LE BACHELIER
0 jeunesse ! ô transports ! vocation sublime !
Avant nous, avant moi, le monde n'était pas.
J'ai tire le soleil du milieu de l'abîme
Et dirigé la lune au bout de mon compas.
l^e jour, en me voyant, s'est l'ait beau sur mes pas;
La terre de \erdure et de Heurs s'es! parée,
• ' Gaclhe aus nuhcrm icrsonliilietn Vwyauge darji'ilclll, Juli. Falk, S. 107).
GOETHK. 27,
Kt (les étoiles (l'or l;i légion sacrée, Dans la première nuit, au signe de ma main, Splendide s'est levée au firmament divin. Si ce n'est moi, qui donc a brisé la barrière Des misérables lois qui pesaient sur la terre ? Pour moi, libre, je vais où me pousse mon cœur ; Je poursuis, tout joyeux, le verbe intérieur. Et marcbe à l'avenir hardiment, la lumière En avant devant moi, les ténèbres derrière.
D'abortl Goethe laisse le fier étalon prencîre carrière librement et battre à loisir la campagne; puis tout à coup, au détour tViiu sentier, il le saisit parla crinière, saute dessus, et Tarrête en sa course insensée par le seul frein de cette parole : « Et qui donc peut avoir une idée boime ou mauvaise que le passé n'ait point eue avant lui? »
Cependant Wagner, enfermé seul dans son laboratoire, poursuit sans relâche le rêve de l'alchimie. Le vieux serviteur de Faust, après avoir recueilli l'héritage du maître, a imaginé de créer un homme par les mélanges et le feu. L'heure de la réalisation approche, et le voilà penché sur ses fourneaux, haletant, la face barbouillée de fiiiuée et de sueur, qui attend dans les dernières et les plus vives angoisses le fruit de tant de veilles et de travaux. Homunculus paraît tout cà coup dans la fiole; et, tandis que le vieux Wagner demeure absorbé dans la stupeur où le plonge l'idée du miracle qu'il vient de faire, le petit être, sans corps, sans pesanteur, sans sexe, le pygmée s'échappe de ses mains, vient voltiger au-dessus de la couche où Faust repose, et prélude à sa vie nouvelle par toute sorte de fantaisies charmantes et d'imaginations curieuses. L'antiquité est le premier champ où bourdonne cette petite abeille de lumière. Quels frémissements singuliers, quel bruit de cristal, quelles vibrations lascives dans l'air, trempé de mélodie et de sonorité ! Ecoutez, Homunculus improvise : — Léda au bain, le cygne à ses pieds, tous les rêves intérieurs de Faust, de cette âme insatiable que le pressentiment de la beauté pure et régulière possède désormais.
Comme on le voit, cet Homunculus est un peu cousin des Mères. Produit de l'art et de l'abstraction, il participe de la nature démoniaque des Esprits élémentaires, et se rattache à la famille de ceux que l'alchimie appelle Vulcanales. Un homme dont le nom seul éveille toute idée de magie, de nécromancie et d'anthropomancie, le contemporain illustre de Faust et de Wagner, qui, sans le vouloir, a tant fait pour la science, et trouvé les secrets sans nombre de la médecine au fond du creuset où il se consumait à chercher l'or potable, la pierre des sages, Vanodinnm summum cl iouic^lcs chimères de l'alchimie, Théophraste Paracelse, ce fou sublime, énumère, au troisième chapitre du Paromirum, les formules sur lesquelles on doit se régler pour créer un liomiinciile : « 11 faut bien se garder, dit-il, de négliger eu quoi que ce soit la génération des lionuincnles, car il y a quelque chose dans ce mot, quoiqu'un épais mystère l'enveloppe. Ainsi donc, à la philosophie antique, qui demande s'il est possible de créer un homme en dehors du sein de la femme, je répondrai que oui, mais seulement par les secrets de l'art spagirique. Or, voici comment il faut s'y prendre pour réussir. » Ici je m'arrête dans la traduction, car je n'oserais m'aventurer plus avant à travers le fumier bizarre que l'alchimiste amoncelle au soleil pour son œuvre. Je renvoie les lecteurs curieux de faire un homme, d'après le procédé de Paracelse, au cha-
2i GOETHE.
pilre III (lu Pavamirum, p. 500, où larccelle se trouve exposée en détail, « Spagiria, sivc ars spagirica, esl qiiœ purum ub inipiiro segregare duccl ulrejcclis fœcibus virlus remanens operelnr ' . »
Plus loin, Théoplirastc analyse avec complaisance les facultés miraculeuses de ces créatures étranges, formées ex conlrario el incongrno. « De même, ce qui est un secret pour les hommes naturels, ne l'est pas pour les Esprits des forêts et les Nymphes. Les énigmes que Thumanilé ne peut résoudre se révèlent à eux de toule élernilé. Lorsque les Jlomtinciiles sont parvenus à leur virililé, ils engendrent les Mandragores et toute soiile de démons semhlahles, qui deviennent, dans certaines entreprises, des auxiliaires pnissanls et des instruments indispensahles, triomphent de leurs ennemis, et savent à fond des choses queThommc ignorerait toujours sans eux. C'est de l'art seul qu'ils reçoivent la vie, le corps, la chair, le sang. Aussi l'art est inné, incorporé en eux; ils ne l'apprennent de personne ; ils sont enfants de la nalure, comme les roses et les fleurs. » On remarquera facilement que l'art dont parle ici ïhéophraste n'est autre chose que la coulemplation profonde de la nature, l'alchimie.
Dans le poëme de Goethe, Homunculns a la science innée, infuse. A peine au monde, il aspire déjà vers la réalité, la forme, et cherche son chemin à travers le naturalisme de l'antiquité. Esprit de feu, il entre dans le cercle des éléments ; phosphore, il se marie à l'eau. Ce n'est pas que ce petit être n'ait aussi son côté satirique. La nature ne livre pas ses secrets aux froides spéculations de la science, et les efl'orts qu'on lente sur elle n'ahoutissent qu'à l'avortement. Nous avons vu, dans la première partie, Faust se convaincre de cette vérité fatale. Or, maintenant voilà que Wagner, cette omhre ridicule d'un si grand corps, ce Leporello du don Juan de la pensée, s'est mis en tête de continuer l'œuvre du Docteur. Quelle fin donner aux tentatives d'un cerveau si vulgaire? Les chemins qui ont conduit Faust au désespoir mènent Wagner à la quiétude. Le sot croit avoir réussi à merveille, et ne demande plus rien dès qu'il voit ses travaux de trente ans se résumer dans Homunculus, un pygmée, une petite lumière tremblotante dans une fiole de cristal. Risible apparition ! Homunculus, c'est l'ironie de Goethe qui voltige et qui plane au-dessus de son œuvre.
Le manteau magique se déploie dans l'air ; Faust et Méphistophélès s'enveloppent de ses plis nuageux ; et, comme le vent du nord les pousse à travers l'espace, Homunculus file devant en éclaireur, et sa lanterne, qui tremblote, illumine le chemin. Wagner voudrait bien être du voyage, mais le pauvre homme ne le peut. La médiocrité de sa nature, fermée, dès le premier jour, aux angoisses de la science, à ces sensations à la fois désastreuses et fécondes qui sont comme les ailes de feu sur lesquelles Faust s'élève par moment aux régions supérieures, la médiocrité de sa nature le cloue au sol. Le ver obscur continuera, comme par le passé, à ramper oisivement dans la poussière des livres ; il rongera jusqu'à la fin les fades racines de la fleur, sans pouvoir s'élever jamais au calice pour y boire cette rosée du ciel et de l'enfer que la science y distille, fie breuvage de la vie el de la mort, doux et fatal, qui porte le délire dans le cerveau, les désirs insatiables dans les sens, et dont l'intelligence seule aime à s'enivrer. « Reste, lui dit, en se dégageant de ses mains débiles, le malicieux Phosphore. Reste ; ton œuvre à toi, maître, est bien autrement importante; songe
' Rutliiml, l.r.r Air. y. ^30.
(|iic lu dois feuilleter les vieu.v parchemins, rassembler eu bon urdre les élémenls de la vie, et les classer avec circonspecliou. Ne manque j)as de méditer la cause, de nuîditer plus eiu'ore le moyen. »
Une admirable (pialité de Goethe, celle qui, sans nul doute, le dislingue le plus entre tous les grands poêles, c'est cette inflexible logiipie ((u'il apporte toujours dans la composition de ses caractères, cette loi de déduction qui ne varie jamais. Voyez Waguer ; est-ce là un caractère qui se démente? Le monde où il se meut a été bouleversé de fond en comble, les montagnes s'élèvent là où les fleuves coulaient, le cours des astres a changé : lui cependant est resté stationnaire. Indifférent à toutes les révolutions qui s'accomplissent au dehors, il s'enferme entre quatre murailles, et s'occupe d'y mener à fin son œuvre, une idée féconde et puissante que Faust a laissée au fond de ses alambics et de ses cornues, et qui, grâce aux eflbrts inouïs du boidiomme, a pour réalisation cet embryon d'Homunculus. Au peu de consistance du petit être, à la fragilité de son existence, on reconnaît le misérable souffle des poumons éliques de Wagner. En face d'un avortement pareil de sa pensée, Faust serait mort de honte ; le désespoir l'aurait anéanti au seul spectacle de cette essence lumineuse emprisonnée dans une fiole de cristal, qui va dans l'air clopin dopant, sans se rattacher à rien dans la nature, et semble faite pour servir de risée aux éléments. Wagner, au contraire, se glorifie et se pavane, et ne s'aperçoit pas que Méphistophélès le raille et s'amuse depuis une heure à ses dépens. Homunculus, à son tour, refuse d'accepter l'héritage d'un pareil pharmacien. L'idée a comme le pressentiment d'une origine plus noble : l'aiglon, une fois sorti de l'œuf, prend le large, et laisse glousser dans la basse-cour la poule couarde qui l'a couvé. — Je ne puis penser à ce Wagner sans me rappeler le frère Laurence de Roméo. Celui-là aussi vit dans la solitude et l'indifférence des bruits du monde ; mais avec quel enthousiasme sacré il aime la nalure ! avec quelle foi charmante il écoute les révélations des astres! quelle sereine confiance il a dans les baumes que lui donnent ses plantes pour assoupir les souffrances des mortels ! Il ne s'agit plus ici de science, mais de piu' sentiment. La spéculation qui force la nature exige une main énergique et puissante ; l'amour, au contraire, se satisfait dans le loisir, car il ne demande que ce qu'on veut bien lui donner. Laurence n'a pas la prétention de convertir les lois de la création ; il les aime comme Dieu les a faites, et c'est pour les admirer plus à son aise qu'il se retire dans son champ. Wagner a tout le dogmatisme du métier; formé à l'imitation du maître, il veut continuer son entreprise, il veut créer. Il prend l'œuvre de Faust tout juste au point où l'amant de Marguerite et d'Hélène trouve qu'il est bon de l'interrompre pour aller courir le monde. Du reste, la médiocrité ne manque jamais d'en agir de la sorte ; l'àpropos n'est guère son fait d'habitude. Comme elle n'a pas les ongles de l'aigle pour creuser son nid dans le roc, elle attend que l'oiseau royal quitte son aire pour s'y installer. Je le répète, Wagner n'a pas fait un pas ; tel on l'a vu jadis, tel on le retrouve aujourd'hui. Qu'on se souvienne de la scène de la promenade, dans la première partie. — Faust, en proie aux misères de son existence, traverse la ville un soir d'été, et partout sur ses pas la foule se découvre en signe de respect et d'admiration. Or, Wagner, qui l'accompagne, ne manque pas d'être ému jusqu'aux larmes par ces témoignages glorieux, et le voilà qui se prend aussitôt d'enthousiasme pour la science, qui doit être une fort belle chose, puisqu'elle commande à la multitude une vénération pareille. Cependant Faust,
absorbé parla vie iiilérieure, s'aperçoit à peine de l'accueil qu'on lui fait, el tandis que le vieux Pbilislin radote à son aise en cbeminant à ses cotés, lui, rêveur, s'abandonne à quelque fantaisie sublime qui l'emporte vers les régions empourprées du soleil coucbant. — Il en est de même ici : Homunculus s'envole et part, et Wagner reste à terre, comme toujours. Wagner a commencé par balayer les laboratoires de Faust ; peu à peu il a monté dans la biérarcbie, les grades lui sont venus avec les années; ses entretiens familiers avec le Docteur, la poussière des livres qu'il respire, l'air qui s'exhale des fourneaux, tout cela linit par troubler sa pauvre cervelle, au point qu'un beau jour il s'empare de l'attirail de Faust, et se met à travailler pour son propre compte, mais sans but, sans vocation, sans idée. Entre Wagner et les êtres fantasli(|ues dont il s'entoure, il ne peut exister d'alliance durable ; chaque fois que le bonhomme lève le nez en l'air, c'est pour voir quelqu'un des siens qui lui échappe par toute sorte de transformations auxquelles son ingrate nature refuse de se prêter. Cependant il ne se décourage pas; au contraire, vous le trouvez toujours heureux, épanoui, satisfait de lui-même, et (;'cst par ce côté surtout que ce caractère est admirable. La sérénité pure est en Dieu seul, qui crée sans souffrance ni travail, par le seul acte de sa volonté éternelle, et se repose aussitôt dans son œuvre; le génie humain crée aussi, mais dans la tristesse et les angoisses, et la béatitude ou le calme céleste ne se réfléchit au monde qu'au sein de la médiocrité. Vérité funeste mais incontestable, et venue d'une source divine : Beau pauperes spiritu, quia... On dirait que Dieu donne aux uns la pensée, aux autres la quiétude, sans vouloir jamais rassembler en un seul la pensée et la quiétude, comme s'il craignait de voir trop près de lui le mortel doué de ces facultés faites pour se développer et s'agrandir l'une par l'autre. Je ne sais, mais il me semble qu'il y a là tout le secret de la chute. Lucifer, c'est la pensée dans la béatitude et s'exerçant sous l'influence de l'orgueil. Wagner, dans toute sa vie, n'a pas un seul instant de tristesse ou de déception ; si l'œuvre où il met toutes ses espérances avorte un beau soir, il en prend bravement son parti, dort sur les deux oreilles, et le lendemain recommence de plus belle. Misérable condition, que Faust n'a pas tort de prendre en pitié ! Qu'est-ce donc en effet que le calme de l'existence, s'il faut l'acheter au prix de l'infirmité de sa nature 1 N'y a-t-il pas, au-dessus de ces biens lelatifs et dont on jouit sans en avoir conscience, quelque; volupté absolue où leiulent les ambitions généreuses au risque d'être foudroyées' et ne vaut-il pas mieux être Faust debout sur le Brocken, en butte à toutes les tempêtes qui soufflent sur l'âme humaine du ciel et de la terre, que ce misérable Wagner, qui vit soixante ans heureux, mais bafoué, et ne s'aperçoit pas qu'il sert de jouet ridicule à la destinée?
