

' L'apparition de ce château féodal et tout ce qui survient jusqu'à la fin de l'acte semblent la conséquence fantasmagorique du voyage de Faust dans l'antre de Perséphone, comme aussi tout l'épisode grec résulte de la descente auprès des Mères.

* Qu'on se rappelle les illusions de la scène des Lamies.

fers, ce serviteur indigne qui, Ironipanl son devoir, m'a ravi le mien. — Toml)e aux genoux de cette auguste Icniuie, et lui confesse toute ta faute. C'est là, noble princesse, l'homme aux yeux de lynx chargé de faire sentinelle à la ronde, du sommet de la haute tour; de là il parcourt d'un regard vigilant l'espace du ciel et l'étendue de la terre, épiant cà et là ce qui s'annonce, ce qui s'émeut des collines voisines vers la vallée que protège notre fort. Tantôt c'est le nuage des tronpeaux, tantôt la légion des armées ; nous protégeons les uns, nous courons sus aux auti'cs. Aujoui'd'hui, négligence fatale! tu viens, il ne t'annonce pas, et raccueild'un si glorieux hôte est manqué, cet accueil entre tous le plus solennel, le plus sacré. 11 a témérairement joué sa vie, et déjà il devrait être plongé dans le sang d'un trépas mérité; mais toi seule punis et fais grâce selon ton bon plaisir.

Hélène. Quelque haute que soit la dignité que tu me confères, dignité de juge, de souveraine, et quand ton seul dessein serait de m'éprouver, j'accomplis le premier devoir du juge, qui est d'écouler l'accusé. Parle donc !

I.E GARDIEN DE LA TOUR, LYNcÉus*. Laissc-moi m'ageuouiller, — laisse-moi contempler, — laisse-moi mourir, laisse-moi vivre, — car déjà j'appartiens à cette femme venue des dieux.

J''attendais léclat du malin; je guettais à l'orient le cours de l'aurore, lorsque soudain je vis, ô miracle ! je vis le soleil se lever du côté du midi.

Je me tournai de son côté pour la contempler, elle, au lieu des gouffres, des hauteurs, au lieu des espaces de la terre et des cieux.

J'ai le regard du lynx au sommet de 1 arbre ; mais à cette heure j'ai dû me débattre comme pour sortir d'un rêve profond.

Savais-je seulement oii j'en étais? plate-forme, tour, porte fermée? Des vaj)eurs flottent, se dissipent, et celte déesse en sort!

L'œil et la poitrine vers elle, j'aspirais son doux éclat; celle beauté éblouissante m'éblouit complètement, moi malheureux!

J'oubliai les devoirs du gardien, et le cor, et mes serments. Va, menac* de m'anéantir; la beauté dompte toute colère.

Hélène. Le mal que j'ai causé, je ne saurais le pujiir. Malheur à moi ! Quelle fatale destinée me poursuit, que je porte ainsi partout le trouble dans le sein des hommes, qui, dès lors, ne tiennent plus compte ni d'euxmêmes ni de rien ! Par des rapts, par des séductions, par des combats, les demi-dieux, les héros, les dieux^ oui, même les démons, m'ont égarée çà et là dans les ténèbres. Simple, j'ai troublé le monde; double, encore da-

* Fils cPApliréiis, roi de Messénie, et célèbre dans la pliiilange des Argonautes, par la force et la pénétration de son regard : il voyait à travers les murailles, et rien dans le ciel, sur la terre ou dans les enfers, ne lui rcs^tait caché. 11 tua Castor, et mourut de la main de Pollu\. — Ce Lyncéus, gardien de la tour, l'iiomnie aux yeux de lynx, est ici pour son nom, peut-être aussi pour une raison plus significative. Faust, pour donner à Hélène un gage d";;mour et de servage, livre à sa discrétion, à sa merci, l'ennemi des Dioscurcs, le meurtrier de Castor.

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vanlage; et maintenant, sous une triple et quadruple apparence, j'apporte (léanx sur tléaux '. Oti'il s'éloigne, laisse-lui la liberté; qu'aucun oj)pro-bre n'accable l'iioninie ébloui par les dieux!

Faust. Je vois avec étonneinent, ô rcMiie! ici le vainqueur ensemble et le vaincu ; je vois l'arc qui a lancé la flèche et blessé l'homme; les traits suivent les traits et m'atteignent, je les entends siffler tout à l'entour dans le château et dans l'espace. Que suis-je? Tu rends mes vassaux rebelles et mes murailles impuissantes; je crains déjà que mon armée n'obéisse à la femme triomphante, invincible. Que me reste-t-il à faire, si ce n'est de remettre en tes mains ma destinée et tous les biens (jue je croyais posséder? A tes pieds laisse-moi, libre et fidèle, te reconnaître pour souveraine, toi qui n'as fait qu'ap|]araître pour te rendre maîtresse du trône et du pays.

Lyncéus, avec un coffre, conduisant des hommes qui parlent des présents. Tu me vois de retour, ô reine! Le riche mendie un regard, il te contemple, et soudain se sent pauvre comme un mendiant, et riche comme un prince.

Ou'étais-je d'abord? que suis-je maintenant? Que faut-il vouloir? Que faut-il faire? L'éclair du regard s'émousse sur ton trône.

Nous sommes venus de l'Est, et les pays de l'Ouest se sont soumis. C'était un long cortège de peuples : le premier ne savait rien du dernier!

