‹ Le Faust de GoetheChapitre 3 sur 166 · GO ET H K · texte numérisé non relu

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(|iic Ions les hniils <jiii scciroisiiienl autour de lui, ce n'est là ni un (■iiin(,' (l(! lèseinî)j(!sté, ni un suci"ilé|;e, mais tout simplement une révolte (renlanis conire l'aulorité du plus beau nom pnéliipie de notre âge, une lioutade d'étudiants ivres, laite pour dérider une dernière lois dans la tombe celte boucbe où l'ironie avait creusé un si indélébile sillon.

Je le répète, de tels hommes arrangent leur vie entière sur la tâche (pi'ils s'imposent: sacrifice] énorme, assez continu, assez lent, assez difficile pour que la société ne leur en demande pas d'autres. Ils ne se préoccupent guère des affections qui les entourent, je le sais; ils oublient indifféremment le bien et le mal qu'on peut leur faire, et ne permettent point aux influences extérieures d'altérer un seul moment la sérénité de leur âme. Mais, après tout, ils ne relèvent que de leur conscience, et si la conscience de Goethe est plus large que celle des autres hommes, il faut s'en prendre à la nature qui l'a taillée sur le patron de son cerveau. Et qui vous dit ensuite qu'il ne lui en ait pas coûté bien cher de subir ainsi jusqu'au bout la règle austère du génie, qui, tout en le dispensant à ses yeux de certaines rudes nécessités de l'existence commune, lui interdisait les plus douces joies? Qui vous dit que cette indifférence impassible, cette monotone égalité d'humeur, cette froide réserve qu'il affectait envers tous, n'ont pas été autant d'à. près concessions faites à la fatalité de sa destinée? Il y a dans le cinquième acte du second Faust un vers énergique et beau qui, bien que le vieux docteur le prononce, m'a toujours semblé sortir de la bouche même de Goethe, tant ce vers exprime d'une admirable façon le cri d'une àme éternellement comprimée, et d(uit le sombre désespoir se fait jour un moment. Faust, arrivé au terme de sa longue et misérable carrière, épuisé par tant de voluptés adultères qui n'ont l'ait ({u'enfanter les désirs et les appétits insatiables, las de toutes ces sensations achetées à force de science et de crimes , et dont il ne reste plus que cendres dans son cœur, se trouve tout à coup en face de la Moj't, qui se présente à lui sous quatre formes hideuses, et s'écrie dans un mouvement d'ineffable tristesse : « 0 Nature, que ne suis-je un homme devant toi, rien qu'un honnne! cela vaudrait la peine alors d'être homme! »

Stund' ich, Natur! vor dir ein Mann allein ! IJd wür s der Mülie wertli ein Menscti zu seyn.

Voilà un vers qui a dû s'éveiller plus d'une fois dans la conscience de Goethe, un vers qu'il s'est dit peut-être à lui-même dans certaines occasions solennelles, le jour sans doute où Frédériqu(; se mourait de cet amour dévorant qu'il ne pouvait partager. S'il en a été ainsi, s'il a vraiment senti dans son àme toute l'amertume que cette pensée exprime, qu'il soit à jamais absous ; Frédérique, du fond de sa tombe, lui a pardonné, car il a souffert autant qu'elle. Vous qui êtes si prompts lorsqu'il s'agit d'accuser le génie, avez-vous réfléchi seulement aux angoisses de sa destinée? Un jeune honmie plein d'enthousiasme et de vigueur est assis entre deux démons qui se disputent son existence. Là-bas sont les amours de vingt ans, les doux loisirs, toutes les roses de la terre. Son imagination travaille, son sans bout, sa chaude nature l'emporte ; il va pour courir où les verres s'entre-choquent, où les mains s'étreignent, où les lèvres amoureuses se rencontrent ; aloi's son génie inexorable le relient et l'enferme dans une chambre étroite, au milieu de volumes jaunis et poudreux : et tandis que les étudiants, ses frères, boivent

joyeuseniciil sous les grands ormes ou se dispcrseiil dans les sentiers en fleurs pour causer ave<', leurs niaîlresses, tandis {|U(; Ions les anges de la vie passent sous sa lenèlre et l'appellent par son nom, lui seul, in(piiel, altéré de science el d'avenir, poursuit péniblement son élude à travers des sacrifices sans cesse renaissants. « 0 Nature ! queue suis-ji; un homme devant toi, rien (pi'un homme 1 alors cela vaudrait la peine d'être homme ! » A vingt ans surtout, n'est-ce pas, Goethe? Oui. cette pensée a dû lui venir à cet âge et sortir lout à coup de son jeune cœur, comme une flamme du volcan ; mais mil n'eu a jamais rien su. Son orgueil la refoulait sans doute dans les profondeurs de sa conscience ; la veille de sa mort seulement, il s'en est déchargé dans le sein de Faust, ce personnage singulier (pii le suivait pas à pas dans son chemin, le seul peut-être auquel le grand poêle se soit confessé januiis.

Une fois ces conditions de caractère admises comme les nécessités inévitables du génie, les défauts que l'on reproche à l'homme s'effacent et vous apparaissent comme les eminentes qualités d'un grand artiste. Que sera-ce si vous laissez la personne pour étudier l'œuvre, si de la cause, dont le coté qui regarde la vie privée reste toujours un peu taché d'ombre, vous passez à l'effet, tout entier dans la lumière? Quelle symétrie admirable! quel respect pour la forme! quelle réalité dans la poésie 1 quelle plasticité ! comme toutes ces passions agissent sans se confondre! quelle logique ! La logique gouverne seule; c'est elle qui dispose des comhinaisons dramatiques. Depuis la Fiancée de Corinlhe, où le monde antique et le monde chrétien se rencontrent pour la première fois dans l'étroit espace d'une ballade, jusqu'à cet immense poème de Faiisl où ces deux éléments se heurtent dans l'infini, je défie que l'on cite un endroit dans lequel il se soit passionné pour un sujet quelconque plus qu'il ne convient à la sérénité olympienne de son caractère. Cependant, comme il faut toujours que la critique se montre et que le plus beau soleil ait son ombre, je dirai que ces qualités de tempérance, si admirables et si rares, surtout lors([u'il s'agit d'une œuvre dramatique, me [paraissent beaucou}» moins convenir à la nature du roman. En effet, la forme du roman, plus intime, pour ainsi dire, et plus réelle, exige certaines forces de sympathie et d'intervention que ne comporte guère le système d'immuable impassibilité. C'est pourquoi je préférerai toujours, (piautà moi, Goelz de Berlichingen, E^imml , Iphigénie, le poëme de FaH.9^ enfin toutes les (euvres dramatiques de Coethe, ixuxAfftnilés élecùves et môme à Wilhcin Meislcr, malgré le merveilleux caractère di" iMignon. Quelles (pie soient les richesses de style ((ui vous éblouissent à chaque i)age dans ces livres, elles ne rachètent pas, à mon avis, l'absence conqilète de toute sensibilité naïve, el l'air desséchant qui s'en exhale. On y voit trop le parti pris de ne point entrer dans les émotions de ses personnages, et, sauf Mignon, que je viens de citer, de les tenir à dislance de son cœur. Goethe est peut-être le seul grand itoéte qite l'inspiration n'ait jamais pu ravir à son gré; il y a chez Goethe mn^ force ipii domine l'inspiration ; nommez-la raison pure, égoïsme, sens commun, peu importe; il n'eu est pas moins vrai qu'elle existe. La fée immortelle a trouvé audessus d'elle nna loi humaine qui la modèle et la dirige. Or, c'est ici que nous pouvons à juste litre réclamer la part que nous avons dans le génie de Goethe. Je ne prétends jtas dire que la France ait autant contribué que l'Allemagne à former cet homme puissant, et cpie sans nous ce nom si splendide inamiuerait au monde; mais (piand on voit Goethe entretenir durant toute sa vie un commerce ncessant avec les grands es)n'its du dix-septième siècle, si doués de ces nobles