Ensuite les trois compagnons se mettent en route pour aller assister à la nuit classique de Walpürgis. Le premier besoin d'Homunculus, c'est d'exister : il faut qu'il puisse se mouvoir dans le libre espace des cieux ; il faut que l'esprit élémentaire se retrempe aux sources fécondes du naturalisme antique, qu'il s'arrête un moment sur les rocs de la mer Egée et s'entretienne avec Anaxagore et Thaïes louchant les causes premières. Nous le verrons plus lard Esprit de feu, phosphore, plonger dans l'eau sans mourir el former alliance avec Telement de l'école d'Ionie. Pour Faust, il n'a pas renoncé à sa course aventureuse. Fatigué de chercher dans le présent de qucü satisfaire le désir immodéré qui le consume, il se tourne vers le passé. Il faut que cette activité sans bornes, que les voluptés
(le la ronloinplatioii n'absorbent plus désormais, se nie ailleurs et se dépense. De pareilles nalures ne s'arrêleiil plus, une fois qu'elles ont mis le pied dans la débauclie de l'esprit et des sens. Faust a commeucé par sonder les abîmes de l'avenir, puis il s'est promené dans le jardin du présent, dont il a ravagé les plus douces fleurs, et maintenant le voilà qui fouille dans le passé. De tels êtres rentreraient dans l'existence ordinaire s'ils pouvaient savoir ce que c'est que la lassitude. Le sentiment de paix et de satisfaction que donne le repos qui suit l'œuvre, est peut-être la seule volupté qu'ils iguorent, eux qui boivent à toutes les coupes de la volupté. Uien ne rebute Faust ; il faut qu'il s'agite et qu'il souffre. Il va, il ira partout et toujours, tant qu'il y aura dans l'espace et dans le temps des mondes et de l'air. A mesure que ses illusions tombent, il les remplace par des illusions qu'il se crée, illusions d'un autre âge et d'un autre ciel. On dirait un arbre immense qui ne se dépouille jamais, ou plutôt qui renouvelle sans cesse son feuillage et ses fleurs, grâce à l'abondance d'une sève mystérieuse qui fournit seule à sa végétation surnaturelle. Voyez-le dans sa fureur insensée : il quitte Marguerite pour prendre Hélène, il abolit l'amour dans le présent pour relever son autel dans le passé. Il renonce aux illusions de Roméo pour se faire les illusions de Paris. Les imaginations lascives dont il vient d'être bercé durant son court sommeil éveillent en lui d'irrésistibles fantaisies ; les brises qui frémissaient tout cà l'heure dans ses cbeveux lui ont apporté quelque chose des grèves de Sunium et des roses de Tempe. Il s'éveille les bras étendus vers la beauté plastique, appelant la Grèce de tous ses vœux. D'ailleurs n'est-ce point là, sous ce ciel enchanté, dans ce pays des fleuves et des bois sacrés, des Nymphes et des Dryades, que respire, entourée du chœur des vierges troyennes, l'épouse de 3Iénélas, Hélène, l'objet de son culte idéal, la maîtresse de sa pensée, comme Marguerite le fut jadis de son cœur? Quant à Méphistophélès, il fera le voyage en vrai touriste, en vieux diable qui n'est pas fâché de s'instruire et de voir du pays. A parler franchement, le monde antique, tout peuplé de dieux et de héros inconnus, ne le séduit guère au premier abord. Cet enfer, gouverné par un dieu impassible et qui ne connaît ni la haine, ni les désespoirs de l'orgueil enchaîné, lui semble misérable, à lui l'ange déchu, l'Esprit du mal, le diable de la hiérarchie catholique. Cependant il finit par céder au vent du destin qui le pousse, et se rendre aux instances d'Homunculus, dont le cristal sonore illumine le chemin de splendeurs phosphorescentes. Après tout, là aussi Méphistophélès pourra bien se trouver en pays de connaissance. Si les Gnomes et les Salamandres lui manquent, il aura les GrifTons et les Kabires, et, comme Œdipe, il causera sur les ruines de Thèbes avec les Sphinx, ces divinités monstrueuses qui rampent comme des lézards sur les pans croules des murs cyclopéens ; il pourra soulever leurs mamelles pendantes et leur dire en face, en les quittant, le grand mot de l'énigme antique qu'il sait à coup sur mieux que personne. D'ailleurs la nature n'a-t-elle pas mis au fond des choses des fils mystérieux par lesquels se rattachent entre elles les idées éternelles de l'humanité ? et ces fils qui servent à guider les intelligences humaines à travers le ténébreux labyrinthe du temps, le diable ne peut-il donc les saisir comme un simple mortel ? Ici éclate la sollicitude de Goethe pour son personnage de prédilection. Cette sollicitude, en pareille circonstance, est tout simplement un trait de génie. Grâce à l'etfort prodigieux du poète, Méphistophélès entre seul dans le monde antique sans presque se dépayser ; il est là comme il était sur le Brocken, entouré des siens et de sa famille.
La mylliologie païenne a de secrets al)îmes qu'on ignore : bien loin de cet Olympe de lumière et d'azur où se meuvent, dans leur adorable jeunesse et leur pure beauté, les créations divines des poêles, s'étend comme un cbaos immense où flottent pèle-môle, dans le vide de la nuit, les Esprits issus des éléments que la science livre à peine ébauchés à la poésie, et c'est à cette source inconnue et profonde que Goethe ira prendre son imagination ; c'est par la Thessalie que le grand poète romantique des temps modernes mettra le pied sur la terre classiipie de Grèce pour la conquérir. Il se contente de prendre Hélène et le cceur à l'antiquité homérique; pour le reste, il obéit à sa fantaisie accoutumée. Goethe, ce n'est pas l'imagination qui puise aux sources de la poésie, mais la poésie qui puise aux divines sources de la science humaine. Là repose, selon moi, tout le mystère de son ceuvre. A mesure que son œil se fixe quelque part, le sol se creuse si bien que dans cette antiquité où tant de beaux génies n'ont su trouver que des marbres inanimés, lui découvre la vie et tout un moiule, le monde de la science qui se transforme, et }»rend dans son cerveau les splendides couleurs de l'imagination. L'aigle olympien voit du haut des cieux la cuve immense du panthéisme bouillonner dans les entrailles de cette terre généreuse, et voilà qu'il descend aussitôt, se plonge dans les flots de cette lave incandescente, et remonte vers son empyrée emportant sa proie avec lui, les idées, Ganymèdes de ce Jupiter. Goethe n'a que faire de la traduction épi(|ue d'Homère et d'Eschyle. Il ne tiendra (ju'à lui de lutter de nombre et de magnificence avec V Iliade et les Suppliâmes, comme il l'a fait dans sa tragédie iVIphigénie en Tanride. L'auteur de Fausl est de taille à se mesurer avec les plus vaillants et les plus forts ; mais il lui convient mieux d'évoquer d'autres apparitions. L'antiquité a sa légende comme le moyen âge. Livrez l'antiquité à cet Allemand venu di>s bords du Rhin pour donner, après deux mille ans, l'air et l'espace au merveilleux que la Grèce adorait presque sans le connaître ; laissez-le réunir dans son poème immense tout ce qui tinte dans le cristal, roule dans les eaux, siffle dans l'air, frémit dans le feuillage, et rassembler dans une symphonie éternelle toutes ces âmes éparses de la nature, dont les anciens avaient à certains jours la divination sacrée, mais qu'ils ne pouvaient évoquer, car Spinosa n'avait pas couvé l'œuf d'Ionie, car la science du panthéisme n'était pas faite. Goethe ue prend à ranti<[uilé ni ses héros ni ses dieux ; les héros et les dieux de l'antiquité ont leur Olympe et les poèmes d'Hoîuère. Ce qu'il veut, lui, ce sont les Kabires, les Telchines, les P.sylks, les Gorgones, les Phorkiades, les Lamies, et tous ces fantômes venus de Thrace, et qui erraient depuis des siècles au nord-ouest de la Thessalie et de Lemnos, sans que mi\ eût osé les recueillir ; le romantisme enfin de l'antiquité classique. Je laisse à penser au lecteur si Méphistophélès se trouve bien en pareille compagnie. Il interroge çà et là, il cause, il argumente, et, sauf quelques expressions qui l'embarrassent un peu, finit par se dire que tout cela se ressemble beaucoup et qu'il n'y a guère que les noms de changés. Un moment il est là comme sur sa terre, il donne la main à chacun, et se croirait volontiers dans son royaume, parmi ses familiers et ses sujets. Le vieux diable a trop d'esprit et de sens pour se laisser prendre aux différences. Aussi ne tarde-t-il j)as à s'apercevoir que tout cet appareil dont il se faisait un monstre, c'est tout simplement rétcrnellc émanation de la grande nature, modifiée à l'infini par des conditions de climat, de temps et de langage. Insensiblement il marche ave^: plus d'aisance, prend pied sur cette Grèce, et au besoin il s'arrangerait pour y vivre. La Thessalie vaut le
Hrocken ; entro la pylliiedeDélos ol la sorcière, du Harzberg, ce n'esl guère ([u'uue question de monture : un trépied au lieu d'un balai, voilà tout.
Faust rencontre Cliiron sur le rivage du Peneïos, et lui demande aussitôt des nouvelles d'Hélène. Le Centaure baletant l'invite à monter sur son dos, et l'emporte à travers le fleuve, « du coté de la plaine où Rome et la Grèce se beurtèrent en un cboc terrible, » le cbamp deCynocépbale, où Quintus Flaminius battit Philippe. Chemin faisant, le fils de Kronos et de Philyra cause avec son cavalier et lui parle d'Hercule, son élève. Au nom d'Hélène, prononcé par le Centaure, Faust éclate en un transport d'enthousiasme : « Créature éternelle du rang des dieux, aussi grande que tendre, auguste et digne d'être aimée, tu l'as vue jadis ; aujourd'hui, moi, je l'ai vue aussi belle qu'attrayante, aussi belle que désirée ; tous mes sens, tout mon êlre en sont désormais possédés ; je ne vis plus si je ne puis l'atteindre. »
A ces paroles effrénées, Chiron ne doute plus de la démence qui règne dans le cerveau de Faust. En sa qualité de Centaure, initié aux mystères des plantes et des eaux, il juge sur-le-champ qu'il est de toute nécessité de remédier au mal ; et, comme dans sa course intrépide il ne peut entreprendre lui-même la cure, il dépose son cavalier sur le seuil de la devineresse Manto, puis disparaît et continue à battre la campagne sonore de son pied infatigable. Il s'agit de guérir Faust de son amour insensé pour Hélène. A défaut du Centaure médecin, la fdle d'Esculape se charge de l'affaire et le conduit dans l'antre de Perséphone. — Les Syrènes se baignent en chantant dans les flots du Peneïos, l'onde s'émeut, la terre tremble, — allusion à l'origine de Délos. Les Griffons gardent les trésors enfouis dans la terre, les Pygmées et les Imses se disputent les royaumes souterrains, les Dactyles forgent les métaux. Cependant .Méphistophélès se perd dans les groupes de Larves et de Lamies. Au premier abord, le vieux diable est séduit par la beauté des formes qui s'offrent à lui ; les apparences tentent sa luxure ; peu à peu, il s'humanise, il ose, il devient familier. Par malheur, il oublie qu'il est dans la nuit de Walpiirgis ; il prend des illusions pour des réalités, et les illusions qui dansent à ses côtés se dissipent au premier attouchement de ses mains, ou plutôt se transforment en figures hideuses, qui, bien loin d'exciter sa concupiscence, ne soulèvent que son dégoût.
