DEUXIEME PARTIE. U
Par le bras qui , pour m'avertir, Me repoussa du sanctuaire ; Par le terrible repentir Qui dura, profond et sincère,
Conus, du grec en lalin, au temps de Cliarlemagne. 11 est aussi question de cette légende dans les Probatis sanctorum historiis, du frère Laurentius Surius [Carthusinnus, Col. Agrlpp, IfiTH; foi. tom. II, p. GG2-72) ; et dans un manuscrit du xv* siècle, enrichi de merveilleuses enluminures : « Dans un couvent de la Palestine, vivait un homme de mœurs irréprochables, de foi sublime et d'une austérité sans égale, nommé Zosime. Dès son enfance Zosime avait suivi cette vocation, et maintenant accomplissait sa cinquante-troisième année. Un jour, il lui vint tout <à coupla pensée qu'il pouvait bien être arrivé au plus haut point de la science et de l'activilé, et n'avoir plus rien désormais à apprendre sur cette terre. Mais une voix lui cria aussitôt de sortir et de changer de pays; car la perfection n'est pas de ce monde, et le combat fatal est toujours devant nous, même à notre insu. Il sortit donc, et, sous la conduite de Dieu, se dirigea vers un cloître situé sur le bord du saint fleuve Jourdain. Là, il fut reçu comme un hôte, et trouva en vigueur les plus âpres austérités de l'existence : le jeune et la prière, les saints cantiques le jour et la nuit, et l'inexorable mépris des biens de la terre. Jamais les portes du cloître ne s'ouvraient, si ce n'est une fois dans l'année, vers les premiers temps du Carême, époque à laquelle chacun s'efforçait de se préparer par des macérations plus rigides encore aux voluptés du saint jour de Pâques. Alors ils chantaient tous en chœur : « Le Seigneur est mon étoile et mou salut; qui puis-je craindre? » El, munis de quelques minces provisions, ils s'enfonçaient, chacun de son côté, dans le désert, et priaient et jeûnaient. Cependant, avant le dimanche des Rameaux, tous étaient de retour, et nul n'interrogeait son frère sur' l'emploi qu'il avait fait de son temps et sur les lieux qu'il avait parcourus. Ainsi faisait Zosime : il cheminait les jours entiers, dormait sur les sables de feu, et, vivant dans la ferveur et la prière, demandait au ciel la grâce de rencontrer une âme qui lui portât une édification plus haute. Or, le vingtième jour de son pèlerinage et vers la sixième heure, il aperçut tout à coup à sa droite comme une forme humaine. D'abord il tressaillit d'épouvante; card crut à quelque illusion veime de l'enfer pour le tenter; cependant, après avoir fait un signe de croix, il reprit courage et suivit le fantôme, qui filait dans l'air du côté de l'Orient. 0 miracle! c'était une fenune, le corps noirci par les ardeurs du soleil, et les cheveux crépus et blancs comme une laine autour de sa nuque. Alors Zosime se réjouit de rencontrer une créature humaine, après tant de jours passés sans voir seulement un animal, un oiseau traverser ces mornes solitudes, et désira savoir quelle était celte femme. Mais elle s'enfonçait dans le désert avec plus d'ardeur et de rapidité à mesure que le vieillard rassemblait ses forces pour la suivre. « Que peux-tu craindre d'un vieillard debile, pour fuir ainsi ? s'écriait-il. Arrête, etme donne une prière et ta bénédiction en Dieu, qui ne repousse aucun pécheur.» Alors ils firent halte au bord d'une source lane, le vieillard en deçà, la forme lloltaute au delà. « Abbé Zosime, dit-elle, pardonne-moi au nom du Seigneur; car je ne puis me montrer à tes yeux, étant femme et dépouillée de tout vêlement ; jelle-moi ton manteau, afin que j'en couvre ma nudité et me rende à ta prière. » Zosime, étonné de s'entendre appeler par son nom, lui jeta son manteau en arrière. Alors elle lui dit : « Que veux-tu d'une femme pécheresse? » A ces mots, il tomba à terre et lui demanda sa bénédiction ; elle aussi tomba sur ses genoux et lui demanda la sienne. — Longtemps après, elle reprit : « Zosime, il te convient de donner la bénédiction et la prière, car tu es prêtre et sers l'autel divin. » Mais il lui répondit : « La grâce du Seigneur est au-dessus de toi, qui sais mon nom sans m'avoir jamais vu ; ainsi, daigne me bénir. » Alors elle le bénit, et tous deux se levèrent. Ensuite elle se tourna vers TOrient, et, tendant ses mains au ciel, priait sans remuer les lèvres ; et Zosime s'étonnait de la voir dans l'extase fiolter dans l'air une coudée au-dessus de la terre, et la crainte et l'épouvante s'emparant de lui, il tomba la face contre terre, en s'éciiant : ci Seigneur, ayez pitié de nous ! » Car il pensait que c'était un Esprit, et non une créature humaine. Alors, la forme se retourna. « Qui le porte scandale? dil-elle ; je ne suis point un Esprit, mais une femme pécheresse, baptisée au nom du Seigneur. » Alors le vieillard, s'étant remis, lui demanda de nouveau qui elle était et comment elle était venue dans celte solitude. Et elle ne refusa pas de lui dire son histoire, non pour sa plus grande gloire, mais au contraire pour sa plus grande humilité, car elle n'était qu'un vase d'impureté sur lequel la grâce du Seigneur avait fait des miracles.