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qiialilés de niisoii |mrc doiil je veux pnrler, el (|U(! depuis les Unups ;iiiU(|Ucs on lie reneonlre nulle part dans nue aussi pr(»diL;ieiis(! njanileslalion, il esl bien permis de croire cpie la France ait eu quehjue inlUience sur le développement de ce vaste cerveau, et de revendi([ncr pour notre patrie la part ([ni lui revient dans cette gloire immense. (io(îtlie a }»ris à la France ce qu'il savait Itien que; l'Allemagne ne lui donnerait jamais. De cette raison calme et droite, de cet esi)ril critique, de cet admirable sens commun que nous avons au plus haut degré, comme aussi d'un senliment inné de la couleur, de l'image, de la forme, d'une aspiration insatiable vers toutes les choses idéales et divines, que nous n'avons jamais eus, résulte la poésie de Goethe dans sa plus imposante harmonie.

Schiller est plus allemand : nature exaltée et féconde, ouverte à toutes les émotions sincères et généreuses, les idées l'emportent, il ne sait pas leur résister. Schiller chante un hymne sans fin , pendant lequel toutes ses sensations prennent forme presque sans qu'il s'aperçoive du travail de la création. Voici ïhécla, Piccolomini , Guillaume Tell, Garlos, la Vierge d'Orléans, toutes ses idées d'amour, de liberté, de gloire; quoi qu'il fasse, vous retrouvez toujours le bel étudiant inspiré; ce sont les larmes de Schiller qui tremblent aux paupières de ïhécla ; c'est la voix de Schiller qui sort de la poitrine de Jeanne d'Arc en extase, ou de Carlos amoureux. A force de lyrisme, la vérité manque. Les caractères de Schiller sont tous faits à sa propre image; quand vous les contemplez, ne vous semble-l-il pas qu'ils ont conservé (pielque chose de son profil mélancolique et doux et de ses cheveux blonds? L'amour déborde de son cœur ainsi que d'un vase trop plein; un besoin incessant d'expansion le travaille et l'agite ; il est comme l'aiglon qui bat des ailes en face du soleil. Toutes les choses grandes et pures se l'attirent; la spontanéité de son noble cœur le dirige an point qu'il semble craindre parfois que la réflexion ne vienne altérer la sérénité de son enthousiasme : c'est l'honnête homme, enfin, dans son expression la pins idéale. Dans Schiller, en effet, l'homme domine l'artiste. Goethe, au contraire, laisse son cerveau régner seul sur le lac immobile et silencieux de sa conscience. Schiller n'abdique rien de son humanité ; il vit en époux, en poète, en citoyen ; tantôt perdu dans le ciel des idées, tantôt sur la terre, environné d'afl'ections et de réalités heureuses, il n'a pas, comme le Jupiter de Weimar, posé le pied sur un granit inaccessible. Il aime, il chante, il prie, il se passionne imprudemment ; il arrive souvent que, dans la lièvre de l'inspiration, il cesse tout à coup d'être un poète vis-à-vis de son œuvre pour devenir un homme en présence de la société ; parmi les caractères dont il s'entoure, il n'affectionne et ne relève que ceux dont la nature exaltée et loyale convient à sa propre nature, oubliant les autres, qu'il laisse à tort dans l'ombre. De là dans Schiller un enthousiasme constant qui l'entraîne souvent loin des sentiers de l'observation véritable, une sorte de mbjeclmlé qui le soumet sans cesse à des influences personnelles. Goethe se retire sur les hauteurs de son génie pour contempler de là l'humanité ; Schiller, au contraire, demeure parmi les hommes, soit par un sentiment de divine faiblesse, soit que son illuminisme recule devant la responsabilité d'un pareil acte. Quelque sympathie qu'on ait pour l'illustre auteur de Wallensleiii et de la lierge d'Orléans, il est impossible de ne pas rendre hommage à l'incontestable supériorité de Goethe. L'un subit les lois du sujet, l'antre le domine; l'un se débat sous les fils embrouillés qui l'enveloppent, l'antre, assis sur son escabeau

i"! GOETHE.

(rairaiii, les dévide à loisir entre ses doigts puissants. On peut dire de Schiller qu'il est dans Tieuvre tout entier; de Goethe, qu'il en est dehors, au-dessus. Aulanl qu'on peut comparer les images périssahles des hommes avec des ty[)es éternels, Goethe, dans cçtte impassihilité suhlime qui ne se dément pas un seul instant, crée à l'exemple du Dieu de la Genèse. Quant à l'idée du poëte qui dépose dans son œuvre l'essence la plus pure de son cœur, puis s'endort laissant un livre tout emhaumé des plus suaves parfums de son âme, c'est là une idée éclose du panthéisme. Le panthéisme, en confondant ainsi, par orgueil humain peut-être, le sujet et l'ohjet dans la môme pensée, me semhïe amoindrir singulièrement l'œuvre de Dieu dans la création.

Ainsi que nous l'avons dit, Goethe ne pouvait abandonnner l'idée de Faust: c'était une fatalité qui pesait sur lui et dont il ne s'est peut-être jamais rendu compte, de ne pouvoir se séparer de cette idée et d'avoir incessamment à la nourrir de sa propre substance. Qu'on se figure l'incertitude étrange et le sentiment de regret qui dut s'emparer de Goethe , lorsque , après avoir terminé les premiers fragments de Faust à vingt-trois ans, il se vit tout à coup au moment d'en avoir tiiii avec le sujet de son affection. Vivre sans Faust, c'était vivre dans le désœuvrement et l'ennui. Que faire? renouer cette idée à quehpie composition immense et telle qu'il lui faudrait sa vie entière pour l'exécuter? Mais Faust est mort. Qu'importe? sa destinée est loin d'être accomplie. D'ailleurs, en pareille occasion, Goethe serait homme à duper le diable ; laissez-le faire, et vous verrez qu'il trouvera dans ce pacte quelque point litigieux, quelque clause douteuse qu'il ne manquera pas d'interpréter à son gré, de manière à ressaisir sa créature tombée au pouvoir de la mort et de l'enfer.

