‹ Le Faust de GoetheChapitre 26 sur 166 · LA SORCIÈRE · texte numérisé non relu

LA SORCIÈRE

Au ! au ! au ! au !

Damné pourceau !

Tu négliges la marmite Et nie rôtis la peau !

Race maudite !

(Apercevant Faust et Méphistophélès.) Mais qu'est ceci?

Qui donc ètes-vous ?

m FAUST.

Que me voulez-vous ? Qui se glisse aiusi'.' Canaille, marauds, Le feu dans vos os !

(Elle plonge l'écumolre dans la marmite, et asperge de flammes Faust et Mépliistopliélcs. Les anlniau\ lim-lent.)

MKpnisTopnùi.Éî, retournant le fj/oiipillon qu'il tient dans la main, et frappant de droite et de gauche

sur les verres et sur les pots.

En pièces, en éclats,

A bas la bouillie!

Les verres à bas !

Carogne,ma mie.

Je m'amuse en ce moment A régler le mouvement

De ta mélodie.

fTandis que la sorcière recule, pleine de colère et d'effroi.)

Me rcconnais-tii, squelette, épouvantail? Reconnais-tu ton seigneur et maître? Je ne sais qui me tient que je ne te frappe, que je ne te mette en pièces, toi et tes esprits chats? IN'as-tu donc plus de respect devant le pourpoint rouge? ne sais-tu plus reconnaître la plume de coq? t'ai-je caché cette face? Il faudra sans doute que je me nomme moi-même.

La sorcière. 0 maître ! pardonnez la révérence un peu hrutalc. Cependant je n'aperçois pas le pied de cheval. Où sont donc vos deux corheaux?

Mépuistophélès. Pour cette fois, je veux bien te laisser quitte h. si bon marché ; car, à vrai dire, voici déjà quelque temps que nous ne nous étions vus. La civilisation qui polit le monde entier s'est étendue jusqu'au diable. Il n'est plus question aujourd'hui du fantôme du Nord; où vois-tu des cornes, une queue et des griffes? Quant au pied de cheval, dont je ne saurais me défaire, il me nuirait dans le monde : aussi ai-je, à l'exemple de tant de jeunes gens, adopté, depuis nombre d'années, la mode des faux mollets.

LA sonciÈRE, dansant.

Satan gentilhomme chez moi !

J'en perds l'esprit et la raison, ma foi.

Méphistopiiélès. Pas de ce nom-là, vieille, je te le défends.

La sorcière. Pourquoi donc? que vous a-t-il fait?

Méphistopiiélès. 11 est depuis longtemps inscrit au nombre des fables; mais les hommes n'en sont pas devenus meilleurs; ils sont délivrés du méchant, les méchants sont restés. — Appelle-moi Monsieur le baron, à la bonne heure; je suis un cavalier comme les autres. Tu ne doutes pas de la noblesse de mon sang. Tiens, voilà l'écu que je porte.

(Il fait un geste licencieux.)

La sorcière. Ah! ah ! C'est bien de vous; vous êtes un pendard comme vous lavez toujours été.

PREMIEHK PARTI H. W.,

Méphistophklès, à Faust. Mou ami, i'uis-eii Ion prolil. Voilà de; quelle manière on se comporte avec les sorcières.

La sorcière. Maintenant, dites, messieurs, qu'ordonnez-vous?

Mépiiistophélès. Un bon verre de l'élixir que tu sais, mais du plus vieux; les années doublent sa force.

La sorcière. Très-volontiers. J'ai là un flacon dont je goûte moi-même par friandise de temps à autre, et qui ne sent pas mauvais le moins du monde; je veux bien vous en donner un petit verre. [Bas.) Mais si cet homme boit cela sans y être préparé, il n'en a pas, vous le savez, pour une heure de vie.

Mépiiistophélès. C'est un bon ami à qui cela ne peut faire que grand bien. Je demande pour lui ce que tu as de mieux dans ta cuisine. Trace ton cercle, prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.