« Je suis née en Egypte. A douze aas, je quittai mes parents et vins à Alexandrie. Je ne te dirai pas comment je perdis mon unocence,el passai, de vice eu vice, dans la plus honteuse débauche; je rougis encore âla pensée des nsaliables désirs auxquels j'étais en proie. Pendant dix-sept ans et plus e menai cette vie infâme. Je ne vendis pas mon innoceiue pour de l'or, je n'acceptai même jamai
3i8 FAUST.
Quarante ans sans se démentir; Par les adieux que sur la terre J'écrivis avant de partir ; —
Toi qui jamais aux pécheresses Ne refusas l'accès des cieux,
rien des présents q'on voulait me faire, car, dans la rage effrénée qui me poussait, je pensais augmenter de la sorte le nombre de mes amants. Je vivais dans la pauvreté, me nourrissant de quelques racines d'arbres, et cependant me trouvant riche et heureuse dans la plénitude de la volupté. Un jour, au moment de la marée, je vis une grande multitude de Lesbiens et d'Égyptiens rassemblés sur le port. « Où vont ces hommes? » demandai-je au premier venu. Il me répondit : « Ils vont à Jérusalem pour assister aux fêtes de l'Élévation de la sainte Croix. » Je lui demandai : « Penses-tu qu'ils consentent à m'cmmener, si je veux partir avec eux? » Et lui reprit : « Si tu as de l'argent pour payer ton passage, personne n'y mettra d'obstacle. » Je lui dis : a Je n'ai pas d'argent pour payer mon passage, et cependant je veux partir, et monter un de ces vaisseaux, et il faudra bien qu'ils m'entretiennent même malgré leur volonté; je me livrerai à eux, et ma beauté sera la monnaie avec laquelle je paierai mon passage. » Pardonne, digne vieillard, et ne me force pas de confesser tous les désordres de ma vie. Dieu sait comme je tremble, car ces discours t'offensent et souillent l'air que l'on respire ici. » Cependant Zosime la supplia de poursuivre, et elle : « Le jeune homme s'éloigna en riant. Je jetai ma quenouille et courus sur le rivage, où se trouvaient rassemblés une dizaine déjeunes gens qui me semblèrent faits tout exprès pour mes desseins; et, m'élançant au milieu d'eux sans pudeur : « Prenez-moi avec vous, en quelque pays que vous alliez, et je ne serai pas ingrate. » Je tins encore d'autres paroles impudiques, et tous éclatèrent de rire, et nous gagnâmes de la sorte le vaisseau, qui ne tarda pas à s'éloigner du rivage. Quelle langue pourrait dire, quelle oreille entendre ce qui se passa pendant celte traversée ! J'inventai des artifices pour séduire ceux même qui ne voulaient pas de moi ; je leur enseignai les plus honteux mystères. Je me demande encore comment fit la mer pour porter de si monstrueux scandales, et la terre pour ne pas s'entr'ouvrir et m'engloutir toute vivante dans ses abîmes. Mais le Seigneur est plein de miséricorde et ne veut pas la mort du pécheur. Ce fut ainsi que nous arrivâmes à Jérusalem; là, mes jours se passèrent de même jusqu'à la fête, je vécus dans tous les honteux scandales du vaisseau, dans de pires peut-être, attirant dans mes pièges les étrangers et les naturels. Cependant, le saint jour de l'Élévation de la Croix venu, je me rendis dès le matin au temple, où le concours du peuple était grand. Je poussai les autres et fus poussée, et pénétrai de la sorte dans le vestibule jusqu'à la porte. Mais, ô prodige! tandis que les autres entraient, une force divine me retenait toujours et semblait vouloir m'interdire l'accès du sanctuaire, et chaque fois que je venais pour franchir le seuil à mon tour, un bras de fer s'appesantissait sur moi, tellement que je demeurai seule dans le vestibule. Alors je me retirai dans un coin, et me rais à chercher dans mon esprit la cause de ce miracle, et pourquoi je ne pouvais jouir du spectacle de cette Croix qui donne la vie. Et je descendis alors dans les abîmes de ma conscience, et de profonds soupirs s'élevèrent de ma poitrine, et mes yeux fondirent en larmes. J'aperçus dans le lieu où j'étais, tout en haut, au fond de sa niche, une image de la Mère de Dieu ; et, lui tendant les bras, je m'écriai d'une voix lanieulable : » Vous êtes la plus pure des vierges, et moi je suis dans la fange du péché. Ah ! prenez pitié d'une malheureuse, et faites que pour mon salut je puisse adorer la croix de votre divin Fils. » Aussitôt mon âme fut apaisée, et je me mêlai à la fonle du peuple. Aucune force ne me retint plus, et j'entrai dans le sanctuaire comme portée sur les (lots. » C'est à ce trait de la légende que Goethe fait allusion dans ces vers :
Par la sanglante et froide pierre Où l'on posa le saint martyr ; Par le bras qui, pour m'avertir, Me repoussa du sanctuaire.
Alors la pécheresse sh répand en actions de grâces aux pieds de la Mère de Dieu, qui vient de Téclairer sur les scandales de sa vie, et reçoit d'elle ravcrlissement de se retirer dans le désert. Elle prend trois pains dans nn sac, et se rend sur les bords du Jourdain, où elle passe quarante-