La première partie nous montre Faust dans le tumulte de son activité; il désire, il aime, il éclate en transports furieux ; les circonstances où il se trouve ne peuvent rien sur lui. Dans la seconde partie, c'est tout le contraire qui arrive, voici toute une suite d'apparitions nouvelles : la Cour, l'État, la Politique, la Guerre, l'Antiquité; dès ce moment, le domaine infini de la fantaisie poétique s'ouvre et s'étend sous vos yeux à perte de vue. La tragédie ne pouvait se terminer avec l'épisode de Marguerite, car, à tout prendre, aux dernières scènes du premier Faust, Méphistophélès n'a gagné ni perdu son pari ; l'àme qui se voue à l'ivi-esse des sens a bien d'autres épreuves plus dangereuses à subir encore, et le monde qui l'attire irrésistiblement est loin de lui avoir révélé toutes ses jouissances.

En ce qui est de la grandeur du style et de l'abondance des idées, la seconde l)artie de Fausl me paraît l'emporter de beaucoup sur la première. Là, Goethe l'ègne seul et dirige selon ses volontés le sujet de sa fantaisie ; selon qu'il lui convient, il monte dans les étoiles, visite Pharsale, ou plonge au sein de l'Océan, toujours calme, toujours impassible, toujours maître absolu de lui-même et des objets qui l'environnent. L'observation des phénomènes de la nature et de la vie humaine remplace la chaleureuse effusion du cœur. Comme on le voit, le génie (h; Goetlu! est d;ms son élément le plus pur; mais ce ([ue l'on ne peut dire et qui vous frappe du conunencemcmt à la tin de cette œuvre, à mesure que l'on y descend plus profondément, c'est dans la pénétration du sujet, dans l'ordonnance de certaines jtarties (h; l'épisode gnîc , dans la dis|)osilion de la langue et du vers antique, une grandeur, une plasticité, une richesse sans exemple. Tous les trésors de la science roulent à vos pieds ; la métaphysique réfléchit les étoiles, les

GOETHE. r.

images et les ronleurs, pour la première fois, dans son miroir glacé ; les idées les plus absirailes se couroniieul de poésie, et viennent à vous le sourire de l'amour sur les lèvres; vous les interrogez, non plus avec terreur comme de mornes sphinx, mais joyeux et du ton familier d'Alciltiade au iianquet de Socrate. La nature et Tliistoire ont concouru également à cette révélation du génie, et il serait difficile de dire ce que l'on doit admirer le plus dans ce livre, de la profondeur symbolique du naturalisme ou de la vaste intelligence des faits historiques. Le style, constamment grave et solennel, a dépouillé les formules bourgeoises que les exigences de la vérité dramatique commandaient dans la première partie. Cependant il me semble qu'on pourrait lui reprocher, à certains endroits, d'abonder trop en proverbes, comme aussi en allusions, toujours ingénieuses et fines, il est vrai, mais d'où l'obscurité résulte. Ce luxe de proverbes et cette force d'observation dont je parle sont les seuls signes qui trahissent le vieillard dans cette (euvre prodigieuse.

L'auteur de Fausl n'admet pas que la forme, si rigoureuse qu'elle soit. puisse exclure la pensée. Chez lui tout s'accomplit naturellement et sans travail. Plus la forme est étroite et solide, plus l'idée apparaît au fond vive, lumineuse, concentrée, et saisissable à l'intelligence. On dirait alors que la pensée subit dans son cerveau une transformation première , et se répand en essence pour venir tout entière dans le moule qu'il lui destine. Jamais vous ne rencontrez chez Goethe de ces aspérités qui proviennent de jointures mal faites, et vous choquent si souvent ailleurs. La pensée entre dans la forme sans rien abandonner de son allure indépendante ; et, de son côté, jamais la forme ne se rétrécit ou ne se dilate. On a beaucoup reproché à Goethe son indifférence touchant les points de religion. Pour moi, cette indifférence me semble l'avoir servi merveilleusement dans son entreprise. Si Goethe eût été catholique de profession ou païen, adorateur borné de Jupiter, comme on a voulu si plaisamment nous le faire croire, Goethe, soyez-en sûr, n'eût pas écrit les deux parties de Faust, ce livre du moyen âge et de l'antiquité, ce monument qui tient de la cathédrale et du Parthenon. Pour les grandes conceptions de l'esprit humain, la croyance à l'art supplée à toutes les autres croyances.

La tragédie de Faiisl est comme un triple miroir où se réfléchit, dans les trois époques solennelles de sa vie, la grande figure de Goethe. Il y a le Fausl de sa jeunesse, le Faust de son ûge mûr, le Faust de sa vieillesse. Sa pensée est là, d'abord amoureuse et naïve, plus tard mélancolique et sombre, enfin calme et sereine comme aux premiers jours, dépouillant toute rancune, et secouant, pour remonter aux cienx, le souvenir des misères terrestres. Tout ce que Goethe a senti d'amour, d'ironie amère, dépeignante douleur, il l'a mis dans son poëme de Fmist. (Yesi bien là son œuvre. Quoi qu'il fasse, il ne peut se soustraire à la fascination de ce sujet tout-puissant \ S'il le quitte un moment, c'est pour le reprendre bientôt; s'il sort du cercle fatal, c'est pour y rentrer tôt ou tard. Je ne dis pas ici que Goethe n'ait é!é toute sa vie occupé que de Fausl : Goetz de Berlichingen, Werther, Egmont, Claire, Adélaïde et Franz, et vingt autres caractères, sont là pour témoigner contre cette opinion; mais une chose incontestable, c'est qu'entre toutes ses créations , Faust est la seule qu'il affectionne du fond de l'Ame, et pour laquelle il professe une fidélité, non de poète, mais d'amant. Les

* \ oy. la lettre qu'il écrivait quelques jours avant sa mort à (t. de lluiubolilt, le 17 mars tXÔ^.

J/t GOETHE.

caraclôres qu'il ronroil dniislcs inlervallcs, on seul qu'il ne les aime (\uî\ l'heure (le la créalitiM : il les conleuqjle un iiislani, puis il leur donne le baiser d'ailieii el les congédie pour ne les plus revoir. De Faiisl il n'eifest pas ainsi. Chaque fois qu'une larme vient à germer dans ses paupières arides , il cherche Marguerilc autour de lui, pour répandre celle larme avec elle; il ne discute volontiers (|u'avec le vieux Docteur, et pour verser à loisir sa bile sur le monde il lui faut son Mé[)hislo[diélès. La f|ueslion d'art mise de côté, ses antres créations lui sont indillérenles, presque étrangères, il n'a jamais vécu dans leur compagnie; les seules qu'il aime, pour lesquelles il se passionne, et dont, en quelque sorte, il ail revêtu l'humanité , ce sont , croyez-le bien , Henri Faust , Méphistophélès et peut-être aussi Marguerite.

