‹ Le Faust de GoetheChapitre 117 sur 166 · UNE BOTTE DE SEPT LIEUES PIETINE · texte numérisé non relu

UNE BOTTE DE SEPT LIEUES PIETINE

Une autre la suit aussitôt.

MEPIIISTOPHELES met pied à terre. — Les Bottes s'éloignent au plus vite,

Méphistophélès. a la bonne heure, voilà ce que j'appelle marcher! Mais, dis-moi un peu ce qui te prend? Tu descends au beau milieu de ces horreurs, dans ce gouffre de pierres béantes. Je connais bien ce terrain, quoiqu'il ne soit pas à sa place; car^ à vrai dire, c'était le fond de l'enfer.

Faust. Tu n'es jamais à court de légendes drolatiques ; voilà encore que tu commences à en débiter.

Méphistophélès, (Tun ton sérieux. Lorsque Dieu, le Seigneur — et je sais bien pourquoi, — nous chassa des régions de l'air dans les abîmes profonds, là où dans une fournaise centrale la flamme éternelle se consumait elle-même, nous nous trouvâmes dans une clarté par trop vive, pressés les uns contre les autres, et dans une position fort incommode. Alors les diables de tousser en masse, d'éternuer de haut en bas; l'enfer de se gonfler de puanteur sulfureuse et d'acides. Quel gaz! c'était prodigieux! Si bien qu'en peu de temps la croûte unie de la terre, si épaisse qu'elle fût, dut éclater avec fracas. Maintenant nous avons retourné la chose : ce qui jadis était profondeur est aujourd'hui sommet. Là-dessus ils ont fondé leur doctrine d'élever ce qui est bas et d'abaisser ce qui est élevé' j car nous

' Il faut voir dans ces paroles de Méptiistopliélès une allusion ironique aux théories des nouveaux géologues, de L. de Burch, par exemple, et de tous ceux qui professent avec lui le système de l'élévation du sol océanique en montagnes, système dont Goethe, partisan avoué du neptunisnie de Werner, ne pouvait admctlre les prétentions. On verra par ses confessions géognostiijues [Geognostichc Bekenntnisse, \\'erke Bd. 51, S. 184. f.), à quel point l'auteur de Faust était attaché aux idées de Werner, qu'il partageait encore dans ses dernières années, après avoir visité les mas-

passâmes alors de la servilude étouffante de l'abîme à la domination de

l'air libre, mystère évident, si bien gardé qu'il ne sera révélé aux peuples

que fort tard.

(Ephes., VI, 12.)

Faust. La masse des monlagues est pour moi noblement silencieuse, je ne demande ni le comment ni le pourquoi. Lorsque la nature se fonda ellemême, elle arrondit tout simplement le globe terrestre, se plut à élever les pics, à creuser les abîmes, à appuyer le roc contrôle roc, le mont contre le mont ; puis elle disposa les faciles collines, adoucissant leur pente dans la vallée. Là tout est verdure et végétation, et pour se réjouir elle n'a pas besoin d'insensés soubresauts.

Méphistophélès. Vous le croyez ainsi ! cela vous paraît clair comme le jour! mais celui qui fut présent sait les cboscs autrement. J'étais là lorsqu'au sein du gouffre incandescent bouillonnait encore la lave en fusion ; lorsque le marteau de Molocb, forgeant rocbers sur rocbers, lança au loin les débris granitiques; le sol est encore tout joncbé de ces lourdes masses. Comment expliquer une telle éruption? Le pbilosoplie n'y comprend rien. La roche est là, il faut bien l'y laisser; nous y avons perdu notre latin. — Le peuple naïf et grossier comprend seul et ne se laisse pas détourner de sa croyance. Depuis longtemps sa sagesse a mûri; c'est un miracle dont l'honneur revient à Satan. Mon pèlerin, appuyé sur la béquille de la foi, visite, clopin dopant, la Pierre du diable, le Pont du diable.