La soiiciKiiE, avec des gestes bizarres, tire un cercle dans lequel elle place toute sorte de choses singulières ; pendant ce temps, les verres commencent à tinter, les marmites à. résonner, et font une musique. A la fin, elle apporte un grand livre, range dans le cercle les animaux, qui lui servent de pupitre et lui tiermcnt les flambeaux. Elle fait signe à Faust de venir à elle.)

Faust, à Mépiiistophélès. Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela va devenir? Cette folle engeance, ces gestes extravagants, cette insipide parodie ! Tout cela m''est connu, et m'inspire assez d'horreur.

Méphistophélès. Sornettes! ce n'est que pour rire; ne sois donc pas un homme si rigide. 11 faut bien qu'en digne médecin elle fasse son hocuspocus, afin que l'élixir te profite,

(Il contraint Faust à entrer dans le cercle.) LA SORCIÈRE SC viet à Ute dans le livre, et déclame avec une grande emphase.

Tu dois comprendre 1 D'un faire dix, Deux sous-entendre Et trois aussi, Tu t'enrichis 1 Perds le quatrième !

De cinq et six, Je te le dis *

Moi-même, Fais sept et huit, Tout s'accomplit :

Et neuf est un.

Et dix aucun.

Voilà, tel est Le grand mystère Et le livret De la sorcière.

Faust. 11 me semble que la vieille parle dans la fièvre. Méphistophélès. De longtemps tu n'es pas au bout. Je le connais bien, ainsi chante tout le livre; j'y ai perdu bien du temps, car une conlra-

diction achevée reste également un mystère pour les sages comme pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fut la mode de tout temps de mettre en avant trois et un, un et trois, pour propager l'erreur au lieu de la vérité. Ainsi, on bavarde, on apprend sans se troubler. Qui voudrait se creuser la cervelle pour comprendre de pareilles folies? D'ordinaire l'homme croit, lorsqn'il n'entend que des mots, qu'ils doiven nécessairement donner a réfléchir.

LA SORCIÈRE continue.

Oui, la puissance

De la science Où le monde entier tend les bras, Echoit sans elîorts en partage *

A l'homme sage Qui n'y songe pas!

Faust. Quelle extravagance débite-t-elle là? Ma tête va se fendre ; il me semble que j'entends un chœur de cent mille fous.

Méphistopiiélès. Assez, assez, ô sybille accomplie; donne-nous ton breuvage, et dépèche-toi de remplir la tasse jusqu'au bord; je ne crains rien pour mon ami, ce coup-là ne lui fera pas de mal. C'est un homme qui a passé par plus d'un grade, et bu déjà plus d'un bon coup.

(La SORCIÈRE, avec beaucoup de cérémonie, verse l'élixir dans une coupe. Au moment où Faust porte le breuvage à ses lèvres, une flamme légère s'élève.)

Méphistophélès. Allons, avale; courage, toujours! Tu vas le sentir la joie au cœur. Tu es au mieux avec le diable, et la flamme te fait peur?

(La SORCIÈRE rompt le cercle, faust en sort.)

Méphistophélès. Alerte! partons, et du mouvement à cette heure!

La sorcière. Puisse ce petit coup vous être salutaire!

Méphistophélès, à la sorcière. Et si je puis faire quelque chose pour toi, tu n'as qu'à m'en dire un mot nu Walpürgis.

La sorcière. Voici une chanson, chantez-la quelquefois, et vous en éprouverez des effets singuliers.

Méphistophélès. Alerle donc, et laisse-toi conduire; il est indispensable que tu transpires pour que la force te pénètre au dedans et au dehors. Ensuite je veux te faire apprécier une noble oisiveté, et bientôt tu aj)prendras, dans l'ivresse de tout ton être, comment Cupidon s'émeut et bondit de tous côtés.

Faust. Oh! laisse-moi jeter un rapide coup d'œil dans le miroir. Cette image de femme était si belle !

Méphistophélès. Non, non ; tu vas voir tout à l'heure le modèle de toutes les femmes devant toi, et plein de vie. [lias.) Avec cet élixir dans le corps, lu vas voir Hélène dans chaque feinine.

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