‹ Le Faust de GoetheChapitre 2 sur 166 · ESSAI SUR GOETHE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR GOETHE

hK SECOND FAUST.

11 y a des œuvres généreuses el fécondes enlre loules, mais que du premier coup on juge inaccessibles, tant ce luxe d'imagination qui en défend l'entrée épouvante dès le premier abord les intelligences paresseuses, et les force à reculer, parce qu'en effet toutes les idées, loules les formes s'y croisent pôle-môle et flottent incessamment dans une vapeur lumineuse qu'on ne peut cependant appeler le jour. Tantôt c'est le Symbole qui balance au vent du soir sa fleur de lotus à demi close, tantôt l'Ode qui chante en ouvrant dans l'azur des cieux ses ailes d'aigle ; tantôt , enfin , la Satire qui siffle sous vos pieds comme un serpent. Toutes les choses de l'esprit, tous les trésors dont il dispose, se trouvent entassés comme par miracle dans ces mondes de la pensée. Ainsi de la seconde partie de Fansl. Quiconque ouvrira ce livre, unique peut-être dans le domaine de la poésie, hésitera d'abord, et, sans nul doute, — à moins d'avoir en soi celle espèce de spontanéité excentrique qui fait que l'on peut suppléer par sa propre intelligence à l'obscurité d'un passage, et jeter une lumière instantanée et vive sur un endroit ténébreux, de manière à ce que l'esprit puisse continuer sa marche sans obstacle, à moins d'avoir en outre un grand fonds de persévérance, — renoncera bientôt el pour jamais au chef-d'œuvre. En effet, les difficultés aboiulent et se multiplient à l'infini ; la tentative gigantesque de cet homme qui rassemble dans la même épopée Hélène el Faust, Paris et Wagner, les Kabires et les Vulcanisles modernes, les idées de Platon et les matrices de Paracelse ; l'allitudc puissante de cet empereur singulier qui tient d'une main le monde antique et de l'autre le monde nouveau, et tantôt les pèse gravement, tantôl; s'amuse à les enlro-cho(|uer, jouant encore, dans sa fantaisie, avec les milkv étincolles sonores qui peuvent en jiiillir; il y a dans tout cela quehjue chose qui

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vous étonne et qui vous épouvante. Par quel secret du génie tant d'éléments divers peuvent-ils se combiner harmonieusement? Quelle musique doit résuller de tant de passions contraires qui se trouvent en présence pour la première fois? Une musique étrange, en vérité, qui vous surprend avant de vous ravir. Il en est de ce livre connue d'un temple antique au fond d'un bois sacré : des bruits éclatants s'en échappent, les cymbales vibrent, les clairons sonnent, la voix des prêtresses en délire domine le chœur; l'étranger égaré, qui ne sait rien des mystères qu'on y célèbre, se trouble à ces accents inaccoutumés, pâlit et veut s'enfuir, tandis (|ue l'initié, immobile et debout, écoute avec recueillement, le front appuyé contre le marbre du porticjue. — N'importe ; commencez toujours à lire ce grand livre avec la ferme résolution de ne point reculer devant les premiers obstacles; laissez-vous distraire, comme un enfant curieux, par les mille détails (jui se rcnconlrenl ; prenez-les pour ce qu'ils sont, tantôt des perles au bord de l'Océan, tantôt des grains de sable sur le chemin. A travers le jour ou le crépuscule, arrivez jusqu'au bout. Une fois là, essuyez la sueur de vos tempes, reprenez haleine un moment, puis mettez-vous au travail de nouveau et recommencez. Suivez alors tous les petits sentiers déjà battus, explorez les profondeurs ignorées ; allez ainsi jusqu'à ce que l'œuvre se révèle à vous dans son imposante grandeur et sa magnifique unité. La tâche est rude, je le sais ; mais, après tout, le chaos de Goethe, si toutefois il est permis d'appeler ainsi l'une des plus vastes compositions qui existent, le chaos de (ioethe vaut bien (pi'on s'y prenne à deux fois pour le débrouiller. D'ailleurs, il y a, sinon de la gloire, du moins un certain contentement qui réjouit l'àme, à courir à la découverte des belles pensées que le monde ignore, et qui sont comme des îles vertes dans la création du génie.