Ici les Esprits de l'antique nature commencent à s'émouvoir en tous sens, les eaux du Peneïos s'enflent et bouillonnent, les feuillages sacrés ondulent, et des bruits inouïs roulent dans les airs sur les ailes du vent. Les idées antiques et les idées modernes se rencontrent et se donnent la main dans ce Josaphat poétique. Tant que dure l'intermède, on se sent comme enveloppé d'une vapeur mélo- ■ dicuse ; il semble qu'on entende planer dans l'air, au-dessus de la voix des Sphinx, des Syrènes et des Dactyles, une harmonie âpre et sauvage dont on écoute avec ravissement les divagations infinies, sans essayer de remonter à leur source. On ignore qui soulève ainsi dans l'espace cette grande voix éplorée et confuse, si c'est le passé qui chante ou le présent. Cela peut venir d'Orphée errant dans les bois de la Thrace, ou de Weber conduisant à travers les brouillards sonores la meute fantastique de Samiel. Tout s'anime, frissonne et palpite : on dirait une forêt enchantée du moyen Age ; le marbre de Paros lui-même élève la voix et parle comme la statue du Commandeur : sabbat prodigieux où défilent l'une après l'autre, sous l'évocation puissante de Goethe, les pales et mystérieuses figures que l'œil de l'initié peut seul entrevoir dans les ténèbres
oO GOETHE.
(lu pagnnismo; car rnnliquilé, elle aussi, a ses lerrenrs, (erreurs sombres- et morues, dout le vulgaire ne se rend pas comple et que le pontife exploile à sou profit.
Ou ne cesse de se répandre en beaux discours sur l'instinct merveilleux qui poussa les Grecs vers les choses pures et sereines de Tart, et de vanler avec amour l'immuable sourire de leurs divinités de marbre. Mais sait-on, après tout, si celte persévérance à ne jamais produire que les grâces de la nature ne leur vient pas plutôt de la nécessilé d'obéir à la loi religieuse qui garde le dogme au fond du sanctuaire et défend au ciseau d'entamer le symbole ? On ne peut, certes, attribuer à l'imaginalion de Goelbe les figures sans nombre qui s'agileut dans le cercle immense de cet intermède: ce sont là des figures antiques d'aussi bonne race que les béros de V Iliade, des Perses, ou (V OEdiperoi, et cependant vous ne les trouvez ni dans Homère, ni dans Escbyle, ni dans Sopbocle. Non pas que ces grands maîtres aient vécu dans l'ignorance de ces créations mystérieuses que (ioethe a produites à la vie de l'air et du soleil ; mais ils ne les abordent jamais (ju'avec une réserve extrême, et s'éloignent d'elles sitôt après les avoir nommées, sans chercher à les dégager du symbole qui les enveloppe. Pour voir surgir le romantisme de l'antiquité, il faut attendre le mouvement alexandrin. C'est là, dans la débâcle universelle qu'amène l'invasion du christianisme, qu'apparaissent pour la première fois ces myriades de dieux inconnus. La confusion s'empare du monde, le Serapeum croule, et Julien, dans les efforts désespérés qu'il tente pour relever l'édifice mythologique du passé à jamais aboli, renverse toute hiérarchie ; si bien que le symbole, si longtemps retenu dans les ténèbres du sanctuaire impénétrable, finit par remplacer au grand jour les dieux de marbre tombés en poudre sous le marteau des chrétiens. Et c'est pourquoi Goethe, après deux mille ans, voulant accomplir au profit de la poésie l'œuvre que Julien avait tentée en vain dans un but politique, Goethe devait prendre à l'antiquité, non la forme périssable tant de fois épuisée par des mains glorieuses, mais le dogme, mais l'idée où la vie se perpétue, et qui était le seul point de contact par où notre siècle put entrer en rapport avec l'antiquité .
L'intermède vient de finir, le drame commence. Hélène, entourée du cbceur des vierges troyennes, s'arrête devant le palais de Ménélas. Les images coulent de ses lèvres avec la richesse et l'abondance de l'inspiration homérique ; sa belle voix au timbre d'or plann dans les régions de la mélodie : ineffable langage, dont Goethe emprunte le secret aux chantres de l'Olympe . Dès les premières paroles d'Hélène, on sent que désormais l'ceuvre se meut dans le cercle de la réalité. Assez longtemps le poète a parcouru l'espace, traçant dans l'air au hasard les fidles visions de son délire. Celte fois la figure d'Hélène l'attire et le fascine au point qu'il ne peut s'empêcher de la prendre au sérieux ; il l'aime, et l'inquiet désir qu'il ressent pour elle nous est un sur garant de la beauté visible et palpable qu'il s'attache à lui donuer. Remarquez comme, dès le premier vers, le ton change, comme la voix se hausse, comme le style revêt tout à coup une [tompe inusitée. Quelle ampleur dans le discours 1 quel appareil solennel dans l'ordonuance des rhythmes ! on entend le bruit du cothurne retentir sous le péristyle sacré. Ce n'est plus cette fois la vision (jue Faust évoque au premier acte, du sein du royaume des idées, la forme iusaisissable qui passe bafouée et méconnue devant la cour de l'Empereur, et ne doit ((u'au sensualisme le plus grossier les singuliers complinieuls qu'elle recueille. Non, c'est la fille grecque, c'est
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Hélène de sang et de chair, j'allais dire de inarbre, le IVuil des amours An Cygne el de Léda, l'amanle incomparable de Paris et d'Achille ; celle que (loelhe a rêvée, qu'il désire de tonte la puissance de son cerveau; celle enfin qui, plus que Melpomène, plus cpie loules les Muses, représente la poésie antique, car elle est la beauté pure. Où trouver en effet, dans le monde païen, une idée qui ne se soit confondue avec elle en un baiser de feu, sous les lauriers-roses de l'Eurotas ou les voûtes du sanctuaire domestique ? On conçoit que la poésie moderne ait voulu porter la main sur ce corps suave que tant de lèvres immortelles ont touché. Si, dans la nuit classique de Walpingis, le poëte célèbre la fête des éléments, cet acte tout entier est consacré par lui au culte de la pure beauté, élément, elle aussi, — élément unique du monde de la pensée et de l'imagination. Supposez un instant que ce n'est point la véritable Hélène qui paraît devant vous, aussitôt l'allégorie perd tout son sens. Faust, le représentant du romantisme, ne doit en aucune façon se marier avec une ombre; il lui faut pour compagne la beauté dans sa manifestation plastique, Hélène. Ainsi seulement la poésie classique peut entrer en rapport avec la théorie moderne. Le beau côté de la chevalerie, — le chant et l'amour, la force de la jeunesse et de la nature, — sert de transition vers la grande forme et la puissance inflexible de l'antiquité. Ainsi le poëte atteint son but, qui est ici de montrer l'art antique passant à l'art romanlique, tout au rebours de la nuit de Walpiirgis, où c'est le romantique qui passe à l'antique. De l'alliance de ce double élément avec la nature et la plasli(|ue naît la vraie poésie.
Hélène est une imagination des plus belles années de Goethe, une idée venue en même temps que Hermann el Dorothée, peut-être avant. Voici, du reste, ce qu'il en dit lui-même dans une lettre à Schiller, 12 septembre 1800 {Ihießvechsel, Th. V. S. 506) : « J'ai mené à bien, cette semaine, les situations dont je vous ai parlé, et mon Hélène est vraiment venue au jour. Maintenant le beau m'attire tellement vers le cercle de mon héroïne, que c'est une affliction pour moi d'avoir à la convertir en une sorte de conte bleu. Je sens bien un vif désir de fonder une sérieuse tragédie sur les matériaux (jue j'ai déjà ; mais je craindrais d'augmenter encore les obligations dont l'accomplissement pénible consume les joies de la vie. » Et vingt-six ans plus lard, dans une lettre à Zelter, 2 juin 182(1 'Briefwechsel mil Zeller, Th. IV, S. 171) : « Je dois aussi te confier que j'ai repris, pour (;e (jui regarde le plan poétique et non les développements, les travaux préliminaires d'une œuvre importante sur laquelle, depuis la mort de Schiller, je n'avais pas jeté les yeux, et qui, sans le coup de collier d'aujourd'hui, serait demeurée in limho palruni. Le caractère de cette œuvre est d'empiéter sur les domaines de la nouvelle littérature, et cependant je défie qui que ce soit au monde d'en avoir la moindre idée. J'ai lieu de croire qu'il en résultera une grande confusion, car je la destine dans ma pensée à vider une querelle. » Il était difficile de loucher plus juste, et le poëte parle ici avec cet admirable instinct critique qui ne le trompe jamais. En effet, je ne sais pas d'œuvre plus prônée et plus méconnue, plus exposée à la fois aux exagérations de la louange el du blâme, plus admirée des uns et des autres, et plus mise en question par tous. Tandis que les philosophes s'y complaisent, attirés parle souffle divin qui s'exhale de la perfection grecque, les romantiques s'en détournent avec horreur, et là où le pied du classique chancelle, le romantique se trouve sur son terrain. Le secret de cette inquiétude qui tourmente les deux parfis me semble tout en-
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lier dans la laiitaisie iniiiieiise de Goethe, (jui a voulu rassembler tous les élémenls dans sa ci'éation. Falalilé atlachée aux enfantemenls du génie! Ces grandes œuvres synlhéliques, qui coniprennenl l'univers de la pensée et de Taclion, sont créées plutôt pour Thunianité que pour l'iiomnie. Dès leur naissance, la discussion s'en enqiare : elles servent de champ de bataille aux opinions les plus con- Iraires, qui s'y livrent un combat éternel d'autant plus indécis, que les chances sont plus également partagées. Ces œuvres éveillent itlulot l'enthousiasme de tous que l'amour et le culte de chacun ; beaucoup les défendent avec courage et persévérance, mais peu se passionnent pour elles. Ce n'est pas au moins, — quant à ce qui regarde l'observation des sentiments, les grâces de la pensée, le soin curieux du détail, — que ces œuvres le cèdent en rien à d'autres. Ce qui leur manque, c'est la classificalion et Tordre. Une foret vierge n'est pas un sentier. Les intelligences oisives et modestes trouveraient là aussi la douce fleur de l'âme, mais cachée et perdue sous les grandes herbes qu'il faudrait séparer avec peine, et l'on s'explique comment il convient mieux à leur heureuse nonchalance d'aller respirer les pâles violettes dans le coin de terre isolé où Pétrarque et Novalis les ont plantées. Une chose qui du premier abord glace la sympathie du lecteur, c'est l'ironie inexorable qui se manifeste dans ce livre sous toutes les formes. Goethe ne procède guère autrement : génie essentiellement profond et varié, il voit d'un coup d'œil infaillible les tendances du moment, et trouve dans la fécondité de sa nature généreuse de quoi y satisfaire. 3Iais l'imitation suit le génie comme son ombre ; la voie ouverte, tous s'y précipitent au hasard, et c'est alors un plaisir de dieu pour le vieillard (|ue de comprimer tout d'un coup ces élans effrénés par un éclat de rire inextinguible. Goethe fait un peu, autour du troupeau littéraire de son temps, l'oflice du chien de berger : dès que les moutons se débandent et vont dévastant le beau pâturage que leur a découvert la sagacité du maître, le vieux gardien attentif se lance après eux, d'un bond dépasse les plus hardis, et les ramène à l'étable en leur mordant l'oreille jusqu'au sang. Je citerai, à l'appui de ce que j'avance, dans la première partie de Faust, l'intermède tout entier des IVoccs d'or dOhévon et de Tilania (Obérons und Titanids (j^oldne Hochzeit), et dans la seconde, ces allusions de toute sorte et ces passages satiriques où certaines idées, fort en honneur dans un passé encore très-près de nous, ne sont guère plus épargnées que les faiblesses de Nicolai et de ses contemporains dans les scènes du Brocken. — Voici en quels termes Goethe parle de l'accueil fait à sa création d'Hélène dans certaines capitales de l'Europe : « Je sais maintenant comment on a salué Hélène à Edimbourg, à Paris, k Moscou ; peut-être n'est-il pas sans intérêt de connaître, à ce propos, trois façons de penser tout à fait opposées. L'Ecossais cherche à pénétrer dans l'œuvre, le Français à la comprendre, le Russe à se l'approprier. Il ne serait pas impossible qu'on trouvât ces trois facultés réunies chez le lecteur allemand. » [Goethe an Zelter, 20 mai 1828 ; Ikiefwechsel, Th. V, S. 44).