Faust. Il faut avouer cependant qu'il est intéressant de voir comment les diables se rendent compte de la nature.

Méphistophélès. Que la nature soit ce qu'il lui plaît, peu m'importe! 11 ne s'agit que d'un point d'honneur : le diable était présent! Nous sommes gens à faire de grandes choses; tumulte, force brutale, extravagances : voilà qui l'atteste. — Enfin, pour m'expliquer clairement, rien ne te plaît-il sur notre surface? Tes regards, en planant dans les espaces infinis, ont vu « les empires du monde et leurs pompes. »

(Matth., IV.)

Mais, difficile à contenter comme tu l'es, n'as-tu donc point éprouvé de sensation?

Faust. Cependant, quelque chose de grand m'a attiré; devine!

Méphistophélès. C'est bientôt fait. Pour moi, voici la capitale que je me choisirais : au cœnr de la ville le fouillis de la mangcaille des bourgeois, ruelles étroites, pignons aigus, marché, choux, navets, oignons;

SOS gramllqucs du Harz, dos bois de Tliuringo, du FichtelgcLirn;, du la Bohônic, de la Suisse et de la Savoie, ne voulant pas, disait-il, abjurer un système (]u'il reconnaissait comme vrai, «par amour pour une tbéoric qui, sortie de principes tout opposés, ne s'appuyait que sur des révolutions et des phénomènes accidentels. » Qu'on se rappelle à ce sujet le Seismos de la nuit de Walpiirgis, qu'il met en présence des forces graniti(iues primitives, et réfute par la bouche d'Oréas, roc de Da turc.

DliüXIKMli PAKTIE. TiOli

étaux de bouchers où les mouches s'installent pour dévorer les viandes charnues. Là, tu trouves à toute heure, à coup sûr, puanteur et activité. Puis, de grandes places, de larges rues, pour se donner une certaine apparence grandiose; et enfin, là où nulle porte ne borne plus l'espace, des faubourgs à perte de vue. Là, je me réjouirais du roulement des voitures, du va-et-vient tumultueux, de Téternel mouvement confus de cette fourmilière éparpillée, et toujours, soit à cheval, soit en voiture, je paraîtrais le point central, honoré par des myriades.

Faust. Cela ne me saurait satisfaire! On se réjouit de voir le peuple se multiplier, vivre à sa manière dans le bien-être, se former et s'instruire, — et l'on n'élève que des rebelles.

Méphistophélès. Puis je me bâtirais, dans un style grandiose, en un site agréable, un château de plaisance, bois, collines, plaines, prés et champs disposés en jardin avec magnificence : le long des tapis veloutés de vertes murailles, des sentiers alignés, des ombres avec art ménagées, des cascades tombant de rochers en rochers, et des jets d'eau de toute espèce. Là-bas, un jet majestueux monte dans l'air, et sur les côtés mille bagatelles gazouillent et chuchotent. Ensuite, pour les femmes, les belles femmes, je construirais de petites maisons commodes et majestueuses; je voudrais passer là des heures infinies dans une solitude charmante et sociable. Je dis les femmes ; car, une fois pour toutes, je ne rêve les beautés qu'au pluriel.

Faust. Mauvais et moderne ! Sardanapale !

Méphistophélès. Devine-t-on jamais le but où tu aspires? C'était sans doute quelque chose de sublime. Toi qui, dans ce trajet, fus porté si près de la lune, ton aspiration ne fy poussa-t-elle pas?

Faust. Nullement. Ce globe terrestre offre encore assez d espace pour les grandes actions. Il faut que j'accomplisse quelque chose de grand. Je me sens des forces pour une vaillante activité.

Méphistophélès. Ainsi tu ambitionnes la gloire? On voit que tu viens de te frotter aux héroïnes.

Faust. Je veux conquérir la domination, je veux posséder! L'action est tout, la gloire rien.

Méphistophélès. Cependant il se trouvera des poètes pour annoncer ton éclat à la postérité, enflammer la démence par la démence.

