MÉPHISTOPHÉLÈS
De drap, de soie et d'hermine On revêt le damoiseau ; Aiguillettes au manteau, ■ Et croix d'or sur la poitrine.
Il est ministre, vrai Dieu ! 11 vous a le cordon bleu, L'Éléphant, la Jarretière.
Voilà <[uc de jour en jour Sa famille tout entière Vient s'installer à la cour.
Les chambellans et les dames Étaient piqués et Êiiordus; La reine et toutes ses femmes, A la lin, n'y tenaient plus.
Chanceliers, dans leur perrucpic, l'illes, dans leurs chevcuv blonds ; On n'osait baisser la inupie, Ni secouer ses jupons; (Tétait vraiment lyranni(|iie.
Dès (ju'un pucei'on nous pi([ue.
P REM IE H K l'A HT IE. l'T
Nous autres, nous l'étouffons.
TOUS, faisant chorus et. vociférant.
Dès qu'un puceron nous pique.
Nous autres, nous l'étouffons.
Frosch. Bravo! bravo! c'était beau.
Siebel. Qu'il en arrive autant à cliaque puceron!
Urander. Pincez les doigts, écrasez-le tlélicaloment.
Altmayer. Vive la liberté! vive le vin !
Mépiiistopiiélès. Je boirais volontiers un verre en l'iionncnr de la liberté, si vos vins étaient seulement nn peu meilleurs.
Siebel. Ne vous avisez pas de le répéter !
Méphistoimiélès. Si je ne craignais que Fbute le prît mal, j'offrirais à ces dignes convives quelque chose de notre cave.
Siebel. Allez toujours^ je le prends sur moi.
Frosch. Donnez-nous-en un bon verre, cl nous vous en tiendrons coiTiple ; seulement, que les échantillons ne soient pas mesquins, car, si vous voulez que je juge, il faut me remplir la gueule.
Altmaver, bas. Ils sont du Rbin, je m'en doute.
iMÉPiusTOPiiÉLÉs, Procurez-moi un foret.
Brander. Pourquoi faire? Vous n'avez pas les tonneaux devant la porte.
Altmayer. L'hôte a laissé là, derrière, un panier d'outils.
]\[ÉpnLSTOPnÉLÈs prend le foret à Fro.<ch, Maintenant, dites, que voulezvous goûter?
Frosch. Qu'enlendez-vous parla? En avez-vous donc un assortiment?
jMéphistophèlés. Que chacun choisisse à son gré.
Altmayer à Frosck. Ah ! ah! tu commences déjà à le lécher les lèvres.
Frosch. Bon ! puisque l'on peutchoisir, moi je demande du vin du Rbin. La patrie fouiMiit encore ce qu'il y a de mieux.
Méphistophélès, perçant un Irou dans le rebord de la table, à la place où Frnsch est assis. Yiteun peu de cire pour faire office de bouchon.
AltiMayer. Ah! ce sont des tours de gobelets.
Méphistophélès, à Brander. Et vous?
Brander. Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux, encore.
(Mépiiistopiiélès perce. — Pendant ce temps, un des compagnons fait les tampons et bouche les trous.)
Brander. On ne peut pas toujours s'abstenir des produits de l'étranger, et les bonnes choses sont souvent si loin de nous ! Un véritable Allemand ne peut souffrir les Français, et cependant il boit leurs vins volontiers.
Siebel, tandis que Mépiiistopiiélès s'approche de sa place. J'avoue franchement que l'aigre ne fait pas mon régal ; donnez-moi un verre de doux.
Méphistophélès, forant. Qu'à l'instaul le lokai jaillisse pour vous!
Altmayer. Non, messieurs ; regardez-moi en face. Je le vois bien, vous vous moquez de nous.
Méphistopiiélès. Eh! eh! avec des hôtes de votre qualité le coup serait un peu hardi. Allons, diles-le sans façon, de quel vin puis-je vous offrir? Altmayer. De tous! et pas tant d'embarras.
(Après que tous les trous sont forés et bouchés.)
MÉPiiisTOPHÉLÈs, avec des gestes bizarres.