Pour en revenir à la gravité d'une pareille entreprise, on ne saurait la révoquer en doute. Aux difficullés de langue, qui sont immenses (nujle part le style de Goethe ne subit plus immédiatement l'action de sa volonté despotique, nulle part il n'affecte plus de science dans les périodes, de précision dans le dialogue, de variété dans les rhythmes), viennent se joindre les embarras de toute sorte qui ne manquent jamais de naître pour l'interprétation de l'allégorie et du symbole. Sitôt que vous avez vaincu la lettre, l'esprit se dresse et vous résiste. Goethe enveloppe d'une double écorce de granit le diamant de sa pensée, sans doute pour le rendre impérissable : c'est à l'intelligence de faire vaillamment son métier de lapidaire.

11 me semble que ce doit être pour le génie une auguste volupté que de donner ainsi libre carrière à toute son inspiration, et d'en arriver un jour à ne plus compter avec lui-môme, à ne plus choisir, à ne plus émonder avec la faucille de la raison l'arbre toutfii de ses idées. La criliiiue qui refuse avec obstination, à^ des honunes de la trempe de Goethe et de Beethoven, le droit de divaguer un \ jour à leiu" manière, est évidemment pédante et ridi(;ule. Qu'importent les pro-p portions d'une œuvre, si le maître a le souffle assez gi-anil i)our l'animer, si sa poitrine contient assez de flamme pour y répandre la lumière et la vie? Au reste, «le pareilles entreprises ne se font guère que dans la maturité de l'àgc et du cerveau; à vingt ans, elles sorit folles: que signifie de vouloir aborder l'infini avant d'avoir pris possession de la terre où l'on vient de naître ? Goethe, que la pensée de Faust n'a cessé de poursuivre un seul instant, lorsqu'il écrivait à son début les pages brûlantes de ]}'erlli(>r, roulait déjà peut-être dans sa tète ces combinai-

Süiis sublimes ; mais il élait loin de les vouloir exùculer encore : il réservait cette tàclie à rexpérieiicc de sa vieillesse ; il sentait que, pour ((u'unc (euvrc seinlilal)le fût din-al)lc et ne pérît pas dans la confusion , il lallait, avant d'y mettre la main, avoir acquis la conscience des moindres mystères de la forme, et surtout cette force de tempérance et de modération qui supplée à toute règle, vertu qui finit par s'installer chez lui au point qu'on la distinguait à peine de ses qualités innées.

Il faut, en général, bien se garder de cette espèce de fascination que les grands sujets exercent sur les esprits nouveaux; dans cette fièvre chaude «jui vous [jrend aux premiers jours de la sève poétique, on s'exagère ses forces, ou plutôt on ne pense pas même à les mesurer : l'esprit, emporté par nue ambilion généreuse, il est vrai, mais insensée, ne songe pas seulement à mettre en cause ses facultés. Cependant il y a pour le génie, comme pour toutes les choses d'ici-bas, certaines conditions de temps auxquelles il ne peut se soustraire quoiqu'il fasse. On conçoit bien que cette spontanéité tienne lieu de l'expérience, lorsqu'il s'agit de quelque improvisation sublime qui s'alimente au besoin d'un enthousiasme prophétique propre à toutes les organisations inspirées ; mais qui soutiendra qu'il en puisse être ainsi à propos d'une épopée où se résument les idées et le travail de tout un âge de l'humanité? Il est une époque heureuse et charmante où les idées s'échappent du cœur une à une, sans ordre, sans suite, presque sans ressemblance ; on reconnaît la source d'où elles sortent, ainsi que leur aimable parenté, à la grâce naïve qui les décore ; elles s'ouvrent au soleil de côté et d'autre, et fleurissent isolées: époque d'illusions ineffables et de bonheur, printemps de la vie des poêles. Plus tard le raisonnement s'allie à la sensation, le cerveau se marie au cœur : dès lors tout se rassemble, se recherche et se coordonne; mais aussi, adieu cette riante liberté, adieu ce facile abandon. L'homme de génie est celui chez lequel cette succession s'accomplit paisiblement tout entière : Goethe, par exemple. Dès que l'œil de l'intelligence se repose sur lui, le sentiment de l'harmonie vous pénètre jusque dans la moelle des os ; vous êtes devant son œuvre comme devant quelque merveille de la nature ; rien ne manque, rien ne se laisse souhaiter, tout est bien à sa place, tout s'y révèle selon la loi du tenq)s ; toujours le calme et l'impassibilité du génie. C'est merveille comme dans l'espace immense de cette carrière tout se développe et grandit avec aisance et liberté. En face d'une si puissante manifestation de l'intelligence, on ne sait que penser. (Test au point qu'à moins d'avoir le cœur rongé par le ver de la critique et de porter sur toute chose sa vue inquiète et chagrine, lorsque de pareils hommes ont reçu la consécration de la mort, et que les misères de l'exislence ne sont plus là pour démentir à toute heure les beaux rêves de l'imagination, on se demande s'ils ont bien pu vivre parmi nous, et si ceux que la nalui'e a doués ainsi de toutes les forces essentielles à la création n'appartiennent pas plutôt à cette race de mortels sublimes que les anciens célèbrent sous le nom épique de demi-dieux.