Faust. Tout cela te demeure étranger. Que sais-tu, toi, des désirs de rhomme? Ton ingrate nature, pleine d'amertume et de fiel, que sait-elle de ce qu''il faut à Thomme?

Méphistophélès. Qu''il soit fait selon la volonté! Confie-moi l'étendue de tes caprices.

Faust. Mon regard était attiré sur la haute mer; elle s'enflait, se voûtant au-dessus d'elle-même; puis elle s'apaisait et secouait ses vagues pour envahir la plaine du rivage uni. Et cela m'irritait comme l'arrogance irrite l'esprit libre qui respecte les droits de tous, et, soulevant le sang avec pas-

sion, lo jclto dans le malaise de l'àme. Je pris d'abord cela pour un accident, j'aiguisai mon regard ; la vague s'arrùlait, puis se déroulail encore et s'éloignait du but atteint avec orgueil; l'heure revient, el le jeu se renouvelle.

Mépiiistopiiélès, adspectatorcs. Je n'apprends ici rien de neuf; il y a plus de cent mille ans que je connais cela.

Faust, poursuivant avec exaltation. Elle s'approche en rampant, el de toutes parts, stérile elle-même, porte la stérilité. Elle s'enfle, et croît, cl roule, et déborde les limites du sable inculte. Lcà, flots sur flols régnent en souverains ; ils se retirent sans avoir rien fécondé. Ah ! voilà qui me travaille jusqu'au désespoir ! Force sans but des éléments indomptés! Alors mon esprit tend ses ailes pour s'élever au-dessus de lui-même. Là, je voudrais lutter, je voudrais vaincre !

Et cela est possible! — Tout orageuse qu'elle est, elle se ploie devant chaque éminence. Elle a beau se mouvoir avec orgueil, la moindre hauteur lui montre un front superbe, la moindre profondeur l'attire irrésistiblement. De là, dans mon esprit, plan sur plan : atteindre à celle jouissance suprôme^ de chasser du rivage l'arrogante mer, de resserrer les bornes de la plaine humide, et de la refouler au loin en elle-même. Pas à pas j'en suis venu à tout calculer. Voilà mon désir, ose le seconder!

(Taml)ours et musique guerrière derrière les spectateurs, au loin, du côté droit.)

Méphistophëlès. Qu'à cela ne tienne ! — Entends-tu les tambours là-bas?

Faust. Encore la guerre, cela répugne au sage.

Méphistophëlès. La guerre ou la paix! il est sage de travailler à tirer parti de chaque circonstance. On guette, on suit des yeux l'inslant propice. L'occasion est là, Faust; sache la saisir.

Faust. Grâce de semblables énigmes! Bref, de quoi s'agit-il? Explique-toi.

Méphistophëlès. Dans mon voyage, rien ne m'est demeuré caché. Le bon Empereur flotte dans les plus grands embarras, tu le connais. Lorsque nous l'amusâmes et fîmes passer de fausses richesses dans ses mains, le monde entier fut à lui. Car il était jeune lorsque le trône lui échut, el il lui plut d'en conclure faussement que cela pouvait s'accorder à merveille, et que c'était digne d'envie et beau, de régner et de jouir de la vie en même temps.

Faust. Erreur profonde! L'homme destiné à gouverner doit trouver le bonheur suprême dans le gouvernement, sa poitrine est pleine d'une sublime volonté ; mais ce qu'il veut, il n'est donné à personne de l'approfondir. Ce qu'il souffle à l'oreille de ses confidents s'accomplit sur l'heure, et le monde s'étonne. De la sorte il sera toujours le premier entre nous, le plus digne, — La jouissance abrutit.

Méphistophèlés. Tel n''est point le cas. Il se mil à jouir, lui, et comment! En attendant, le royaume tomba dans l'anarchie : grands et petits, ici et là se firent la guerre ; les frères se dépossédaient, s'égorgeaient, fief

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