Cependant Hélène est entrée dans le palais de Ménélas : le chœur chante un hymncà la gloire des dieux, qui ont protégé le retour de l'héroïne. Mais tout à coup la l'oine épouvantée sort du palais, et tombe dans les bras de ses compagnes. Ses traits si calmes sont émus ; on dirait ({ue la colère lutte sur son noble front avec l'étonnement.
Lr cHŒrR. Découvre, noble femme, à tes servantes qui l'assistent avec respect, ce qui est arrivé.
GOETHE. r,ö
Mélène. Ce que j'ai vu, vous le verrez vous-nièiiies de vus propres yeux, à moins que l'antique nuit n'ait englouti aussitôt son œuvre dans le sein de ses profondeurs, d'où s'échai)pent les prodiges ; mais, pour que vous le sachiez, je vous le dis à haute voix : — Comme je traversais d'un pas solennel le vestibule ausière de la maison royale, songeant à mes nouveaux devoirs, le silence de ces pieux déserts m'étonna. Ni le bruit sonore des gens qui vont et viennent ne frappa mon oreille, ni le travail empressù et vigilant mon regard ; aucune servante ne m'apparul, aucune ménagère, de celles qui jadis saluaient amicalement chaque étrauger. Cependant, comme je m'approchais du foyer, j'aperçus, près d'un reste attiédi de cendres consumées, assise sur le sol, je ne sais quelle grande femme voilée, dans l'attitude de la pensée plutôt que du sommeil. Ma voix souveraine l'invite au travail, car je la prends d'abord pour une servante placée là par la prévoyance de mon époux ; mais elle demeure impassible, enveloppée dans les plis de sa tunique. A la fin seulement, elle élève, sur ma menace, son bras droit, comme pour me chasser de l'àtre et de la salle. Irritée, je me détourne et monte les degrés qui conduisent à l'estrade où le thalamos s'élève, tout paré, près de la salle du trésor. La vision, elle aussi, se dresse, et, me fermant le chemin d'un air impérieux, se montre à moi dans sa grandeur décharnée, l'œil creux, terne et sanglant, comme un spectre bizarre qui trouble la vue et l'esprit... Mais je parle en vain, car la parole ne dispose pas de la forme en créatrice. Voyez vous-mêmes, elle ose se risquer à la lumière ! Ici nous régnons jusqu'à l'arrivée de notre maître et roi. Phébus, l'ami de la beauté, repousse bien loin dans les ténèbres les hideux fantômes de la nuit, ou les dompte.
La destinée lamentable de Troie plane au-dessus de cette introduction. Tout autour d'Hélène, source falale de tant de misères, flotte un nuage si doux, si vaporeux, qu'il semble encore ici que le naturalisme pur des temps antiques l'emporte sur la beauté morale de l'âge chrétien. Que de systèmes sur la poésie réduits à néant par cette démonstration souveraine que Goethe poursuit avec un implacable sang-froid! Le beau dans l'art peut donc se passer du sens moral! Phorkyas représente ici plutôt les terreurs profondes que l'antiquité personnifie dans certaines apparitions que la laideur du diable. Ce n'est que vers la fin, lorsque le romantisme atteint son apogée, que la Laideur se montre. Le classique répugne à Méphistophélès ; il n'ose s'y aventurer que sous un masque; et quelle apparence lui conviendrait mieux que celle de Phorkyas, le monstre sorti de l'Erèbe, l'épouvante des jeunes Troyennes? Car Phorkyas, c'est encore Méphistophélès, on le devine. La manière dont l'imagination de Goethe se donne cours et franchit toute barrière, sans tenir compte des temps et des lieux, pourra sembler étrange ; mais n'oublions pas qu'il ne s'agit ici que de la beauté poétique, et que nous sommes au milieu du rêve d'un Allemand sur l'antiquité, c'est-à-dire bien loin de toute vraisemblance et de toute réalité prosaïque.
La réponse du spectre ne se fait pas attendre. Le chœur des Troyennes repousse et maudit la Laideur. La querelle s'anime. On se rappelle, à propos de cette scène, le naturel souvent brutal de la poésie antique, et les rudes paroles qu'échangent entre eux les héros de la tragédie grecque et des poëmes d'Homère. Cependant Hélène intervient et commande le silence :
HÉLÈNE. Qu'on répare le temps perdu en des querelles arrogantes, et qu'on se liàle d'accomplir le sacrifice ordonné par le roi.
PHORKYAs. Tülil est prêt dans la maison ; la coupe, le trépied, la hache aiguë, Teau lustrale, l'encens, tout est prêt... Désigne la victime.
HELENE. Le roi ne l'a pas indiquée.
PHORKiAS. Il ne l'a pas dite? 0 misère!
HÉLih'E. Quelle aflliction s'empare de ton cœur?
PHORKYAS. Reine, c'est toi-même !
HÉLÈNE. Moi?
PHORKIAS. Et celles-ci.
LE CHŒUR. Malheur et désespoir !
PHORKYAS. Tutomheras sous la hache.
HÉLÈNE. Afîreux! Mais je l'avais pressenti, malheureuse!
PHORKYAS. Cela me semble inévitable.
LE CHŒUR. Hélas ! et nous, quel destin nous attend?
Le chœm% dans les angoisses du désespoir, se tourne vers Phorkyas, implorant d'elle un moyen de salut.
Phorkyas cède enfin aux instances des Troyeunes suppliantes. Le temps presse : il faut se hâter de fuir les murs de Sparte, et s'en aller chercher un refuge sur les bords du Taygète, où une race étrangère vient de fonder une cité nouvelle sous la conduite d'un aventurier glorieux. Hélène demeure un instant irrésolue... Un bruit de clairons annonce l'arrivée de Ménélas : c'est la mort qui s'avance à grands pas, la mort sanglante pour elle et ses blanches compagnes. La reine, épouvantée, n'hésite plus, et remet sa destinée entre les mains de Phorkyas. Un nuage épais couvre la scène, et, lorsqu'il se dissipe, la reine et le chœur se trouvent, par enchantement, au milieu de la cité gothique, où des pages blonds et vêtus de soie et d'or s'empressent à les accueillir. Hélène est conduite vers Faust. Celui-ci, avant même de rendre hommage à la fille immorlelle du Cygne, fait charger de fers, en sa présence, le gardien de la tour, Lyncéus, pour avoir négligé d'annoncer qu'il la voyait venir. Hélène sourit d'aise à ce premier témoignage de galanterie chevaleresque, et pardonne au gardien. Faust obéit, et s'avoue le vassal de la pure beauté. Dès ce moment, l'byménée de Faust et d'Hélène est décidé. Le représentant du moyen âge monte sur le trône de l'héroïne antique, et partage avec elle le royaume infini. Hélène ne se lasse pas d'admirer les ])bénomènes merveilleux qui dansent autour d'elle comme les rayons d'un soleil inconnu. C'est un monde tout entier qui se révèle à ses sens. La belle fleur divine, transplanlée sur un sol étranger, épanouit son calice d'argent, d'où s'échappent de suaves parfums qui enivrent Faust. Cependant des cris tumultueux troublent le calme delà vallée heureuse. Lesenvoyésde Ménélas viennent réclamer Hélène. Faust se lève, et les repousse à la tête de ses hommes d'armes. La valeur protège la beauté et s'en rend digne. Bientôt le calme renaît, doux, embaumé, voluptueux, inaltérable. Le chœur s'endort çà et là sur les degrés du palais et sur les touffes d'herbe où serpentent les eaux vives. Hélène et Faust, l'œil humide, la lèvre altérée, ivres de désirs et d'amour, se perdent, la main dans la main, sous l'épaisseur du feuillage dans les ombres de la grotte mystérieuse. Bientôt Phorkyas annonce (pi'un enfant nouveau-né bondit, en se jouant , du giron de l'épouse sur le sein de l'époux ; un merveilleux enfant, nu (Taboid, jiuis velu de pourpre et d'azur, la lyre d'or à la main, comme un petit Pliébus, l'auréole de; lumière sur les tempes. Euphorion paraît; il (•ourt.il bondit, quitte le s(d, monte vers les astres, et se balance
GOETHE. ôîi
dans rinfini, joyeux, insoiicianl, d loiijoiirs cliaiilanl, d'une voix plus pure que le crislal, des slroplies romanlicpies que la musique aérienne acconqiagne. On voit ainsi ce que Goethe emprunte à la légende et ce qu'il y ajoute. Les amours d'Achille et d'Hélène, vous les trouverez ici. Rien n'est perdu, ni l'ardeur des caresses, ni l'harmonie de l'air, ni l'enchantement du site, mystérieuse étreinte d'où naitde même Euphorien, l'enfant divin, la poésie. Seulement, au lieud'A" chille, c'est Faust; au lieu de la beauté humaine, la beauté idéale, l'intelligence. Hélène reste ce qne l'antiquité l'a faite, ce qu'elle sera toujours. Quel représentant plus noble et plus digne l'antiquité plastique trouverait-elle?
Ainsi, les éléments de toute poésie se rencontrent et s'assemblent; l'antiquité épouse le romantisme, et de cet hyménée sort la poésie moderne avec sa forme originale, son intimité sympathique, mais aussi avec ses désirs sans bornes, son impatience du joug et de la règle ; réelle à la fois et symbolique, — tantôt voilée, tantôt nue comme le marbre antique, — aujourd'hui noyée dans les brouillards, demain sereine, et la lumière au front, — féconde et capricieuse comme le soleil, où elle tend sans cesse, au risque de tomber dans l'eau comme Euphorien et comme Icare. Icare, c'est l'inquiétude incessante de la pensée, l'aspiration éternelle vers un but ignoré qui s'élève toujonrs à mesure qu'on monte, la fièvre d'un dieu insensé dans le cerveau d'un pâle adolescent, tout ce qu'il y a de vaste, d'inflni, dans les vœux des immortels, et tout ce qu'il y a de factice et de vain dans l'action des hommes ; le désir insatiable qui cherche la source, et tombe foudroyé avant de l'avoir découverte ; l'âme de Byron sur deux ailes de cire qui fondent au soleil. — L'antiquité, qui devinait Faust en créant Prométhée, a pressenti Byron dans Icare; el Goethe, — ce magicien de la poésie, ce conciliateur suprême qui sait par quels côtés latents les éléments disjoints d'un monde, dont l'unité fait l'harmonie, peuvent se réunir; — Goethe, après vingt siècles, confond ensemble ces deux relations d'une même idée dans une allusion pleine de mélancolie et de charme, grâce à laquelle la trinité symbolique se complète, et dont il emprunte le nom mélodieux aux légendes de la mythologie antique.
Tel est lemylhe qui clôt l'intermède antique de la tragédie. Au premier aspect, la part que Goethe fait à Euphorien semble assez belle. Représentant par sa mère de la beauté pure, de la beauté grecque, et de la science allemande par son père, quelle destinée plus glorieuse dès le berceau! Et cependant Goethe ne s'en tient pas là, il faut à sa création quelque chose de contemporain qui en rehausse la vie et l'éclat dans le présent. De l'idée d'Euphorion, étoile radieuse sitôt éteinte au firmament de la poésie, à l'idée de lord Byron, il n'y a qu'un pas. Euphorion sera Byron. Ainsi Goethe paiera le tribut de sa plainte sublime à la mémoire de l'auteur ûe Manfred, et son œuvre trouvera dans cette douleur généreuse une mélancolie imposante et grandiose que l'antiquité seule n'aurait pu lui donner. Quel autre que Byron serait cejeune immortel au splendide visage, aux tempes sereines qu'une flamme illumine, ce génie inquiet qui gravit d'un pied ferme les pics escarpés et neigeux, plonge au hasard dans les abîmes, appelle la guerre, et trouve enfin la mort en cherchant un idéal qu'il ne peut atteindre?
EUPHORION. Je sens des ailes qui me poussent. Là-bas, là-bas, le devoir m'appelle. Laissez, que je m'envole !
(Euphorion s'élance dans l'air, ses vêtements le portent quelque temps. Sa tète rayonne et laisse dans le ciel une trace lumineuse.)
LE CHŒUR. Icare ! Icare ! assez de malheur!
(ünbeau jeune homme tombe aux pieds de Faust et d'Hélène. Son visage rappelle des /rai/s connus. L'enveloppe matérielle disparaît; l'auréole nionteverslccicl ; lesvêtcments,lemanteauet la lyre restentsurle sol.)
iiKLKNE, à Faiisl. Antique parole que je devais consacrer par mon exemple : — Le bonheur et la beaulc ne restent jamais longtemps unis ! — Les liens de l'existence et de l'amour sont brisés ! Jelc déplore, leur dis un douloureux adieu, et mejetteencore une fois dans tes bras ! — Perséphone, rerois le fils, reçois la mère !