11 a souvent été (pu^slion de l'avorlemcnt nécessaire de toute tentative epitjue dans notre siècle ; on n'a pas manqué de faire valoir à ce propos toute sorte de considérations de climat et de lieu, comme si, depuis que les jeunes gens ne vont plus par les places publi([ues les tenq)es ceintes de myrte et de laurier, le beau idéal s'était retiré de la terre : idées bonnes tout au plus à gonller de vent certaines imprécations prophéti(pies dont personne ne se soucie! Le beau ne périt pas, il se transforme. Aujourd'hui, par exemple, le beau pourrait bien être l'utile. Puis([ue nous parlons d'épopée , en voilà une sublime , la seconde partie de faiisi! Quelle condition du genre manipic donc à cette OMivre? Est-ce la magnillcence de la forme? Faiisl, pour la grandeur de la composition , ne le cède pas même à V Iliade d'Homère. Est-ce la variété? Toutes les théories, tous les mystères enseignés dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, tout ce que les hommes isolés ou réunis ont pensé (hqtuis le fond de l'antiquité jusqu'à ce j(uir, tout cela murmure, s'agite et tourbillonne dans cet univers. Est-ce enfin cette force de vitalité qu'une œuvre synthétique enqu'unte aux laits contemporains? Prenez dans l'allégorie; derrière Méphistophélès et l'empereur, voyez Law et la révolution de juillet Cicldarislocratie, Nicolai et ses disciples, les ambitions politiques et les extravagances littéraires. 11 semltle qu'on s'imagine qu'un poëme ne devii^mie une éi)opée que lorsque deux mille ans ont [)assé dessus. A ce compte, Fausl, éclos d'hier, tiède encore de l'inspiration qui l'a conçu, ne peut être une épo])ée eu aucune façon. D'ailleurs, s'il a jamais existé une intelligence faite pour se soustraire à ces théories que l'on se plaît à développer sur la nécessité de certaines époques à la venue au monde de telle œuvre d'art ou de telle autre, c'était Cioethe : avec celte force (Yobjcclivilé qu'il tenait de sa nature invincible, toute entreprise poétique devait lui réussir dans tous les temps. L'homme qui a reproduit l'Orient et l'antiquité homérique, s'il eût voulu s'y appli(pier dix ans de sa vie, ain-ait composé un poëme indien aussi vaste, aussi merveilleux (pie le lia^liawad. Etrange chose ! notre siècle a vu naître le second Faiisl, etrAUemagire se doute à peine de celte épopée. Le tort de Goethe, c'est d'avoir ïnill phi génie en Tauride, Iif;inonl, Goclz, Werllier, et cent autres cliefs-d'o'uvre. S'il avait voulu s'en tenir à Fausl, cette [toésie titanique, s'il n'eût jamais écrit que Fausl, son poëme aurait déjà con([uis sa place entre V Iliade d'JIomère et la Divine Comédie de Dante. Le vase de l'admiration une fois remidi , il n'est pas de foi'ce au monde (pii puisse y faire entrer une goutte de plus. On adopte celui-ci pour ses œuvres drrimati(jues, celui-là pom* son épopée. La société ne veut pas croire qu'il y ait (hîshonmu^s tellement élevés par rinspiration au-dessus de leurs send)lables, qu'ils puissent écrire Fgnumt et Faust, l'allé défend au génie d'être deux fois immortel.

Goellic avail à iiciiic viiiiil-dciix ans lorsiiifil piihlia les [U'ciiiiiTs rrai^iiu'iils (le Fausf, un pcliL voIiiiik^ <[iii cnnicnail riiilrodiirlioii , moins <|n<;l([n<!s pa^cîs, cL pi'(!S(|uc loulcs les scènes de Marynei'ile. 11 y a là leiiU; ceile passion si naïve, si pure, si allemande, si pleine de gi'àec el de vohiplé : la renconin; dans la rue, la promenade dans le jardin el les margu<'riles ellenillées, (oui, 1(! (;araelère de la jeime lille, le seul penl-èlre auquel il u'ail jamais lunclié depnis; el cela se coueoit : Goelhe, lorscpi'il écrivit les premiers fragments de Faust, s'il ne pouvait encore que pressenlir les grandes ligures du Docteur et de Mépliistophélès, était plus que jamais dans Tage de produire Marguerite, création toute de jeunesse et de sentiment, presque lyrique.

Plus tard, lorsque ramertume lui lut veiuie au cœur, qu'il eut touché du doigt les misères de la vie et les vanités de la science, il ajouta à son œuvre la scène désespérante de l'Ecolier, la scène de la Sorcière, celle des joyeux Compagnons dans la taverne d'Auërbacli à Leipzig, el d'aulres. Alors, dans la composition dn drame et dans ses uioindres détails, on vit se reproduire une idée fondamentale, l'idée qui domine le poète, de démontrer coml)ien dans les rapports de la vie les plus divers et les plus variés, une sorte d'oubli graduel de l'état véritable et originel de l'homme finit par conduire à l'exagération la plus fatale, et cela par les sentiers les plus opposés. Je m'explique. — Si, chez Faust, qui représente l'abus le plus grand et le plus noble, ai)rès (ont, qui se puisse faire des qualités de l'homme , celte exagération éclate par cette incessante volonté (pi'il a de convertir la destinée individuelle de l'iumime en une destinée universelle où toute chose vienne s'absorber, on peut se convaincre, — en lisant les scènes de la taverne, du jardin chez Marthe, de Lise au puits, les jactances de Valentin à propos de la beauté de sa S(eur, — de cette vérité, (|ue l'état originel de riioiunu' n'est, d'autre part, non moins foulé aux pieds dans l'ivresse d'une sensualité grossière et d'un désir conumin. — Sur sa vieillesse, Goethe écrivit le second Faust, conception que lui seul au monde pouvait réaliser. L'unité du premier Faust pesait à sa pensée; il était à rétroit dans ces dimensions qui nous semblent à nous si vastes : sa fantaisie inépuisable demandait l'infini, tentative sublime el des plus gloiieuses ((ui se soient faites. Ici, plus d'action di"amati(pie, plus de scènes; mais la simple logique des faits substituée au caprice du poète , la pensée humaine dans sa plus haute et sa plus scdenuelle manifestation. L'Allemagne du moyen âge ne lui suffisait pas, à cet houuue : il manquait d'air sur la cime du Brocken. Cette fois, il traverse l'Océan, pose le pied sur la terre de Grèce, et s'empare du Peneios. Il y a tout dans cette univre, ou plutôt dans ce monde, les Sirènes el les Salamandres , les Néréides et les Ondines. En sortant du laboratoire de Wagner, vous entrez dans le champ de bataille de Pharsale, où la Thessalienne Erichto chante dans l'ombre. Le petit homme (ITomunculus) que Wagner crée, à force de mélanges, dans une fiole de cristal, prend tout à coup sa course à travers l'espace, el, tout en floltanl sur le rivage de la mer Egée , s'entretient avec Anaxagoras et Thaïes touchant les principes de l'univers. Une chose à remarquer surtout, c'est le soin curieux avec lequel Goelhe a traité les moindres détails de cette œuvre. Jamais, en effet, le grand maître de la forme n'est descendu plus avant dans les profondeurs mystérieuses de son art. Comme il chante sur tous les modes! comme cette riche langue allemande devient souple entre ses mains, et prend, lorsqu'il le veut, le rhythme, la clarté, Fliarmoiùe et le luimbre de la langue homérique! Mais tout cela n'est rien. Pour avoir une i<lée de son