Cependant on l'encontre çà et là, dans le jardin de la poésie, de blondes et pâles figures qui, — pour ne s'être jamais élevées jusqu'au vaste travail d'une composition épique, pour s'être arrêtées à ce point de la vie où les facultés, au lieu de s'évaporer en l'air et de se disperser, se condensent en quelque sorte et se ramassent ; où les idées, au lieu de s'effiler une à une, se rassemblent dans un tissu plus solide, — n'en garderont pas moins autour de leurs tempes mélancoliques un aimable rayon de gloire. Ainsi Novalis n'a jamais fait une œuvre : le

livre que nous avons de lui n'est guère qu'une suite de fragments suaves et purs que l'amour seul relie entre eux; Novalis n'a point laissé de composilion achevées la mort l'a surpris doucement comme il elfeuillait, sur le bord du ruisseau d'Ophélie, la pâle fleur de ses sensations ; et quel poêle, quelle nature choisie et destinée à vivre toujours dans les intelligences pures et délicates! Ce n'est pas le génie, c'est son ombre. Au lieu de s'abandonnera ces premières émotions, si Novalis eût voulu, dès le premier jour, écrire quelque grand poëme tout rempli de Ibéories sociales, qu'en serait-il advenu ? D'abord le souffle lui aurait manqué, les détails merveilleux dont sa poésie abonde, perdus dans des dimensions trop vastes, n'auraient pu racheter l'inégalilé de l'ensemble ; le chef-d'œuvre serait oublié aujourd'hui, et l'auteur de Henry d'Oflerdingen eût renoncé à ce que l'art des vers a de plus doux, à cette naïve et fraîche inspiration de la nature, qui est comme la première coupe de la poésie.

Il existe, entre le sujet et celui qui le traite, certaines conditions relatives, nécessaires à l'enfantement de l'œuvre. Le vrai poète ne se prend guère à ces apparences sublimes qui trompent si facilement les imaginations simplement exaltées. Ce n'est pas lui qui laisse à l'occasion le soin de disposer de ses facultés de produire ; son inspiration même, si libi-e qu'elle seml)le d'abord, ne cesse point de se mouvoir dans un espace déterminé. Aussi rien ne l'épouvante, il peut toucher a tout sans crainte ; il est grand, il est fort, parce qu'il sait attendre. Le génie est patient comme l'éternité, il n'y a pas de sujet au-dessus de ses forces ; si quelque chose lui manque, il attend en repos et ne se désiste jamais. Quelle que soit l'étoile qu'il a choisie, qu'elle resplendisse au firmament d'Homère ou tremble au septième ciel de saint Paul, il faut tôt ou lard qu'elle descende dans son œuvre. Aspiration sublime qui ne se lasse pas! Du moment où le génie a fixé sur lui son œil d'aigle, le sujet se détache de la place qu'il occupait jadis dans le royaume des choses incréées, dans le vaste uàv, dont parle Herder (1), et tombe en sa puissance comme l'oiseau fasciné dans la gueule du serpent éveillé sous l'herbe.

C'est cette impassibilité du génie qui fait sa force et sa grandeur. Il ne se laisse distraire ni par les bruits de la multitude (|ui varie à toute heure, ni par les sollicitations de sa vanité qui l'invite sans cesse à produire. Sûr de son lendemain, il ne se bâte pas ; avec lui chaque chose a son temps ; il laisse l'idée passer à loisir par toutes ses transformations. Tel m'apparait Goethe. Son indifl'érence à l'égard de toutes les passions de la vie, ce calme inaltérable (pi'il apportait dans ses rapports avec ces êtres charmants que le hasard jetait tremblants sur son chemin, cette attitude imposante, mais froide, cet air de grandeur et de sérénité qui ne s'est pas démenti même vis-à-vis de la mort, tout cela me semble autant de signes certains de son élection entre les hommes. Je cherche en vain, dans celte carrière inmiense, des heures d'égoisme et de dévouement, comme il s'en trouve partout ailleurs : je n'y vois qu'une logi(pie immuable, inflexible. Goelhe n'obéit pas plus à l'amour de sa personne qu'aux exigences de sa renommée, pas plus aux caprices de son ambition (pTaux lois impérieuses d'un sensualisme grossier; il obéit à son génie. Sitôt (pi'il a eu conscience de sa force surnalurelle et de la graiuleur de r(euvre qui lui était imposée, il a repoussé indilTéremmeiit les peines, les plaisirs, les amours, les devoirs et toutes les nécessités de l'existence, et

' Herder, Ideen zur Philosophie der Geschichlc der Mensclieil. (I'üiiflcj; Buch.)