Le premier tomba, le second resta debout, un troisième tenait sa lance en arrêt. Chacun en avait cent derrière lui; des milliers tombèrent inaperçus.

En nous ruant, en nous précipitant, nous étions les maîtres partout. Là où je commandais aujourd'hui, un autre demain pillait et volait.

Rapide était la revue : l'un s'empara de la plus belle femme, rau4re du taureau au pied ferme, on emmena tous les chevaux.

Pour moi, j'aimais à découvrir les objets rares et précieux, et ce qu'un autre pouvait posséder aussi n'était que du foin pour moi.

J'étais à la piste des trésors : guidé par mes regards pénétrants, je voyais dans toutes les poches, tous les coffres m'étaient transparents.

De là j''eus des monceaux d'or, surtout des pierres précieuses ; mais l'émeraude est seule digne de verdoyer sur ton sein.

Maintenant, qu''entre tes oreilles et ta bouche tremblote la goutte cristalline du fond des mers ! Les rubis demeurent confus, l'éclat de tes joues les efface.

* Les (Icnii-dieux : flliiroii ; les héros ; Thésée, Paris, etc.; les dieux: Mercure; les démons : Phorkyas. — Avant que la fable, le mythe, ne soient venus embrouiller son existence lorsqu'elle est encore un être humain, un être simple, Paris l'enlève ; elle apparaît en même temps, double spectre, en Egypte et en Grèce ; elle est à la fois dans les enfers, dans le rêve d'Achille et dans l'empire de Faust, au sein du romantisme et de la chevalerie du moyen âge. Tant de souvenirs fabuleux obsèdent sa raison au point qu'elle finit par perdre tout sentiment de sa propre existence, toute conscience d'individualité, dans cette confusion de fantômes et d'ombres évoqués autour d'elle. — Cependant Hélène fait grâce à l'homme égaré par les dieux ; Faust obéit et se confesse le vassal de la toute beauté. « Il faut se tenir loin de l'esprit et de la beauté, si l'on ne veut être leur esclave.» — «Vis superba fonnœ.yy Belle parole de Jean Second. — «Entre tous les peuples, ce sont les Grecs qui ont rêvé le plus beau rêve de la vie.« (Goethe, Btliisclies pass.)

Ainsi, je dépose devant loi les plus grands Irésors, et je mets à les pieds la moisson de tant de combats sanglants.

Si nombreux que soient ces coffres que je traîne après moi, j'en possède encore davantage; souffre-moi sur la trace et je remplirai les caveaux.

Car à peine as-tu franchi les degrés du trône, que déjà s'inclinent et s'humilient l'intelligence, la richesse et la force devant l'unique beauté.

Ces trésors, je les tenais sous clef; à présent, je les abandonne, ils t'appartiennent. Je les croyais précieux, rares, vrais, et j'en vois maintenant le néant.

Ce que je possédais s'est évanoui : c'est un gazon fauché, flétri. Oh! rends, par un regard serein, à cela toute sa valeur !

Faust. Emporte vile ces fardeaux hardimenl acquis; emporle-les sans blâme, mais sans récompense. Elle possède en masse déjà tout ce que renferme ce château dans son sein; le lui donner en détail est superflu. Va, amoncelle trésor sur trésor avec symétrie! Fais-nous Timage sublime d'une splendeur inouïe; que les voûtes scintillent comme le pur firmament! arrange des paradis de vie inanimée ! roule devant elle des tapis diaprés de fleurs! que le sol offre à ses pieds une molle surface! que son regard plonge dans les vives splendeurs dont les dieux seuls ne s'éblouissent pas!

Lyncéls. Ce que le maître ordonne est peu de chose; le serviteur Texécute en un clin d'œil. Celle qui dispose de nos biens et de notre sang, c'est celte beauté superbe. Déjà toute l'armée est domptée; tous les glaives s'cmoussent; auprès de la forme sublime, le soleil lui-même est terne et froid; auprès de la richesse de ce visage, tout est vide et tout néant.

[Eœit.)

Hélène, à Faust. Je voudrais te parler; mais viens, monle auprès de moi! celte place vide attend un maître et m'en promet uu.

Faust. Et d'abord, femme sublime, laisse que je tombe à genoux, et daigne accepter mon hommage fidèle; la main qui m'élève à Ion côte, laissemoi la baiser. Partage avec moi la régence de ton royaume infini; acquiers ainsi, en un seul homme, adorateur, serviteur et gardien.

Hélène. Je ne vois et n'entends que prodiges. L'élonnement me saisit, les questions se pressent; mais, avant tout, satisfais à celle-ci : Pourquoi la parole de cet homme m'a-t-elle semblé si étrange et si douce? le son se mariait au son, et dès qu'un mot frappait l'oreille, un autre venait le caresser *.

Faust. Si l'idiome de nos peuples le plaît déjà, oh! leur chant te séduira sans doute, et ravira ton oreille et ton âme dans leurs profondeurs! Ce-

' La rime inconnue à la poésie grecque, merveilleux diamant du Nord , «{uc la beauté classique envie au romantisme, et dont elle se parc en se jouant, lléiènc demande le secret de cette langue inefl'aMe. « Il est tout entier dans le cœur,» lui répond Faust, qui, pour satisfaire au désir de sa royale maîtresse, entame avec elle un dialogue sur le mode noi.vcau. l'aust commence, Hélène réplique, attachant la rime à la pensée.

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