‹ Le Faust de GoetheChapitre 111 sur 166 · EUPHORION · texte numérisé non relu

EUPHORION

(Voix sortie dos profondeurs.)

0 iTière ! dans les sombres royaumes, mère, ne me laisse pas seul!

(Pause.) LE CHOEUIl.

(Cbant funèbre.)

Seul, oh! non, — quels que soient les lieux où tu séjournes, — car nous croyons te reconnaître. Hélas! lorsque tu désertes la lumière du soleil, nul

1 On saisira facilement l'allusion que renferme l'épisode d'Eupliorion. En présence de cette ardeur précoce que nul frein ne modère, de cette nature en proie au désir de la conquête, de ce génie qui se consume un instant dans l'étreinte embrasée d'une jeune fille, puis s'élève, brille, étoile de poésie, au plus haut point du ciel, et vient tomber sur un champ de bataille du Péloponèse, le lecteur a déjà nommé Byron ; c'est au chantre d'Harold et de IManfred que revient l'honneur de cette digression poétique, et lors même que Goethe n'aurait pas pris la peine de s'en expliquer clairement, le chant de deuil qu'on va lire sufliiait pour lever toute espèce de doute sur ce point. (Voir notre Essai sur Goethe et le Second Faust, placé en tête du volume.)

cœur ne voudra pour cela se séparer de toi. A peine saurions-nous gémir; nous chanlerions la destinée en l'enviant; dans les jours sereins et les jours sombres, ton chant et ton cœur furent grands et beaux.

Hélas! né pour le bonheur de la terre, d'illustres aïeux, d'une force puissante, hélas! sitôt perdu pour toi-même, fleur de jeunesse moissonnée! Regard profond pour contempler le monde, sympathie pour toutes les angoisses du cœur, passion ardente des meilleures femmes, chant dont toi seul avais le secret!

Mais, dans ton élan indomptable, tu te précipitas dans le piège fatal. Ainsi, tu rompis violemment avec les mœurs, avec la loi. — Cependant à la fin ta haute réflexion dirigea ton courage, tu voulus conquérir la gloire suprême, — mais la fortune te trahit.

A qui sourit-elle? — Triste question devant laquelle le Destin se voile lorsque, dans les jours de malheur, les peuples sanglants se taisent. — Mais modulez de nouveaux chants, relevez vos têles courbées, — le sol en enfantera d'autres, comme il en a de tout temps enfanté.

(Pause générale, la musique cesse.)

Hélène, à Faust. Mon exemple, hélas ! justifie cette antique parole : Le Bonheur et la Beauté ne sauraient s'unir pour longtemps. Le lien de la vie comme de l'amour est brisé; je les déplore l'un et l'autre, leur dis un douloureux adieu, et tombe dans tes bras une dernière fois. Perséphone, prends l'enfant, prends aussi la mère.

(Elle embrasse Faust; l'élément terrestre disparaîl; ses vêtements et ses voiles restent dans les bras de son époux.)

Phorkyas, à Faust. Tiens ferme tout ce qui te reste de tout ceci ; ne laisse pas le vêtement s'échapper. Déjà les démons se l'arrachent par les bouts, et voudraient bien le tirer dans les mondes souterrains. Tiens ferme ! ce n'est plus la déesse que tu as perdue; cependant c'est divin. Mets à profit la faveur sublime, inestimable, et t'élève ; aussi longtemps que tu pourras Y tenir, il t'emportera dans l'air, au-dessus des choses vulgaires. Nous nous reverrons loin, bien loin d'ici.

(Les vêtements d'Hélène s'évaporent en nuages, enlourent P^aust, et, le ravissant vers les régions étliérées, passent avec lui '.)

PHORKYAS.

(Elle ramasse sur le sol la tunique d'Eupborion, son manteau et sa lyre, s'avance vers le proscenium,

et dit, soulevant les dépouilles.)

Bon ! toujoui'S cela de trouvé. La flamme, à la vérité, s'est évanouie. Pourtant je n'en ai pas de regret pour le monde. En voici assez pour sacrer

' Hélène dit à Faust un éternel adieu , et va retrouver son llls dans le royaume de Proserpine. Ses voiles se déploient autour de Faust, et l'enlèvent comme un nuage. Le vêtement de la beauté grecque, l'enveloppe extérieure de la forme, suffit pour ravir riiomme aux régions supérieures et le préserver à tout jamais du sens vulgaire.

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