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on jHMil (lire que celle révi'lalioii lui est vcni:c de l)onne heure, eu face th' la lerre eu fleurs peul-êire, ou plulôl eu face de ce soleil aucjuel il offrait, loul cufanl, des sacrifices '. Du jour où Goellic asenli la diviuilé de son cerveau, il s'est résigné à ne vivre que par lui el pour lui. Une fois ce parti pris, rien ne devail l'en écarter; il devait subir jus(|u'au bout la destinée fatale qui pesait sur ses épaules. Pour se vouer ainsi, sans relàcbe jusqu'à la tombe, au seul culte de sou génie, pour lui donner à dévorer sa jeunesse, ses loisirs, ses amours et toutes 1rs plus pures félicilés d'ici-bas, quelle foi profonde il faut avoir en lui ! de quel invincible courage il faut être doué ! Combien de jeunes gens que la Muse avait choisis de bonne heure, et marqués pareillement d'un signe glorieux, ont l'cculé devant une si rude lâche, et, faute de croyance en leurs propres forces et de conviction sincère, se sont jetés à corps perdu dans le monde des sensalions, trop irrésolus sur la réalilé finale ponr lui sacrifier la plénitude de leur existence, et préférant aux mystérieuses voluptés de l'œuvre, la joie qui vous vient au cœur d'un baiser pris sur des lèvres roses, sans arrière-pensée et sans remords 1

Il faut bien se garder de s'approcher de Goethe sans avoir réfléchi à ces conditions inexorables où il s'est placé délibérément. On rencontre çà ellà, dans sa vie, certains actes d'un égoïsme brutal qui vous révoltent, si vous n'en avez trouvé d'avance la raison, peut-être même, hélas! l'excuse dans celte espèce de sacerdoce qu'il pratiijue à l'égard de sa pensée ^. En général, la société a tort de vouloir juger de pareils hommes avec la critique ordinaire ; elle les blâme sans avoir soulevé le voile ({ui couvre les mystères de leur conscience, et ne s'aperçoit pas que, loul en se dérobant aux lois qu'elle impose, ils en subissaient de plus rigoureuses peut-être. Toutes ces concessions que la société commande, ils les ont faites h leur cerveau, dont ils n'ont pas un instant cessé d'être les esclaves. Certes, c'est un bonheur lorsque l'organe qui se développe ainsi par l'absorption accomplit quelque fonction divine, et qu'une nature choisie, ainsi passée à l'alambic, donne pour dernière essence les idées. Chaque jour on voit dans des sphères inférieures des exemples d'une absorption qui, pour être mesquine et souvent ridicule, n'en a pas moins un certain air de ressemblance avec celle dont nous parlons. Il n'est pas rare de rencontrer des chanteurs qui, à force d'honorer l'organe sur lequel ils fondent leur l'enommée et leur fortune, à force de se soumel- Ire à ses moindres caprices, finissent par s'identifier avec lui au point qu'ils cessent tôt ou tard d'être des hommes pour devenir une voix. Qui pourrait donc trouver étrange qu'un mortel de la trempe de Goethe ait porté loul sou amour, loul son dévouement, toute sa religion, du côté de son cerveau, de cette âme qui pense, comme dit Flaton'

Goethe se soumet toute chose par l'analyse et la contemplation ; les passions ne sont guère ponr lui que des phénomènes qu'il observe à loisir et dont sou intelligence avide se repait ; ensuite il les enferme dans sa mémoire, au fond de laquelle il les ordonne et les classe comme il fait des plantes de S(»:i herbier. Il allirc a lui, non pas comme les autres bomnu\s, pour rendre plus trrd dans l'i'f-

' Diclihmg und W'ahriieit.