(Elle embrasse Faust et disparaît, Faust ne retient d'elle que ses voiles.)
Hélène retourne dans l'Hadès, auprès de Perséphone ; mais les Nymphes du chœur refusent de la suivre : une aspiration indicible vers l'élernelle nature les possède, et toutes finissent par s'abîmer dans son sein et se perdre dans la végétation, dans les flots, dans les airs. Ainsi, la nature est la source et la fin des choses : tout en vient et tout y retourne. Le panthéisme a trouvé de nos joiu's sou poëte dans Goethe, comme le dogme catholique avait trouvé le sien, au moyen âge, dans Alighieri. — Les belles Nymphes du chœur se plongent dans la nature. Elles vont donc frémir comme les arbres, s'exhaler comme l'air, couler comme les eaux ; elles vont, pampres verdoyants, serpenter autour des coteaux. Tandis que leur transformation s'accomplit, elles célèbrent leur vie nouvelle en tétramètres trochaïques, idylle digne de Théocrite.
Les vêtements dHélène, transformés en nuage, enveloppent Faust, l'enlèvent, et déposent l'infatigable aventurier sur le pinacle d'une haute montagne qui domine la terre, un peu comme le sommet de Judée où l'Esprit du mal conduisit Jésus pour le tenter. Faust demeure pensif, et, tandis que le brouillard flottant disparaît du côté de l'est, il voit glisser dans sa transparence vaporeuse toutes les pensées de son ame. On dirait un miroir gigantesque où défilent une à une les sensations de sa vie, formes qui grandissent et passent, insaisissables et vaines comme la vapeur qui les enfante ou plutôt les réfléchit, lumières qui tremblent au moment de s'éteindre, fantômes qui traversent le vide à grands pas pour aller au néant. Toutes ont passé, lorsqu'il s'en élève une dans le cristal, une qui reste; le nuage a beau s'éloigner, elle diminue et ne disparaît pas : c'est Marguerite, le premier rêve de jeunesse, le premier désir, la première pensée d'amour ; Marguerite, cette perle divine que tant d'orages ont refoulée dans les plus profonds abîmes de sa conscience, toujours plus pure, plus limpide, plus baignée de lumière, chaque fois qu'un rayon du soleil amène pour quelques heures la quiétude et la sérénité.
Cependant la nature impatiente de Faust ne tarde guère à se faire jour ; il n'est pas dans son caractère de remuer longtemps les cendres éteintes de ses sensations pour y chercher qucl([ucs parcelles d'or. La Mélancolie peut s'asseoir à l'ombre et se réfugier dans le passé ; les vives splendeurs du soleil l'éblouissent, cl l'idée de l'avenir la trouble ; mais lui, avec le désir insatiable qui le possède et l'agile, s'il recule d'im pas, c'est pour s'élancer d'un bond })lus impétueux sur le sommet qui ferme l'horizon à son œil d'aigle. Il faut à son activité dévorante un aliment nouveau ; il y a dans la comédie humaine une scène qu'il n'a pas jouée encore : la guerre. Cette scène, il la demande, il la veut, dùlMéphistophélès comj)oser le drame tout exprès ; du reste, il se soucie fort p(ni des titres et des honneurs, cl n'envisage la question qu'au point de vue de l'inexorable activité (pii le pousse.
Faust décrit avec chaleur le mouvemeiil (Meriiel do la mer ; celle force qui se dépense en vain l'irrile et le prüV(»(jue; il vent la coml»allre et la réduire. Sa fureur d'agir va désormais s'en prendre aux éléments. En proie à l'ambition qui le possède, il rôve déjà un vaste domaine, une immense étendue de terrain où sa volonté règne en souveraine. Eh bien ! tout cela il saura se le conquérir, non sur les hommes, auxquels il se ferait scrupule de porter préjudice, mais sur l'Océan, qu'il refoulera dans son lit par des digues. Méphistophélès n'entrevoit qu'un movcn : la guerre. Le mauvais gouvernement du clergé a précipité le royaume dans l'anarchie ; un An ti -Empereur vient de surgir. L'occasion s'offre belle pour les actions d'éclat. Que Faust entre en campagne, qu'il procure la victoire à l'Empereur légitime, et sur-le-champ il recevra pour fief le rivage de la mer, cette vaste étendue de côtes où sa domination impatiente brûle de s'exercer.
L'Empereur est tombé dans le piège que Méphistophélès a tendu sous ses pas au premier acte. A l'aspect de ces richesses diaboliques dont les trésors de l'Etat ont regorgé tout à coup, la tête lui a tourné ; au lieu de gouverner son peuple, il s'est mis à jouir de la vie en Sardanapale. Déjà la révolte lève la tête, l'anarchie éclate de toutes parts, le clergé vient d'élire un nouveau chef, qui s'avance à grandes journées contre son souverain légitime. Méphistophélès accourt à son aide; les Trois-Vaillants, Raufebold, Habebald, Haltefest, l'accompagnent. Faust est promu à la dignité de généralissime ; il n'entend rien à la guerre, peu importe. — Prends toujours le bâton de général, lui dit Méphistophélès, et je réponds de l'affaire. — Cependant un bruit fatal court dans les rangs, on parle de la défection des corps alliés ; l'Empereur fait bonne contenance : « Un prétendant vient pour me conquérir; aujourd'hui, pour la première fois, je sens que je suis l'Empereur. ^ Faust, armé de la tête aux pieds, s'avance au nom du Nécroraan de Nurcia, que l'Empereur a sauvé jadis du bûcher, et propose au maître du monde le secours de la magie. L'offre de Faust est acceptée. La bataille s'engage, les Trois-Vaillants fondent sur l'ennemi ; Méphistophélès évoque, des quatre coins de la terre, des légions de fantômes, qui, bardés de fer, cheminent en grandissant à travers l'espace, et sèment sur leurs pas la confusion et l'épouvante. Méphistophélès, Faust et l'Empereur suivent du haut de la montagne les chances longtemps douteuses du combat.
Cependant l'aile gauche souiîre, l'ennemi escalade les hauteurs, la situation devient grave. ]\léphistophélès s'empare du commandement et dépêche aussitôt des corbeaux messagers près des Nymphes de la montagne.
MÉPHisTornÉLÈs. Çà, mes noirs cousins ! vite à l'œuvre, vite au grand lac de la montagne 1 Saluez de ma part les Nymphes, et tachez d'obtenir d'elles uiu^ apparence d'inondation.
(Pause.)
FAUST. Certes, nos messagers ont dû faire dans les règles leur cour aux dames des eaux. L'inondation commence à gronder. Çà et là, des cimes arides et chauves du granit s'échappe la source vive à larges flots
MÉpniSTOPnÉLÈs. Pour moi, je ne vois rien de ces prestiges des eaux ; des yeux humains peuvent seuls se laisser abuser de la sorte, et l'aventure étrange me divertit ; elles se ruent par masses transparentes. Les ind»éciles pensent se
noyer et s'éveHiient de la plus singulière façon à courir à la nage. Maintenant la confusion est partout
La rébellion une fois en déroute, les Trois-Vaillanls pénètrent dans la tente splendide du prétendant, et se mettent en devoir de loul piller, lorsque les trabans de l'Empereur légitime entrent à point pour les chasser. Arrive l'Empereur, qui s'empare du trône vide et récompense les grands dignitaires qui lui sont restés fidèles. L'Arcbi-Maréchal, rArclii-Chambellan, l'Archi-Ecbanson, reçoivent des privilèges sans nombre, dont l'Archevêque, en même temps grandchancelier de la cour, leur transmet les brevets scellés du sceau de l'Etat. Les princes temporels se retirent, l'Archevêque blâme l'Empereur de la victoire sacrilège qu'il vient de remporter avec l'aide des puissances de l'enfer ; il le menace de toutes les foudres de Rome, s'il ne cède aussitôt à l'Eglise une bonne partie de son territoire. On élèvera sur le champ du combat une cathédrale qui sera bâiie avec les deniers de l'Empereur, et dont les revenus de l'Etat paieront l'entretien. Le clergé n'en reste pas là : il exige encore, avant de consentir à parler d'accommodements, une part du rivage que Faust a conquis sur la mer. Goethe, qui n'aime pas le catholicisme, ne laisse pas échapper l'occasion d'attaquer avec violence la constitution de l'empire au moyen âge. D'un coté, c'est la faiblesse et l'impuissance des empereurs ; de l'autre, la cupidité, l'avarice et la simonie de la cour de Rome. On a peine à s'expliquer comment Goethe, ce génie si impartial et si froid sur tout autre point de l'histoire, s'obstine, pour obéir à je ne sais quelle haine, à ne voir dans le catholicisme qu'une affaire de sacristie et d'antichambre ; comment lui, dont la pensée aime tant à planer dans la généralité, peut oublier seulement à ce sujet l'ensemble grandiose pour de misérables détails, qu'il poursuit avec une animosité vraiment déplorable.
Le cinquième acte est comme un épilogue immense où le mystère se dénoue dans la splendeur et l'azur du firmament. Le motif glorieux que les immortelles phalanges chantent dans l'introduction de la première partie de Faust, revient ici, mais varié à l'infini par le sublime orchestre, par les voix sonores des chérubins en extase qui l'entonnent avec ravissement, mais plus pompeux, plus grand, plus solennel, plus enveloppé d'harmonie et de vapeurs mystiques. Goethe a fait cette fois comme les musiciens, comme Mozart, qui ramène à la dernière scène de Don Juan la phrase imposante de l'ouverture. Chaque maître procède selon la mesure de son art ; celui-ci trouve l'unité de l'œuvre dans un verbe, celui-là dans un motif, tous deux dans une idée puissante et féconde. Seulement l'idée de Mozart est sombre et lerril)le, sa musi(|ue chante la mort et le jugement par la voix superbe des trombones. Ici, au contraire, les fanfares divines annoncent le pardon et l'oubli. Mozart, rêveur et enthousiaste, comme il convenait à la nature ardente, passioiméc et expansive du plus grand musicien qui ait jamais existé, Mozart est plus catholique qu'il ne le croit lui-même ; le Viennois sensuel s'abandonne à la fièvre qui l'emporte, et, dans cette débauche du corps et du cerveau, aboutit au catholicisme terrible d'Orcagna, au point qu'il s'épouvante ensuite de son œuvre et qu'il en meurt. Le finale de Don Juan prêche la mort conuTu; un sermon de Savonarole. Goethe, au contraire, penseur énergique et profond avant d'être poète, n'aborde jamais un dogme, (juel qu'il soit, qu'à la condition de se le soumettre. C'est là pour lui un terrain plus ou moins fécond dont il s'empare, et qu'il sillonne en tous sens. Si Goethe met le pied dans le ciel catholique, il y éveille aussitôt toutes les rumeurs des sources et des bois.
(U) ET Uli. :,'.)
lous les bruits de la végélalion. On respire dans le ciel de Goellie loiilcs les vives odeurs du panthéisme. Plus de responsabilité misérable, plus de moi't hideuse, plus de terrible chàLiment ; partout la vie et la gloire, et la transformation dans l'éther fluide et lumineux. Il est impossible d'assister à ce spectacle sans se rappeler ces peintures divines de la primitive école italienne, où les martyrs et les saints canonisés, vêtus de chapes d'or, montent à travers des tentures d'azur et de flamme dans la gloire de Dieu, l'œil attaché sur les beaux chérubins qui les conduisent et sèment des roses dans l'espace.
Je reprends l'analyse. — Philémon et Baucis habitent une chaumière au bord de la mer, une modeste chaumière cachée comme un nid, avec la petite chapelle (|ui la domine, sous des touffes embaumées de tilleuls. Survient un voyageur. Le couple pacificpie, qui l'a sauvé jadis des flots, l'accueille avec amour, et lui raconte les prodiges du nouveau maître du rivage. On parle des plaines qui se défrichent, des moissons qui poussent, des grands bois qui montent, des murailles ipii s'élèvent avec une promptitude surnaturelle. La puissance mystérieuse de cet homme les épouvante. « Il est impie, il convoite notre hutte et noire bois ; et lorsqu'il veut s'agrandir aux dépens de ses voisins, il faut se soumettre. « Cependant les deux époux trouvent des consolations dans la prière et la piété. « Laissez-nous aller à la chapelle saluer le dernier rayon, laissez-nous sonner la cloche, tomber à genoux, prier et nous abandonner au dieu antique. »
Faust, parvenu au terme de la plus grande vieillesse, se promène dans les jardins somptueux de son palais de marbre. Tout à coup le gardien de la tour annonce l'arrivée d'un navire chargé des plus rares trésors des contrées lointaines. Cette nouvelle laisse Faust indifférent ; la sonnerie de la chapelle trouble son repos ; l'envie et la tristesse cheminent désormais à ses cotés. En vain 3Iéphistophélès s'efforce d'émouvoir en lui un reste de cupidité ! « Quelle fête cependant! nous avons appareillé deux vaisseaux, il nous revient une flotte ; c'est sur la mer seulement qu'on trouve la liberté du commerce et du pillage. Avez-vous la force, vous avez le droit ; on s'informe du pourquoi, et jamais du comment ; ou je ne me connais pas en navigation, ou la guerre, le commerce et la piraterie sont une trinité inséparable. « Faust laisse dire son infernal associé, d'autres soins le travaillent. Tant que les deux vieillards habiteront près de lui, il sera malheureux ; il veut que les tilleuls lui appartiennent, et puis cette cloche l'obsède.