arl inconcevable, il l'aiil réliiclier dans ses moindres caprices, lorsqn'il verso en se jouant le métal de sa pensée dans le moule étroit et rigoureux (jji'il s'est choisi, et lutte avec les dil'licultés du rhythme le plus sévère. Il assemble les mots en groupes sonores, et condiine ses petits vers dans la strophe comme les fils merveilleux d'un tissu d'or. Je ne sais rien au monde de plus frais et de plus doux (pie le chœur des Sylphes, au premier acte ; et les paroles d'Ariel, quelle musique ! Jlela murmure, cela gazouille, cela siftle et s'exhale : c'est un parfum de lis dans l'air, c'est le vent dans le feuillage, c'est la poésie allemande dans son évaporation la j)lus suave.

Dans la première j)artie, Faust est d'abord en proie au doute de la science, et j)lus tard à toutes les ardeurs de la poésie. On le voit lutter avec les exigences superbes d'un esprit hautain et sans repos qui prétend approfondir tous les mystères et ravir à la terre ses plus divines voluptés. Cette lutte finit avec le pacte qu'il signe à Méphistophélès, auquel Faust appartiendra dans l'autre vie, si son désir est satisfait ici-bas. Dès lors l'action commence. Les rapports inquiets et fatals qu'il se crée avec la nature et l'humanité, la transfiguration de Faust, son amour pour Marguerite, le Blocksberg et ses vingt illusions, sont autant de tentatives pour apaiser cette âme insatiable. Toutes échouent : le bonheur et le désespoir, comme deux vents contraires, soulèvent à chaque instant les océans de sa conscience. Il tombe des hauteurs de la foi dans les abîmes du doute, va d'épreuve en épreuve, cueille les plus doux fruits de l'arbre de la vie et les plus amers ; mais, dans ce tumulte, aucun repos, aucune jouissance. Et comment pourrait-il en être autrement, aussi longtemps qu'une étincelle divine tremblera parmi les cendres lièdes de son cceur, aussi longtemps que l'esprit de négation ne sera pas le maitre absolu de son être? A chaque pas qu'il fait dans la vie, il se heurte contre une pierre, il trébuche: il cherche la vérité, la force , l'unité, et ne trouve (jue les contraires. 11 ouvre les bras dans l'espace, invoquant de toutes ses forces une créature qui le soutienne et le console, et lorsqu'il croit l'avoir trouvée, il sent, le malheureux, qu'il n'étreint que le vide! Il en est de son bonheur comme de ses peines. Au milieu de ses plus franches exaltations, lorsque l'ivresse l'emporte au delà des soucis du moment, au delà de la crainte de voir se dissiper tout à coup les voluptés dont il s'entoure, de mystérieux désirs s'éveillent en lui : le souvenir de la Divinité tombe comme un rayon du ciel dans son àme pour en éclairer les ruines, et dès lors, j)Ale, triste, éperdu, il regrette amèrement la durée éternelle et la consécration sereine que le bien seul donne aux choses. Aussi ce n'est que par contrainte qu'à la lin de la première partie il obéit au terrible lier zu mir! de Méphistophélès. Le démon n'a gagné son pari en aucune manière, pas plus vis-à-vis du poète que de l'homme.

A la fin delà première partie, nous avons laissé Faust dans les angoisses d'une lutte (pii ne pouvait se prolonger, et voici que nous le retrouvons au sein de la plus féconde nature, étendu sur l'herbe nouvelle, entouré de Sylphes qui chantent, de ruisseaux qui murmurent. Les génies de l'air, les cascades, l'arc-enciel , quelle compagnie que celle-là pour une àme manjuée partout des empreintes fatales de la réalité ! La baguette d'or de la Fantaisie a frappé la source: des eaux vives et bruyantes jaillissent par torrents. L'esprit s'enivre de lumière, de parfum et d'amour. La joie est d'autant plus franche et plus sereine, que son abattement et sa tristesse étaient plus mornes. En sortant de cette prison humide, froide et sombre, où vient de mourir Marguerite, on se sent frémir d'aise au

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grand soleil, doiil rexi)lo.si()n rappelle Faust à Texislencc. Le conlraslc est admirable : en poésie comme en miisi(|iie, les elfels les plus simples et les pins grands sont dans les contrastes; et qui jamais a mieux compris cet art (pie Goethe et Weber? Je cite ici ces deux noms à dessein, parce qu'ils se conviennent à merveille. La musique de Weber aiïeclionne les contrastes, de môme que la poésie de Goethe. En certains endroits, le Freijuclmiz et le Vausl sont des œuvres de même nature. Plus on les examine, plus on découvre en elles de mystérieux rapports. Il y a dans la partition des motifs qui semblent écrits tout exprès pour le drame : un vers éveille une mélodie, et l'esprit, qui reçoit rarement les impressions telles que le poëte les lui donne, qui, soit caprice, soit confiance, se plait à les modifiera sa manière, l'esprit confond ensemble les deux éléments, et se compose une comédie de poésie et de musique d'aulantplus curieuse, qu'il en Jouit tout seul. On dira, je le sais, que les rapports nombreux qui peuvent exister entre les deux chefs-d'œuvre viennent de l'idée première, qui, au fond, est la n.ême, autant toutefois que les conditions respectives des deux arts le permettent. De part et d'autre, il s'agit de fatalité combattue avec l'aide de puissances surnaturelles. Franchement, est-ce là un motif pour que le musicien et le poêle recherchent de préférence certaines combinaisons qu'ils mettent en usage dans les moindres détails? Deux génies, s'ils n'ont apporté en naissant une parenté divine, auront beau se rencontrer sur le même sujet, ne croyez pas que leurs œuvres jamais se ressemblent. Le sujet est un monde, ou plutôt l'argile donnée au poêle pour créer un monde; chacun pétrit cette argile à sa manière, et l'œuvre en résulte pareille ou dissemblable. Si des rapports de sujets unissaient ainsi deux œuvres, ü s'ensuivrait que toutes les partitions de l^aml, dont l'Allemagne abonde, auraient de meilleurs droits que le Freijscliiilz à faire valoir à la parenté de Goethe; ce qui ne peut être admis en aucune façon. Rien ne ressemble moins à l'œuvre de Goethe que toutes les conceptions musicales écrites sur le même sujet ; je n'en excepte pas même le Faust de Spohr, où la grande figure de Méphistophélès n'apparaît qu'un moment, pendant le menuet du second acte. — H y a dans Weber un effet tout pareil à celui dont nous parlons. Le musicien passe tout à coup de l'agilalion à la quiétude, de l'odeur du soufre au parfum des blés, des évocations infernales de Gaspard à la douce prière d'Agathe. C'est là un moyen bien simple et qui produit une sensation rare. Après les terreurs de la nuit, après les ouragans dont les éclats ont occupé le finale, ce rideau qui se lève sur une scène si pure de mélancolie et d'innocence envoie, en se ployant, un air de bénédiction dans la salle. Vous oubliez le carrefour maudit, le torrent plein de visions, le pacte signé à la lueur des éclairs, pour cet hymne qui monte au milieu des vapeurs du matin, et va tout racheter. C'est un rayon de soleil après la pluie, un cri d'oiseau après l'orage ; votre front s'épanouit, votre pensée redevient heureuse et sereine.