La vigne porte du raisin
Et le bouc des cornes ; — le vin
Est suc et rosée agréable ;
Le cep, bois dur comme l'airain.
Pourquoi le bois de cette table
Ne donnerait-il pas du vin?
Un long coup d'oeil dans la nature
Fait le miracle, je vous jure !
A présent, tirez les bouchons et goûtez.
Tous, liraul les bouchons, et recevant, chacun dans son verre, le vin souhaité. Oh ! la belle fontaine qui nous cotile là !
Méphistophélès. Gardez-vous seulement d'en répandre à terre.
(Ils se mettent à boir«.) TOUS, chantant.
Nous nous en donnons à plein ventre, Nous buvons, buvons, buvons, Comme cinq cents cochons !
MÉPHrsTOPHÉLÈs. Voilà mes drôles émancipés ! voyez comme ils sont heureux î
Faust. J'aurais envie de me retirer maintenant.
Méphistophélès. Encore quelques minutes, et tu vas voir la bestialité se montrer dans toute sa gloire.
Siebel hoit sans précaution ; le vin coule à terre et se change en flamme. Au secours ! au feu ! à l'aide ! l'enfer s'allume !
Méphistophélès, s adressant à la ßamme. Calme-toi, mon élément chéri ! [Aux convives.) Pour celte fois, ce n'était qu'une goutte du feu du purgatoire.
Siebel. Qu'est ceci? Attendez, vous le paierez cher; il paraît que vous ne nous connaissez pas.
Frosch. Essayez donc de recommencer.
Altmayer. Je suis d'avis qu'on le prie poliment de décamper.
Siebel. Comment! monsieur aurait-il bien l'audace, oserait-il faire ici son llocuspocus ?
Méphistophélès. Paix ! vieux sac à vin.
Siebel. Manche à balai ! de plus, tu veux, je crois, faire le manant!
BuANDER. Attendez un peu, les coups vont pleuvoir.
altmayer.
(Il lire un bouchon de la table, une traîniic de iVu jaillit et l'atteint.)
Je brûle ! je brûle !
PREMIKRE PARTIE, 13D
Siebel. Sorcellerie ! Tombez sur lui ; le drôle est condamné.
(Ils tirent leurs couteaux, et s'élancent sur Méphistophélès.)
HÉPHiSTOPHÉLÈs, uvec den gestes graves.
Enchantements, illusion.
Troublent les yeux et la raison ; Soyez ici et là !
(Us s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres.)
Altmayer. Où suis-je? quel beau pays!
Frosch. Un coteau de vigne ! N'ai-je pas la berlue? Siebel. Et des grappes juste sous la main !
Brander. Ici, sous ces feuillages verts, voyez quel pied ! voyez quelle grappe !
(Il prend Siebel par le nez, les autres s'en font autant mutuellement, et lèvent les couteaux.)
MÉPHISTOPHÉLÈS, comme plus haut.
Erreur, laisse tomber le bandeau de leurs yeux, Qu'ils voyent tous comment le diable raille.
(Ils disparaît avec Faust; tous les compères lâchent prise.)
Siebel. Qu'y a-t-il?
Altmayer. Quoi ?
Frosch. C'était donc ton nez?
Brander, à Siebel. Et j'ai le tien dans la main !
Altmayer. Quel coup c'était! on s'en ressent dans tous les membres. Vite, une chaise ! je tombe en défaillance !
Frosch. Non, dites-moi seulement, qu'est-il arrivé?
Siebel. Où est le drôle? Si jamais je le dépiste, il ne sortira pas vivant de mes mains.
Altmayer. Je l'ai vu passer par la porte de la cave à cheval sur une tonne. — J'ai les pieds lourds comme du plomb. [Se tournant du côté de la table.) Ma foi! si le vin en coulait encore !
Siebel. Mensonge que tout cela ! illusion, apparence !
Frosch. Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.
Brander. Mais que sont devenues les grappes ?
Altmayer. Qu'on dise, après cela, qu'il ne faut pas croire aux miracles !
140 TAUST.