Voilà donc comme il faut toujours qu'on me torture ! Plus je suis riche, el plus je sens ma pauvreté. Le bruit de cette cloche ainsi vers moi porté , Et de ces frais tilleuls le suave murmure, Me parlent de l'Eglise et de la sépulture ; La volonté de Dieu, sa force, son amour, Jusque sur ces graviers viennent se faire jour. Comment donc rassurer ma pauvre conscience? Cette cloche d'enfer sonne, et j'entre en démence.
Ce qui lient à l'Eglise lui répugne. Méphistophélès le confirme de toutes ses forces dans ces dispositions, et lui conseille de s'emparer de la chaumière et du bois qui l'entoure, et d'offrir en dédommagement, aux pieux époux, un petit bien que Faust leur a choisi d'avance. Au même instant, la voix de Lyncéus annonce l'incendie. L'espace est envahi, les arbres craquent, les murailles s'effondrent, le fléau grandit jusqu'au ciel ; c'est la maison des pasteurs qui brûle ;
40 GüKTUE.
riiiceiKÜc «■oiisiiino lu clia[)elle el les tilleuls ceiileiiuires. A de pareils ravages, Faiisl reconnaît l'ouvrier, et comme autrefois, sur la montagne, l'accable de ses malédictions. Cependant peu à peu les tempêtes de sa colère s'apaisent avec l'incendie; alors une mélancolie inexorable s'empare de sa conscience, elle vent mortel de la trislesse souffle sur lui du milieu des ruines encore fumantes.
Vers minuit, quatre femmes vêtues de gris s'avancent : la Pénurie, la Conscience, le Souci, le Malbeur ; les trois premières ne peuvent entrer ; le Souci se glisse par le trou de la serrure.
Un sombre pressentiment s'empare de Faust; aux approches de la mort, la magie lui devient odieuse :
Te trouverai-je donc toujours sur mon chemin, 0 toi, Älagie! ô toi qui me suis comme une oml)re! Quand pourrai-je oublier tes formules sans nombre, Tes évocations en qui jadis j'eus foi?
Nature, que ne suis-je un liomme devant toi ! Ah ! ce serait alors la peine d'être au monde. Un homme, je l'étais jadis quand je suis né, Avant d'avoir fouillé l'immensité profonde Avec ce mot fatal par qui je suis damné !
Belles paroles, dites quand il n'est plus temps. Faust s'en aperçoit. Le Souci, malgré sa résistance, lui souffle sur les yeux : il devient aveugle; son ardeur s'en accroit.
Cependant Méphistophélès, accompagné des Lémures , paraît dans le vestibule du palais, et commande à ses étranges satellites d'élever un tombeau. Le bruit du travail réjouit Faust; Méphistophélès le raille : « De toute manière, vous êtes perdu ; les éléments conspirent avec nous, tout marche au néant. » Parole terrible et fatale bien digne de l'Esprit du mal, qui ne voit à l'activité humaine d'autre but que le néant. Tout ici-bas n'est qu'une lutte éternelle de la vie et de la mort, et l'œuvre des hommes sert de pâture aux éléments. Faust s'élève contre cette opinion de l'enfer : « Oui, je crois de toutes mes forces à cette parole, fin dernière de la sagesse : Celui-là est digne de la liberté comme delà vie, qui peut chaque joiu' se la conquérir. » Il voudrait doter de vastes Etats son peuple libre: •< Ah! que ne puis-je voir une activité semblable! puissé-je vivre sur un sol libre, avec des hommes libres! Alors seulement je dirais à l'heure qui va fuir : Reste, reste, tu es si belle! Non, la trace de mes jours terrestres ne doit pas s'effacer! — Dans le pressentiment d'une telle béatitude, je goûte maintenant l'heure ineffable. » Faust assouvit en cette extase le désir si ardemment exprimé dans la première partie ; ce pressentiment le conduit à la plénitude de l'existence, l'œuvre de sa vie est consommée. Les Lémures s'emparent de Faust et le couchent dans le tombeau.
Lr chœur. L'heure s'arrête, l'aiguille tombe. MÉPHISTOPHÉLÈS. Elle tombe, tout est accompli!
Ainsi Faust trouve le but de son activité dans un pressentiment extatique ; les voluptés de la vie n'ont pu le satisfaire. Méphistophélès a perdu son pari, car ce n'est point le présent qui arrache à Faust les paroles par lesipiellesson existence terrestre se consomme, mais l'espérance d'un avenir meilleur.
Au nutnionl où Méphistophélès va saisir sa proie, le firnifunenl s'ouvre, et des
logions (ranges apparaissent à l'horizon, dans les splendeurs d'une céleste aurore. L'espace s'emplit d'une musique harmonieuse, que Méphistophélès trouve insupportable; chaque note du concert divin lui tombe dans l'oreille comme uikî goutte de plomb ardent. Les anges se dispersent dans les campagnes de l'air, et sèment les roses à pleines mains, roses mystiques devant lesquelles les compagnons hideux de Méphistophélès reculent épouvantés. Méphistophélès tient bon d'abord, et se débat, au milieu des roses qui le couvrent, dans les angoisses d'un aflVeux supplice. Ici la lutte éternelle du mal contre le bien, du laid contre le beau, de l'impur contre le saint et l'immaculé, se produit environnée de tous les merveilleux prestiges d'une poésie dont l'esprit humain semblait avoir oublié le secret depuis Dante et sa Divine Comédie. Méphistophélès voudrait maudire les anges, il ne le peut; la flamme céleste, qui pénètre en lui, refoule jusque dans les abîmes de sa conscience de réprouvé le blasphème qui voudrait en sortir ; et sa bouche, crispée pour l'injure, éclate en hymnes diaboliques à la gloire de la béatitude dont le spectacle l'oppresse et l'écrase. Quel supplice pour l'Esprit du mal de se trouver ainsi tout à coup en face du soleil de la grâce , de se sentir ballotté par le flux et le reflux des émanations pures ! le supplice du hibou surpris par l'explosion d'une radieuse matinée d'avril. Comme l'oiseau de nuit, Méphistophélès ferme les yeux et recule ; mais, ô misère ! tandis qu'il cherche à tâtons son gîte ténébreux pour s'y engloutir à jamais, une influence irrésistible le force à é\oquer la lumière flamboyante qui l'offusque. Il appelle les anges, et les anges viennent à sa voix, calmes, confiants, pleins d'un céleste amour et d'une béatitude ineffable, dont s'accroît encore sa torture. Fascination inexorable que le bien exerce dans le monde! — A mesure qu'il recule, les anges s'avancent, et lui, tout en les appelant', recule toujours, dévoré par une sensualité diabolique qui se manifeste dans ses discours et couvre sa peau comme une lèpre.
Les roses que les anges sèment pour féconder partout l'amour divin, la ijrâce et l'éternelle pureté, n'éveillent chez Méphistophélès que le sentiment de la plus hideuse licence. Les anges, pour ravir sa proie à Satan, ont usé de supercberiiî et répandu sur lui les baumes incandescents qui font aimer. Tandis qu'il s'abandonne à son ivresse, les divins messagers lui dérobent la partie immortelle de Faust et l'emportent au ciel. Les anges, une fois sortis vainqueurs de la lutte rappellent à eux les flammes pures ([ui dévoraient le diable. Méphistophélès reconnaît le tour dont il est dupe ; les fleurs célestes ont laissé sur tout son corps des traces sanglantes : l'amour divin consume ceux qu'il n'épure pas.
Cependant, au bord des précipices, dans la profondeur des forets, au sein d'une nature âpre et sauvage, de pieux solitaires exaltent les voluptés de l'amour mystique, et s'abîment dans les océans de la béatitude; à leur voix les échos des rochers sonores et des grands bois émus répondent en chœur; les torrents se précipitent du haut des montagnes, les animaux hurlent dans leurs tanières. Pour la poésie allemande, la nature n'est jamais qu'un vaste clavier dont l'âme humaine dispose à son gré. Le motif seulement varie selon ;les circonstances et les conditions du sujet. Quoi qu'il arrive, il faut que la nature coopère à l'œuvre de l'homme et subisse l'influence du sentiment qui l'affecte, la loi de sa toute-puissante volonté. Ainsi des anachorètes chantent dans la solitude, et voilà qu'aussitôt les arbres, les granits sortent de la vie de la végétation, de la vie des minéraux, pour devenir les tuyaux d'un orgue immense dont la voix accompagne leur musique.
42 (iOETHE.
l^Ruviii», bois, rocliers, solitudes. — Saims ANACHURtriis, dis|ji'r.ses siur It' liant des jiioiikigiies et i'uni|)és dans les crevasses du granit.)
LK CHOKUn ET l'eGHO.
Au gré des vents qui tourbillonnent, Les bois lloltent sur le granit Où les racines se cramponnent ; Les grands arbres qui le couronnent Montent épais jusqu'au zénitli.
L'onde s'émeut et clierclie l'onde ; La caverne s'ouvre profonde, Et le lion silencieux Kode paisible et solitaire, Honorant le sacré mystère, Mystère d'amour de ces lieux 1
Ces rues gigantesques, ces forêts immenses qui s'émeuvent à la voix des pieux anachorètes, ces lions qui répondent à leur psalmodie, tout cela n'est guère selon l'orthodoxie catholique, et l'on peut dire que cette nature vivante, si prompte à entrer en rapport avec le désir humain qui la sollicite , relève moins du dogme de saint Paul que des théories de Spinosa. Goethe, trop sûr de lui-même pour se laisser prendre en défaut en pareille question, a senti l'erreur où il s'engageait, poussé par une invincihle préoccupation de la vie extérieure. Aussi n'a-t-il pas manqué de faire ses réserves et de se ménager d'avance une réponse à l'orthodoxie, en tenant à distance ses principaux personnages et en les désignant sous des dénominations vagues qui ne sauraient entraver son indépendance, et n'impliquent aucun engagement envers l'autorité, telles que Paler Exslaticus, Pater Profundus, Pater Seraphicus. Voilà, il me semhle, ce que le docteur Loevve ne comprend pas, lorsqu'il s'etforce de voir dans le Père Extatique Jehan Pioyshrock, dans le Père Profond saint Thomas de Canterhury, et saint Bonavenlure dans le Père Séraphique. Certes, si Goethe avait voulu mettre en scène ici les fondateurs de la scolastique , rien ne r(;mpêchait de s'expliquer franchemenl ; s'il ne l'a point fait, sans doute c'est qu'il avait ses raisons. Prétendre individualiser ces créations éhanchées à dessein par le poète, et les incarner en quelque sorte dans une existence authentique, c'est vouloir les rendre responsahles, vis-à-vis de l'orlliodoxie, de leurs paroles et de leurs actes, et les faire descendre, sans profit pour la réalité, des sphères où elles se meuvent dans les brouillards vaporeux d'un naturalisme mystique, illuminé çà et là des ardeurs du soleil catholique : slraiagème admirable, du reste, qui met le théologien à couvert, et donne au poète un monde de plus.
Le Père Extatique, en proie au délire de Tamoiir pur, appelle sur lui les plus après douleurs de la chair, ces voluptés suprêmes de la vie ascétique; il se frappe la poitrine, se creuse les flancs de ses ongles, se martyrise à plaisir. Plus il souffre de cuisantes tortures, plus il se réjouit et bénit Dieu. Dans la fièvre chaude qui le consume, l'élément terrestre s'évapore; encore quelques instants, et il touchera au but de ses désirs effrénés. Déjà il ne tient plus à ce monde que parle pressentiment d'une sphère plus pure , déjà il a perdu la pesanteur, et Goethe nous le représente flottant çà et là dans les airs :
PATER EXSTATICL'S.
Ardoiir de la llanimc divine, Liens d'amour, liens de fou, Apre douleur do la poitrine, Écumant appétit de Dieu,
Flèches, traversez-moi!
Lances, transpercez-moi !
Chênes, écrasez-moi!
Eclairs, foudroyez-moi !
Que l'élément périssable et funesie Tombe sans retour.
Et que de mon être il ne reste Que l'étoile ardente et céleste, Noyau de l'éternel armour !