Faust se trouve ensuite porté au milieu de la cour de l'empereur, où Méphistophélès remplit l'office de bouffon. Tout va de mal en pis; l'argent manque, le peuple menace de se révolter. On consulte Méphistophélès, qui ne voit d'autre moyen de se tirer d'affaire que de créer sur-le-champ une énorme quantité de papier [monnaie. L'empereur, dont Méphistophélès a séduit le caractère faible par je ne sais quel grand projet de lui soumettre les éléments, et de rendre l'eau, l'air, le feu et la terre, tributaires de sa couronne, ne tarde pas à consentir, et bientôt après le Chancelier proclame ces paroles : « On fait savoir à qui le dé-

siio (|ii(' 1rs liillcis ("iiiis v;il('iit cIkumhi mille cuiirunnes : il est (loiiiié pour million un li'(''sor iniiiionse eiiluiii dans le sol de rein|>ii"e. » (IrAce à rel expédient habile, Tinquiélnde cesse, on oublie les préoccupations sérieuses, on cbanle,^on boil, on s'abandonne à Tivresse du nionicnl ; le carnaval, suspendu loul à Tbcurc, recommence de pins belle. Les figures que Goethe évoque dans le carnaval poétique sont, pour ainsi dire, autant de vivantes allusions. Ce beau jeune homme (|ui conduit un char, comme Apollon, représente la poésie, etc. Voyez passer tour à tour les Faunes, les Satyres, les Gnomes, la nature agreste et la nature souterraine, les arbres elles métaux. Survient Pan, qui plonge trop avant dans la chaudière où Tor bout; sa barbe prend feu, un incendie général en résulte. L'empereur lui-même court grand risque, lorsque Plutus, étendant .son bâton, conjure les nuages et la pluie et met fin à Tintermède. Cependant Faust ne fait que grandir en crédit; Tempcreur, émerveillé de sa puissance, exige de Ini une évocation d'Esprits [eine (ieislersccne). Le maître du monde prétend qu'on lui montre Hélène et Paris. Méphislophélès hésite, cet ordre l'effraie; il peut bien évoquer des spectres et des sorcières, mais les héroïnes et les demi-dieux des temps antiques échappent à sa domination.

Ici l'énigme semble se compliquer à dessein. Qne Méphistophélès, création de la légende catholique, perde tous ses droits sur les héros de l'antiquité païenne, cela se conçoit aisément ; mais que veulent dire ces Mères qui habitent dans la profondeur? Il est évident que le poète n'entend pas faire allusion au Tarlare des Grecs ; car les êtres qui s'y trouvent ont aussi vécu jadis dans le temps et l'espace; ni l'Elysée, ni le Tartare, n'éveillent le sentiment de morne solitude dont il parle. — Faust veut évoquer les formes de la Fable et de la poésie antique ; * où les trouver ces formes, sinon dans le royaume des idées? Ecoutez Platon : « Les idées , types éternels des choses , ne passent jamais dans l'existence variable; elles ne se transforment pas, elles ne sont pas. Du fond de leur patrie, l'éternelle unité, le sein de Dieu, elles reflètent leurs images dans toutes les créations de la nature et de l'esprit humain. On peut citer un passage du Timée où ce nom de Mères est donné à la nature absorbante : ûttcJ&x^, cÏgv tiôwyi TCpc<jêf.tâTat ■n'/zT.ii Tô [j.h Siy/.u.vK-> avirpl to tz âOîv -r^arpî. Cc qu'il y a dc Certain , c'est que dans la théorie des alchimistes, le mot de Mères sert aussi à désigner les principes des métaux et des corps [elenienla sunl malriocs). Le corps conçoit l'existence et la forme par l'iulerventiou de trois puissances : le mercure, le soufre, le sel. (ThéoruRASTE Paracelse, Parannrinn, livre I, p. 584, 585.) Matrices reriiin omnium id est f'Jemenla. (Marï. Pillanui, Lex. Alcheni.) Pour ceux qui n'ignorent pas avec quelle ardeur Goethe se livrait dans sa jeunesse à l'étude des sciences occultes ', il est clair que ce nom de Mères ( Müller) lui vient des alchimistes du moyen âge. Au premier moment Faust s'en épouvante ; perdu comme il est dans le royaume des sens, toute spéculation divine lui répugne. Peut-être aussi le nom de Mère éveille-t-il en lui le souvenir de la grossesse de Marguerite. Pour Méphislophélès, il ne veut rien avoir à faire avec les Mères; il ne s'attache qu'aux choses solides et qui-ont un corps. Voilà pourquoi Faust, une fois ([u'il s'est élevé au point de vue dc res|)rit, espère, en son exaltation sublime, trouver son loul, das all, dans le néant de Méphistophélès; car c'est dans le royaume des idées seulement qu'il

' Vo\('/. ; Dichluncjwid Wahrhdl, 2, Tlicil, 8, 200.

(lOETIli;. V.)

puisera celle salislacliüii qu'il cherche en vain partout dans ruiiivers. D'ailleurs, lal)eaulé pure n'y sùjourne-l-elle pas?

Faust s'abinie dans le goufl'resans nom. En attendant ((u'il revienne, la cour s'empresse autour de Méphistophélès; on l'accable de questions. Les chambellans, les marquises, les pages se le disputent. Le pauvre diable, assailli de toutes parts, ne sait à qui répondre. Cependant Faust, en vêtements sacerdotaux, reparaît avec le trépied (pi'il conjure. Le nuage de la fable laisse échapper deux ombres, Paris d'abord, Hélène ensuite. La beauté grecque, qui répugne à Méphistophélès, fascine l'esprit de Faust.

Faust. « La douce figure qui jadis me ravit, et dont le reflet magique m'enchanla, n'était que l'ombre d'une telle hcaulé. C'est à toi que je voue toute force active, toute passion ; à toi sympathie, amour, adoration, délire! »

La fantasmagorie poursuit son cours : Paris veut enlever Hélène, Faust transporté sort de son rôle, s'élance sur le ravisseur, le touche de la clef. Une explosion terrible en résulte ; Faust tombe comme foudroyé sur le sol, Méphistophélès vient à son aide, et le charge sur ses épaules.