"' Goctlic (lit ([iichjuc jiart, dans ses inônioircs, qu'il se sentit d'alxiril une assez vive iiiclinafion pour la petite l'Véïlerique, mais qu'il eut garde d'v mettre hon ordre ; et le poëte se félicite à ce propos d avoir éteint dans son germe un sentinicnt pareil, qui aurait bien pu, d'après ce ([ii'il calcn'c, lui faire perdre de:i\ années de son temps. {Diclilu)iij vitd Wahrheit aus meinem Leben.)

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l'iision du cœur, niiiis runimc le soleil, pour trnnsfurmer. Des larmes les plus ternes il fait, par son art merveilleux, (Vincomparablcs gouttes de rosée; mais CCS larmes jamais ne retournent aux j)aupières où il les a puisées, il les répand dans son champ de poésie qu'elles fécondent. Qu'on se figure après cela cjulI sort attendait les douces jeunes filles qui s'abandonnaient à lui, Acncheu, Marguerite^ Lucinde. Dans l'extase qui les fascinait, ces pauvres créatures ont pu se laisser tromper un instant et prendre pour les apparences de l'amour l'impassible sérénité de ce vaste front qui s'inclinait sur leur gorge palpitante comme pour en suivre les suaves ondulations ; mais ce rêve n'a pas été de longue durée. Demander à Goethe une sympathie avouée et franche, et celle loyauté de tendresse qui fait que dans une liaison on ne rejette pas froidement sur l'autre la part qui vous revient de douleurs et d'angoisses, c'était là une idée qui ne pouvait naître que dans des lûtes de seize ans, ivres d'illusions. Autant vaudrait que le lis du matin demandât de l'amour à l'abeille ; le lis prodigue sa vie, et meurt épuisé, l'abeille en compose son miel; puis l'homme vient et s'en nourrit. Etrange loi de la nature, mystère de la vie et delà mort qu'on retrouve à chaqu»^ pas sur la terre et toujours plus impénétrable ! Lorsque la vie d'une jeune fille ou d'une pauvre fleur s'est (ransforméc ainsi par mille successions invisibles, estce que celui auquel il échoit un jour de profiter du sacrifice ne contracte pas avec son auteur une alliance immatérielle, presque divine, qu'il retrouvera plus tard dans le ciel? ou bien est-ce que ces sacrifices accomplis d'une part sans (ju'ou en ait conscience, et reçus de l'autre sans gratitude, ne seraient tout simplement qu'un fait de l'organisation, une enveloppe que dépouille la chrysalide entravait de transformation, et puis qui (lotie dans l'air, semblable à ces fils de la Vierge, présages de bonheur, venus on ne sait d'où, et qui dansent au soleil vers les premiers jours du printemps ?

Cependant au milieu de celte troupe désolée, parmi ces pâles ombres qu'on ose à peine nommer les maîtresses de Goethe, il s'est un jour rencontré une femme vive, ardente, dévouée entre toutes, nature portée à l'enthousiasme, à la mélancolie, au désespoir, à tout enfin ce qui ronge l'existence et la dévaste ; cellelà se livra dans toute l'innocence de son âme et s'oublia sans penser à l'avenir, sans savoir si lorsqu'on aimait seule ou pouvait, non pas vivre heureuse, mais vivre. Lorsqtu.' Frédériquc eut donné à Goelhc sa jeunesse, sa vie et son âme dans un baiser de feu, ses lèvres devinrent pâles; elle attendit que son maître lui rendit l'existence ; mais Goelhc n'en fit rien et garda pour lui, sans le rendre jamais, le baiser de Frédérique. De l'étincelle divine ravie au cœur de la jeune fille, ccPygmalion étrange anima les beaux marbres de son jardin, Claire, Marguerite, Adélaïde, Mignon. Frédérique, se voyant ainsi cruellement trompée, blasphéma la poésie, son atroce rivale, et mourut. Pauvre Frédéricpie, qui vins te briser le front contre cet égoïsme d'airain et demandas au génie les conditions de l'humanité ! D'ailleurs, qui jamais a lu dans le sein de Goethe? Qui oserait porter un jugement irrévocable sur certains actes de celle vie si calme et si profonde? Chez die pareils hommes tontest mystère, à moins qu'on ne se place au point de vue du travail qu'ils devaient accomplir ; alors seulement un peu de lumière vous arrive, et les doutes commencent à s'éclaircir. Après cela, vouloir excommunier Goethe à cause de ce que l'on est convenu aujourd'hui en Allemagne d'appeler son égoisme, prétendre dénoncer à l'indignation de la postérité l'auteur de Fanst, parce qu'il s'est enfermé dans le culte de sa pensée, la trouvant sans doute plus sacrée

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