Le Père Profond exalte l'amoiir, source éternelle de toutes choses ; plus calme et plus solennel que le Père Extatique , mais non moins fervent et non moins possédé du désir de tout savoir et de tout comprendre, c'est du sein des abîmes qu'il appelle, pour se confondre en lui, ce Dieu dans la nature, dont il voit partout se révéler la présence. Pxoutez ce chant parti du creux des ravins, du fond des mers, du sein des volcans et des gouffres, cette voix de toutes les profondeurs, qui dit : Amour, nature. Dieu, aussi bien que la voix des anges qui chantent au ciel. Les hymnes sacrés du firmament ont leurs échos dans les abîmes de la lerre :
PATER puoFi'NDUS. (Région bnsse.)
Ainsi (pie la roche éternelle Pèse sur l'abîme profond.
Comme le (lot au flot se mêle Pour l'affreuse inondation ; Comme le chêne magnifique Se porte dans l'air tout d'un coup Par sa propre force organique, Tel l'amour puissant, sympathique.
Qui forme tout et nourrit tout.
Il faut , avant tout , considérer cette scène comme un épilogue que Goethe donne à son œuvre, et qui sert de pendant au prologue de la première partie de Faii<;t, dans lequel Méphislophélès, en présence de la cour céleste, demande au Père Eternel la permission de tenter le vieux Docteur. C'est entre ce prologue, dont on trouve l'idée première dans le livre de Job, et cet épilogue, qui donne l'occasion à Goelhe, ainsi que nous le verrons plus tard, de mettre en lumière ses idées sur la théologie, qu'est renfermé le drame de l'existence de Faust, celle existence insatiable à laquelle la science, l'amour et la conquête ne suffisent pas. Quanta ce qui regarde l'action, il faut en prendre son paru, et, de plus, ne pas se montrer trop exigeant à l'endroit de la clarté ; car il s'agit ici de théologie, de mysticisme, et de mysticisme allemand. Cependant, si toutes ces raisons ne suffisaient pas pour expliquer la présence de tant de personnages bien excentriques, disons-le tout à notre aise, et qui semblent au premier abord ne prendre point de part au mystère qui se joue, Coelhe pourrait répondre qu'il a voulu repré-
senter en eux l'amoiii', la (luiélude au sein de Dieu, opposés à la spéculation lurhulenle de Faust. La nature parle de Dieu sans cesse, et conduit vers Dieu celui qui sait la comprendre ; voilà le sens qu'il faut donner à la présence des anachorètes : ils ont contemplé la nature avec cette intelligence divine des choses qui manquait à Faust, à son activité; et ces hommes, au lieu de tomher parle désespoir dans le sensualisme, élerneUe soif de la soif {ewiger Durst nach dem Ditrstc), ont conquis la béatitude ineffable, du sein de laquelle ils intercèdent, ô néant de la science humaine! pour l'orgueilleux alchimiste.
Arrêtons-nous un moment pour contempler la divine comédie. Voilà bien tous les degrés de la céleste nature, depuis l'initiation au sortir de la vie terrestre jusqu'à la béatitude suprême au sein de Dieu : les Enfants bienheureux, les Chérubins, les Anges, les Séraphins, et, pour tous ces membres de la hiérarchie céleste, des sphères de purification à traverser : la région profonde, la région intermédiaire, la région supérieure. On croirait lire une page de saint Thomas ou de Roysbrock, si le rhythme glorieux de ces strophes de lumière, qu'il faut désespérer de reproduire dans la transparence native de leurs eaux limpides, ne vous rappelait à tout instant la poésie au sein du mysticisme. Le souffle de Goethe nous rend visibles ces myriades d'intelligences éthérées qui peuplent l'infini, et le regard s'élève jusqu'au triangle mystérieux, le long d'une traînée radieuse où brillent et flamboient, rangées en ordre et par degrés, toutes les topazes, toutes les clartés, toutes les splendeurs de la couronne de Dieu ; imagination sublime, vraie théorie des anges, inspirée jadis à Philon par le symbole de l'Échelle de Jacob, et que Goethe emprunte à l'école d'Alexandrie. L'éther est rempli d'habitants ; qu'on ne puisse percevoir avec les sens ces êtres mystérieux, qui en doute? Notre âme, elle aussi, est invisible. L'air est la source de toute vie : pourquoi donc ne serait-il pas habité? Ainsi qu'une ville immense et peuplée, l'espace a ses myriades d'habitants ; les âmes, innombrables comme les étoiles, sont ses hôtes éternels. Parmi ces âmes, il y en a qui tombent et se laissent enfermer dans des corps périssables ; ce sont celles qui flottent dans le voisinage de la terre et que les séductions de la chair attirent. Après un certain temps révolu, elles se séparent de leur corps et remontent vers leur première pairie. Mais souvent le séjour qu'elles ont fait dans le monde a éveillé en elles les désirs impies et le goût des habitudes terrestres, de sorte qu'elles ne tardent pas à retomber. Les autres, au contraire, pénétrées du néant de l'existence, et n'ayant jamais vu dans leur corps qu'une prison et qu'un tombeau, le quittent sans regret, remontent d'un vol léger dans l'éther, et vivent élernellement sur les hauteurs bienheureuses. Au-dessus de ces âmes, il y en a d'autres, toujours plus pures , glorieuses, inspirées du souffle divin. Celles-là n'ont jamais ressenti la moindre ardeur pour les choses de la terre, aussi elles forment la milice du Tout-Puissant, et sont, pour ainsi parler, les oreilles du Grand Roi, car elles voient tout, entendent tout. Les philosophes les appellent démons, 'îaty.cvcç, et l'Ecriture, Archanges. Or, ce nom leur convient mieux, car elles portent les ordres du Père à sc^ Enfants, et transmettent au Père les prières de ceux-ci. Elles vont et viennent incessamment, et leur éternilé s'écoule en des divagations continuelles. Non certes que Dieu ait besoin de messagers qui lui rapportent ce qui se fait dans ce monde ; mais parce que nous avons besoin d'intermédiaires et de verbes conciliateurs entre lui et nous, trop faibles cpie nous sommes pour cojitempler on face le maître de l'univei's.
; PH 1 ST ü EH ELi<: ^; E T :4 1 E BEL
GOETHE. 4ri
Les groupes séraphiques se IransmeUenl la parlie immorlelle de Faust; les Archanges, ([ui s'en étaieiil emparés d'abord, ne la Irouvenl pas assez pure pour leurs divines mains , et la livrent aux Anges Novices, ((iii , à leur lour, la passent aux Enfants de Minuit. Faust, pour arriver au ciel , traversa donc toutes les sphères de purifiralion. Cependant le docteur Marianus annonce l'arrivée des Trois Saintes Femmes qui viennent intercéder pour le salut d'une sœur, et, dans l'effusion de l'amour qui le pénètre, tombe aux pieds de la Reine des Anges :
DOCTOR MARIANUS (dans la cellule la plus élevée et la plus pure.)
D'ici la vue est profonde, L'esprit flotte entre le monde Et l'Éternel.
Mais dans la nuée en flammes, .l'aperçois de saintes femmes Qui vont au ciel.
J'en vois une qui rayonne Au milieu, sous sa couronne D'astres en fleur.
C'est la Patronne divine, La Reine, je le devine
A sa splendeur.
(Dans un ravissement extatique.) Souveraine immaculée
De l'univers.
Sous la coupole étoilée
Des cieux ouverts, I^aisse-moi dans la lumière
Du ciel en feu, Lire ton divin mystère,
Mère de Dieu !
MATER GLORIOSA (plane dans l'atmosphère.)
Les Trois Pénitentes, Madeleine, la Samaritaine, Marie Égyptienne, implorent la Mère du Christ pour Marguerite :
Toi qui jamais aux pécheresses Ne refusas l'accès des cieux, Qui, du repentir généreux, Augmentes encor les richesses.
Sainte l^atronne, accorde ici A cette âme douce et ployée Qui s'est une fois oubliée Sans croire qu'elle avait failli ; Accorde un pardon infini.
(Una Pœnitcntium, autrefois nommée MARGUERITE, s'humiliant.)
Daigne, ô glorieuse !
Vers moi, bienheureuse, Tourner ton front propice en ce beau jour! (lelui que j'aimai sur la terre, Libre de toute peine amèro, Es( de retour.
Encore un de ces liannonieiix échos de la première partie de Faust. Vous qui vous souvenez de cette plainte si mélancolique et si douce que la jeune fille exhale <omme un soupir après sa faute, de ces larmes de rei>entir qui tombent aux pieds de la Madone dans les roses d'une gerbe de fleurs, écoutez : c'est encore la même voix.... la même voix dans le ciel! à mesure que l'esprit s'accoutume, il retrouve une à une, dans ce poëme sans fond, toutes les idées du premier Faust, mais agrandies, développées ; et, qu'on ne s'y trompe pas, s'il se sent attiré vers elles par un irrésistible charme, au milieu de l'espèce de canonisation épique et lumineuse dont le poète les investit, c'est qu'il se souvient de les avoir vues autrefois se mouvoir dans la réalité de l'existence. Marguerite, par exemple, l'unité de ce personnage, c'est l'amour, l'amour simple, confiant, résigné, l'amour dans le sein de Marie, soit qu'il pleure ses faiblesses sur les dalles du sanctuaire, soit (ju'il chante dans les nuées l'hymne de la rédemption. Aussi, comme notre sym- ]tathie s'élance au-devant de la Pénitente céleste! comme elle nous touche plus (|ue la Beatrix de Dante ! car Beatrix nous apparaît dans la lumière, sans que nous sachions par quels chemins elle y est venue : on ne nous a rien dit de sa jeunesse et de ses amours. Pour trouver la trace de son existence, il faut sortir du cercle mystique et l'aller chercher dans les biographies. Puis Beatrix est morte à dix ans... Une enfant! Mais Marguerite , elle a vécu comme nous, parmi nous ; nous l'avons tous vue aimer, souffrir, mourir. Marguerite, nous l'avons rencontrée au puits, à l'église, au jardin, interrogeant une à une toutes ses sensations, ces feuilles fragiles des roses de la vie'.
' Nous produisons ici le morceau si touchant de la première partie, afin de donner au lecteur un point de vue nouveau, en opposant l'une à l'autre ces deux situations, fjui semblent tirer du contraste, encore plus d'intérêt.
MARGUERITK.
(Elle met des fleurs nouvelles dans les pots.)
Oh! daigne, daigne, Un mal cruel travaille
Mère dont le cœur saigne, Mon cœur tout en émoi.
Pencher ton front vers ma douleur! .Te suis seule à cette heure,
Je pleure, pleure, pleure,
L'épée au cœur. Mon cœur se brise en moi. I^'àme chagrine.
Tu vois ton fils mourir sur la colline; Quand l'aube allait paraître,
Ton regard cherche le ciel. En te cueillant ces fleurs,
Tu lances vers l'Éternel J'arrosais de mes pleurs
Des soupirs pour sa misère, I..es pots de ma fenêtre ; Four la tienne aussi, pauvre mère !
Et le premier rayon
Qui sentira jamais Du soleil m'a surprise
L'affreux excès Sur mon séant assise.
De la douleur qui me déchire ; Dans mon affliction. Ce que mon cœur a de regrets.
Ce qu'il craint et ce qu'il désire? Ah ! sauve-moi de la mort, de l'affront !
Toi seule, toi seule le sais. Daigne, daigne,
Toi dont le cœur saigne,
En quchjue endroit (|iie j'aille Vers ma douleur pencher ton divin front!
Maintenant, toute peine terrestre oubliée dans l'expiation, Marguerite se sent ravie au ciel dans des nuages de flamme, autour desquels gravite la partie immortelle de Faust ; et les yeux encore tournés vers le trône de la Reine des Anges, elle l'invoipic dans sa béatitude, comme autrefois dans
(iüETHE. Al
Cependant les Enfants de Minuit tourbillonnent en cercles lumineux auloin* de l'âme de Faust, en (jui la vie céleste pénètre de pins en plus. Faust, le savant superbe, le maître des Esprits, grandit jusqu'au ciel ; et là, c'est Marj^nieritc (|ui se présente pour l'instruire.
La simple jeune fille introduit le Docteur dans la gloire des anges, l'ignorance racbète la science. Faust participe au bonheur des élus. Le dogme de la rédemption des âmes est mis en œuvré, et le poëme se dénoue au point de vue du catholicisme.