Au second acte, nous retrouvons Méphistophélès dans le gothique laboratoire où nous l'avons vu jadis pour la première fois. Faust, épuisé par tant d'émolions, repose sur le lit de ses pères, et tandis que l'amant inquiet d'Hélène poursuit à travers les campagnes du rêve les insaisissables voluptés où son cœur aspire sans relâche, le vieux diable endosse la robe de docteur et vient jeter un coup d'œil sur les lieux témoins du célèbre contrat.

MÉPHISTOPHÉLÈS. « J'ai beau regarder en haut, en l)as, partout, rien n'est changé ; seulement les vitraux sont moins clairs, il me senjble, et les toiles d'araignées plus nomhreuses ; je trouve l'encre figée et le papier jauni ; cependant tout est bien demeuré en place. Voilà encore la plume avec laqu(dle Faust a signé son pacte avec moi, et dans le tuyau tremble encore la goutte de sang que je lui ai tirée. Une pièce unique, en vérité, et que je souhaite de grand cœur au prince des antiquaires! »

Survient l'Écolier de la première partie. Le jeune héros a fait bien du chemin depuis, le voilà bachelier maintenant ; et comme il faut toujours que la faiblesse humaine trouve son compte môme dans les moindres sujets, il a monté tout à coup son orgueil au niveau du grade qu'il occupe désormais dans l'université : autant il était humble, timide et simple autrefois, autant il se montre aujourd'hui arrogant et superbe. Philosophe absolutiste, infatué de son mérite, le monde commence avec lui. Ici Méphistophélès cède sa place à Goethe, et la personnalité susceptible du vieillard s'empare de la scène ; c'est toujours la même ironie, le même dédaigneux sang-froid, le même ton de sarcasme et de mépris ; seulement, à travers cet air d'impassibilité qu'il affecte de prendre, un sentiment de tristesse profonde se fait jour : la mélancolie de ce visage auguste perce par les trous du masque de pierre qui le recouvre. Dans la première partie de Faust, l'ironie de celte scène a quelque chose en soi déplaisant et de sympathique, parce qu'elle s'exerce déplus haut; cette manière aisée cl familière de traiter le pauvre diable qui se sent pour toutes les carrières une égale vocation, et de le placer au beau milieu des sciences qui se le renvoient comme une balle, sans qu'il puisse savoir a laquelle se fixer, tient du persiflage plus encore que de l'ironie. Ici, au contraire, rien de tout cela. Quand l'ironie éclate dans le second Faust, elle est sombre, chagrine, maussade, pleine d'amertume et de fiel. Peut-être la cause de

celle iliflcrencc csl-clle lout cnlière (uins la queslion de lenips. La première de ces deux scènes fiil écrite àviiigl ans, les yeux fixés sur l'avenir où le soleil resplendit toujours, cpioi (|u'on dise, et l'autre à soixanle-dix, les regards tournés vers les ombres du passé; à cel âge où l'on a acquis toute expérience des hommes et des choses, où l'on sait ce que le fruit de la pensée peut donner de suc généreux elfécond sous la main puissante qui l'exprime ; à cette heure à jamais funeste et déplorable où l'homme de génie voit les rangs s'éclaircir autour de lui, où les défections commencent, où l'on sent que l'on larde à mourir, et que l'on s'isole de jour en jour dans le linceul de sa gloire. L'ironie des jeunes gens tient du persiflage, celle des vieillards du désespoir : l'une, toute superficielle, rôde à l'enlour des lèvres, semblable aux zéphyrs des soirs d'avril, qui ébouriffent les roses sur leurs tiges sans les flétrir; l'autre s'exhale comme un vent maudit des abîmes desséchés du cœur humain, et souffle partout sur son passage la désolation et la mort. — Méphistophélès, vis-à-vis du bachelier, c'est lout simplement Goethe en face de la jeunesse d'aujourd'hui, de celle jeunesse active, impétueuse, à la fois dévouée et rebelle; qui se donne corps et biens à la première gloire qui l'éblouit, ne peut vivre dans le cercle étroit d'une admiration immuable, et qui lot ou lard s'impatiente du joug de l'autorité; qui n'a sous le ciel d'amour, d'enthousiaste et de culte que pour les idées, et lorsqu'il se rencontre sur son chemin un mortel digne de les représenter, fait station autour de lui, le proclame glorieux et l'aide autant qu'il est en elle à remuer le monde, mais spontanément, sans arrière-pensée ni pacte conclu, trop fière pour jamais engager son indépendance dans l'avenir, et toujours prête à se disperser dès qu'elle croit voir les belles étoiles de la terre filer vers d'autres régions.

Cette humeur inquiète, qui venait à Goethe de la mélancolie qui s'attache aux vieillesses glorieuses et les accompagne jusqu'à la tombe, se révélait surtout dans l'intimité de sa conversation, où l'ont surprise ceux qui l'abordaient dans les dernières années de sa vie. Voici ce qu'il disait à Falk dans un de ces accès : « Il en est aujourd'hui de la république des lettres en Allemagne absolument comme de l'empire romain à l'époque de la décadence, lorsque chacun voulait gouverner et qu'on ne savait plus quel était l'empereur. Les grands hommes vivent tous exilés, et le premier aventurier qui se rencontre, pour peu qu'il compte sur les soldats et sur l'armée, se proclame aussitôt empereur. Au point où nous en sommes, on ne regarde plus au nombre ; quelques-uns de plus ou de moins, pou importe. L'empire romain n'a-t-il pas eu trente empereurs à la fois? Wieland et Schiller sont déchus de leur trône. Combien de temps vais-je garder sur mon dos mon antique pourpre impériale? Qui lésait? A coup sur, ce n'est pas moi. Quoi (pi'il en puisse advenir, je veux montrer au monde que cette royauté ne me tient point à cœur, et supporter ma déchéance avec le calme et la résignation qu'une àmefoi'te oppose aux coups de la destinée. — Çà ! de quoi parlionsnous donc? Ah ! des empereurs ! C'est bien! Novalis ne l'était pas encore ; mais, avec le temps, il ne pouvait manquer de le devenir. Quel dommage qu'il soit mort si jeune, d'autant plus qu'il avait devancé son temps en se faisant calhuli(pie! N'a-t'on pas vu, s'il faut en croire les gazettes, des jeunes filles et des étudiants se rendre en pèlerinage à son tombeau, et le joncher de fleurs? J'appelle cela un début ghirieux et qui donnait dans l'avenir de grandes espérances. Pour moi, comme je lis fort ])eu les gazettes, je su|)plie uks amis, toutes les fois qu'il y aura quelque canonisation de cette espèce, de ne pas négliger de m'en faire

])arl. Tieck aussi fui cmpereui' qiieltiucs jours ; mais cda ne dura guère : il eut bienlùl perdu sonsceplre elsa couronne. Ou lui reprocha sa douceur, sa clémence, ses mœurs de Titus. Le gouvernement exige plus que jamais aujourd'hui une main ferme et puissante, et, je n'hésite pas à le dire, une sorte de grandeur barbare. Ensuite vint le tour des Schlegel, Auguste Schlegel, premier du nom, et Frédéric Schlegel II. Tous les deux régnèrent avec autorité, en monarques absolus et despotes. Cha([ue matin des proscriptions nouvelles ou des exécutions; les listes se couvraient de noms, les échafauds se dressaient. C'était merveille! De temps immémorial, le peuple aime fort toutes ces choses-là. Dernièrement, un jeune homme, à son premier début dans la carrière, appidait quelque part Frédéric Schlegel un Hercule allemand qui parcourt le pays sa massue à la main, et va terrassant tout sur son passage. Aussitôt le magnanime empereur d'envoyer des lettres de noblesse au jeune écrivain, qu'il appelle à son tour un héros de littérature allemande! Le diplôme est fait et paifait, vous pouvez m'en croire ; je l'ai vu de mes propres yeux. Puis viennent, pour dotations et domaines, les gazettes qu'on exploite au prolît de ses partisans et de ses amis, tandis qu'fln a bien soin de passer les autres sous silence. Admirable expédient, fait pour réussir avec ce digne public allemand, qui ne lit jamais un livre avant que la gazette en ait parlé! Comme vous le voyez, celte manière déjouer à l'empereur ne manque pas de charmes, et a sur l'autre l'avantage qu'avec elle du moins on ne court aucun risque. Ainsi, un beau soir, vous vous couchez heureux et dispos, et vous vous endormez empereur dans votre lit; le lendemain, cà votre réveil, vous cherchez votre couronne et ne la trouvez plus. C'est cruel, je l'avoue; mais au moins votre tète, en temps que l'empereur en avait une, votre tête est encore à sa place, et c'est, à mon sens, un grand point. Quelle différence avec les empereurs antiques, massacrés par douzaines dans l'histoire, et jetés ensuite dans le Tibre! — Pour en revenir à nos consécrations, il est mort récemment, à léna, un autre jeune poëte, trop tôt, on peut le dire, Celui-là, on ne l'aurait pas fait empereur, mais au moins vicaire de l'empire, major donnï'i, ou quelque chose de ce genre. Dans quel rang illustre de la littérature allemande le jeune héros n'aurait-il pas trouvé sa place! On dit qu'il est question de fonder une chambre des pairs de 1 intelligence. L'idée me paraît excellente. Si le poëte d'Iéna eût vécu quelques années de plus, il devenait pair du royaume sans s'en douter. Mais, comme je l'ai dit, il est mort trop tôt; de toute façon, il s'est trop pressé. Au train dont vont les choses aujourd'hui dans noire littérature nouvelle, il faut aller à la renommée le plus vite possible, mais à la mort le plus lentement. Là est tout le secret. Il ne suffit pas, pour être un grand homme, d'avoir publié quelques sonnets et deux ou trois almanachs. Les amis du jeune poëte nous ont assuré, dans les feuilles publiques, que ses sonnets vivraient longtemps dans la postérité. J'avoue que jusqu'à présent je n'ai pas pris soin d'éclaircir l'affaire, et par conséquent je ne saurais dire si leur prédiction s'est accomplie. — J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, ouï dire à des hommes graves qu'il arrive souvent que tout un siècle travaille à produire un poète, un peintre de génie. Mais, à ce qu'il paraît, nos jeunes gens y ont mis bon ordre; c'est un plaisir de voir comme ils traitent leur siècle. On ne sort plus de son siècle aujourd'hui, comme naturellement cela devrait être ; mais on prétend l'absorber en soi tout entier ; et si tout ne se passe pas selon leur fantaisie, ils se prennent de beau dépit envers le monde, méprisent la multitude et raillent le public. Dernièrement, j'eus la visite d'un étudiant de lleidel-

bcrg qui pouvait avoir ilix-neuf ans ; il m'assura, du plus grand sang-froitl, (ju'il uvail approfondi toute science, et que, sachant parfaitement à quoi s'en tenir désormais, il comptait s'abstenirde touteleclure, et ne voulaitplus que développer à loisir ses théories sur l'univers, sans jamais s'embarrasser à l'avenir de langues étrangères, de livres , de classilicalions et de systèmes. Voilii certainement un sublime début! Si chacun recommence à sortir du néant, quels admirables progrès nous allons faire avant peu ' ! »

Cet étudiant de Heidelberg nous a bien l'air d'avoir posé devant Goethe pour la scène du Bachelier, dont il est question plus bas. Le lecteur appréciera ces ■paroles de l'auteur de Fausl. Quant à nous, nous ne saurions approuver cette ironie ([u'il alleclc à l'égard de Novalis. 11 sied mal à sa vieillesse puissante de poursuivre jusque dans la mort cette nature inoflensive et douce. Chez Novalis, Goethe en veut encore plus au catholique qu'au poète, nous aimons à le croire ; ainsi, du moins, toute arrière-pensée de fausse jalousie s'efface. Nous ne connaissons rien du jeune poêle d'Iéna; mais le persiflage que Goethe exerce à son égard ne nous semble guère généreux. La mort est ime consécration qui commande aux vieillards le respect de la jeunesse. Ce n'est point à Goethe, respectable à tant de titres, d'y manquer. La manière brutale dont il s'attaque à lui concilie à ce pauvre jeune homme un peu de cette sympathie qu'on donne si volontiers à Frédérique. Du reste, ce que dit Goethe de la république des lettres en Allemagne ne pourrait-il pas s'appliquer à nous? L'allusion naît d'elle-même. Si l'on excepte ([uelques nobles esprits que soutient la conscience de leur dignité, que voyonsnous, sinon des invidualités jalouses, inquiètes, militant pour les seuls intérêts (le leurs fortunes, des rois d'un jonr, dépossédésle lendemain?

Nulle part le fiel de cette scène ne se laisse plus amèrement sentir que dans un vers qui est, pour ainsi dire, l'essence du venin fatal que le grand poète y distille. Le Bachelier s'abandonne sans réflexion à son enthousiasme immodéré; dans les dispositions fougueuses où le mettent sa jeunesse et la chaleur du sang qui bouillonne dans ses veines, chaque parole qu'il dit est comme un flot de vin vieux qui lui monte au cerveau ; son ivresse s'alimente d'elle-même, son œil s'enflamme, ses narines se gonflent, les artères de ses tempes battent à coups précipités ; une fois lancé, rien ne l'arrête. Il faut le voir trancher du maître, résoudre en un moment les plus hautes questions de philosophie et de morale, courir effaré par les mille sentiers du champ de la science, coupant sans façon, du bout de sa cravache, la tête aux plus nobles pavots ! C'est un coursier indomptable qui obéit aux provocations de sa nature ardente ; il va, il vient, bondit ou se roule sur l'herbe, lance des ruailes au hasard, et, dans ses ambitieuses fureurs et sa folle jactance, franchit toutes les limites, au risque de se rompre le cou.

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