Quels que soient les développements immenses que le poëte donne à son (cuvre, le sujet de Faust tient de la légende. On a beau faire, là est son point d'unité. Il eu est sorti; après des divagations sans nombre, il y retournera. Il faut que le drame se termine comme il a commencé, dans le ciel, au milieu des splendides imaginations de la hiérarchie catholique. Il est vrai de dire que Goethe en agit assez librement avec le dogme, et prend peu de souci de traiter la chose en Père de l'Eglise. Qu'est-ce, en elfel, qu'un catholicisme qui admet qu'une aspiration incessante vers un bien vague et mystérieux, qu'une activité sans trêve puisse, au besoin, tenir lieu de la foi à la parole divine, à la révélation, au Verbe':' Théologie éclectique, théologie de poëte, où le néoplatonisme d'Alexandrie se marie au panthéisme de l'Allemagne, où les idées de Platon, d'Iamblique, de Spinosa, de Hegel et de Novalis, se confondent et tourbillonnent, atonies lumineux, dans le rayon le plus pur et le plus chaud du soleil chrétien. Au XIV" siècle, Dante eût infailliblement mis Faust en enfer, ou tout au moins en purgatoire, et encore le vieux Gibelin aurait-il, en ce dernier cas, cru donner à son personnage une singulière preuve de mansuétude. Ici, une difficulté se présente : comment le philosophe sortira-t-il du labyrinthe où le poëte s'est engagé à travers les sentiers du catholicisme':' Par le dogme? Vraiment, il ne le peut, lui qui, en proclamant ce principe, que l'âme humaine peut trouver son salut autre part que dans un attachement inviolal)le à la parole révélée, a rompu en visière avec l'orthodoxie. Force lui est, ponr se tirer d'affaire, d'ériger eu système sa conviction intime, son point de vue personnel, et de mettre pour un moment la mélaphysi([ne à la place delà théologie. Or, c'est là, selon nous, un fait curieux, et (pii mérite bien qu'on l'examine, un fait qui laisse à découvert certaines théories dont Goethe se préoccupait plus qu'on ne pense, et qu'il est indispensable d'étudier, si on veut connaître à fond le grand poëte : car elles dominent à la fois son existence et son œuvre ; théories faites en partie avec les idées de Spinosa ' et de Leibnitz, en partie avec les siennes propres.
sa misère. — Voilà, certes, deux adiiiira])les sujets de poésie et de peinture. Cornélius a traité le premier avec une grâce à la fois idéale et naïve, dans son estampe la plus poétique, et sans contredit la plus heureusement venue, de la belle collection des dessins de Faust. Quant au second, il appai- . tient de droit à Overbeck, au peintre mystique des Arts sous l'invocation de la Vierge.
* « Le livre de Jacobi m'a sincèrement afdigé ; et comment, en effet, aurais-je pu me réjouir de voir un ami si vivement affectionné soutenir cette thèse : que la nature dérobe Dieu à notre vue? Pénétré comme je suis d'une méthode pure, profonde, innée, qui m'a toujours fait voir inviolabicment Dieu dans la nature et la nature en Dieu, de telle sorte que cette conviction a servi de base ù mon existence entière, un paradoxe si étroit et si borné ne devait-il pas m'éloigner à jamais, quant à l'esprit, d'un homme généreux dont je chérissais le cœur vénérable ? Cependant je n'eus garde île me laisser abattre tout à fait par le triste découragement que j'en ressentis, et me réfugiai avec d'autant plus d'ardeur dans mon antique asile, l'Ethique, de Spinosa. [Bekenntnisse, i, Theil., von 181 I , f'ücthe's Werke, Bd. 52, S. 72.)
Sans mvslique, il n'y a pas de religion possible. Le naturalisme lui-même, tout eji ne reconnaissant que les choses créées, se voit forcé d'admellre des forces élémentaires actives. Une force prise en dehors de l'acte qui en résulte est quelque chose qui ne se peut saisir, et cepiuidant il faut qu'on se la représente. Delà, d'une part, la mythologie païenne; de l'autre, la philosophie de Spinosa, qui donnent plus ou moins aux causes et aux forces premières la réalité de l'existence, <'l les classent en un système. Cependant, ici encore les mêmes difficultés se rencontrent: car, quelles (jue soient les formules et les apparitions, il y a au fond de t(uit cela un mystère insaisissable, et ITune, au milieu du culte de la nature, éprouve, comme au sein de l'orthodoxie clirélienne, cet infini besoin d'amour, d'espérance et de foi ' qui ne l'abandonne jamais.
De semblables aspirations existent d'elles-mêmes, et la piété en résulte ^. Aussi combien de foisn'a-t-on pas vu la conscience humaine, en proie aux sombres inquiétudes que font naître en elle les idées d'avenir et d'éternité, ne trouver de refuge contre l'épouvante et le doute que dans la foi qu'elle avait repoussée sous sa forme première ! C'est un peu l'histoire du plus grand nombre , de Goethe lui-même. Voyez ce qu'il écrivait à Zelter sur ce sujet 3, en 1827 : « Continuons d'agir jusqu'à ce que, rappelés par l'Esprit du monde, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous retournions dans l'éther ; puisse alors l'Etre éternel ne pas nous refuser des facultés nouvelles, analogues 4 à celles dont nous avons eu déjà l'usage! S'il y joint paternellement le souvenir et le sentiment ultérieur (Nachgefilhi) du bien que nous avons pu vouloir et accomplir ici-bas, nul doute que nous ne nous engrenions d'autant mieux dans le rouage de la machine universelle. Il faut que la Monade supérieure {die entelechische Monade) se maintienne en une activité continuelle ; et si cette activité devient une autre nature, l'occupation ne lui manquera pas dans Féternité. » Belles paroles qui ne sont peut-être pas si éloignées du christianisme que Goethe voudrait le faire croire, et qu'on y rattacherait facilement ainsi que la pensée qui suit : « Je veux te le dire à l'oreille ; j'éprouve le bonheur de sentir qu'il me vient, dans ma haute vieillesse, des idées qui, pour être poursuivies et mises en univre, demanderaient une réitération de l'existence.. . »
« Chaque soleil, chaque planète porte en soi une intention plus haute, une l»lus haute destinée en vertu de laquelle ses développements doivent s'accomplir avec autant d'ordre et de succession que les développements d'un rosier par la feuille, latige, la corolle. Appelez cette intention une {c/cV, une monade, peu importe ; il suffit qu'elle préexiste invisible au développement qui en sort dans
* « Nul être ne peut tonil)er à néant. L'Eternel s'émeut en tout. Tu es ; tiens-toi heureux de ootto idée. L'être est éternel, car des lois conservent les trésors de vie dont se pare l'univers. » (Goethe, Vermächtnisse, Werke, Bd. 22, S. 261.)
Goethe exprime encore le sentiment auguste de la Divinité qui lui inspire le culte de la nature, dans cette poésie où le lion s'apprivoise tout à coup, dompté par le cantique d'un enfant : « Car l'Éternel règne sur la terre; son regard règne sur les Ilots. Les lions doivent se changer en hrebis, et la vague recule épouvantée ; l'épée nue, près de frapper, s'arrête immobile dans l'air ; la foi et l'espérance sont accomplies. Il fait des miracles, l'amour qui se révèle dans la prière. » Bd. ITJ, S. 527.)
* Goethe bei der Fürsfinn Callitzin Werke, Bd. 50, S. 247. 3 liricfwechsel, T. IV, S. 278.
* « .le soidiaite à mon Moi, pour l'éternité, les joies que j'ai goûtées iri-has. » (Goethe's Divan, S. 209.)
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la naliirc. Les larves des étais inlerinédiaii'es, que celle idée prend dans ses traiislormalions, ne saiiraienl nous arrèler un moment. C'est toujours la mrme mélamorpliose, la même faculté de transformation de la nature, (jui tire de la feuille une fleur, une rose, de l'ccuf une chenille, de la chenille un papillon. Les monades inférieures obéissent à une monade supérieure, et cela, non pour leur bon plaisir, mais uniquement parce qu'il le faut. Du reste, tout se passe fort naturellement en ce travail. Par exemple, voyez cette main; elle contient des parties incessamment au service de la monade supérieure, qui a su se les approprier indissolublement sitôt leur existence. Grâce à elle, je puis jouer tel morceau de musique ou tel autre; je puis promener à ma fantaisie mes doigts sur les louches du clavier ; elles me procurent donc une jouissance intellectuelle et noble; mais, pour ce qui les regarde, elles sont sourdes, la monade supérieure seule entend. De là, je conclus que ma main ou mes doigts s'amusent peu ou point. Ce jeu de monades, auquel je prends plaisir, ne divertit nullement mes sujettes, et peut-être, en outre, les fatigue. Combien elles seraient plus heureuses d'aller où leur aptitude les entraîne! Combien, au lieu de courir en désœuvrées sur mon clavier, elles aimeraient mieux, abeilles laborieuses , voltiger sur les prés, se poser sur un arbre, et s'enivrer du suc des fleurs! L'instant de la mort, qui pour cela s'appelle avec raison une dissolution, est justement celui où la monade supérieure régnante [die regierende llaatpmona'^) afl'ranchit ses sujeltes et les dégage de leur iidèle service. C'est pourquoi, de même que l'existence, je regarde la mort comme un acte dépendant de celte monade capitale, dont l'être particulier nous est complètement inconnu.
« Cependant les monades sont inaltérables de leur nature, et leur activité ne saurait ni se perdre, ni se trouver suspendue au moment de la dissolution. Elles ne quittent leurs anciens rapports que pour en contracter de nouveaux sur-lechamp; et, dans cet acte de transformation, tout dépend de l'intention, de la puissance de l'intention contenue danstelle ou telle monade. La monade d'une âme humaine cultivée n'est point la monade d'un castor, d'un oiseau ou d'un poisson, cela va sans dire ; et ici nous retombons dans le système de la classification des âmes, auquel il est impossible d'échapper toutes les fois qu'on veut interpréter d'une façon quelconque les pbéuomèmes de la nature. Swedenborg, cherchant à l'expliquer à sa manière, se sert, pour représenter son idée, d'une image fort ingénieuse, à mon sens. Il compare le séjour où les âmes se trouvent, à un espace divisé en trois pièces principales, au milieu desquelles s'en trouve une grande. Maintenant supposons que, de ces divers appartements, diverses espèces de créatures, des poissons, des oiseaux, des chiens, des chats, se rendent dans îa grande salle, curieuse compagnie, en vérité, et singulièrement mêlée ; qu'adviendra-l-il aussitôt? Le plaisir de se trouver ensemble ne durera cerles pas longtemps, et de ces mille dispositions si instinctivement contraires, quelque elfroyable querelle résultera; à la fin, le semblable cherchera le semblable, les poissons iront vers les poissons, les oiseaux vers les oiseaux, les chiens vers les chiens, etc., et chacune de toutes ces espèces contraires cherchera, autant que possible, à se trouver quelque lieu particulier. N'est-ce point là l'hisloire de nos monades après la mort terrestre? Chaque monade va où sa force l'entraîne, dans les eaux, dans l'air, dans la terre, dans le feu, dans les étoiles ; et cet essor mystérieux qui l'y porte contient tout le secret de sa destinée future.
« A une destruction complète, il n'y faut pas penser. Cependant il peut bien
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se faire qu'on coure le risque (rèlre pris au passage par quelque monade puissante et grossière eu même temps, qui vous subordonne à elle. Le danger a au fond quelque chose de sérieux, et, pour ma part, toutes les fois que je nu; trouve sur la voie de la simple contemplation de la nature, je ne puis me défendre d'une certaine épouvante qu'il me cause >.
« Qu'il y ait un coup d'œil général historique, qu'il y ait aussi parmi les monades des natures supérieures à nous, cela est incontestable. L'intention d'une monade du monde [WeJlmonade) peut tirer et lire du sein ténébreux de son souvenir des choses qui semblent des prophéties, et qui, au fond, ne sont que la vague réminiscence d'un état révolu, la mémoire: par exemjde, le génie humain a découvert les lois qui régissent Tunivers, non par une recherche aride, mais par l'éclair du souvenir plongeant dans les ténèbres du pnssé, attendu qu'il était présent, lui aussi, lorsque ces lois furent élaborées. Il serait insensé de prétendi'e assigner un but à ces éclairs qui traversent les souvenirs des esprits supérieurs, ou déterminer le degré où doit s'arrêter cette révélation. Ainsi, dans l'univers comme dans l'histoire, je suis loin de penser que la durée de la personnalité d'une monade soit inadmissible.
« En ce qui nous regarde particulièrement, il semble presque que les divers états antérieurs que nous avons pu traverser dans cette planète soient trop indifférents ou trop médiocres pour renfermer beaucoup de choses dignes, aux yeux de la nature, d'un second souvenir. Notre état actuel lui-même ne saurait se passer d'un grand choix, et sans doute qu'un jour, dans l'avenir, notre monade principale le récapitulera sommairement par de grandes synthèses historiques 2!
« Si nous passons aux conjectures, à vous parler franchement, je ne vois pas ce qui pourrait empêcher la monade à laquelle nous devons l'apparition de Wieland sur notre planète d'embrasser dans son nouvel état les plus vastes rapports de cet univers. L'activité, le zèle, l'intelligence avec lesquels elle s'est approprié tant de faces de l'histoire du mon de, lui donnent le droit de prétendre à tout. Il m'étonnerait peu, bien plus, je regarderais cela comme une chose tout à fait conforme à mes vues, de rencontrer, après des siècles, ce môme Wieland devenu
* Cette idée d'une force l)rutale ea attirunt une antre dans son cercle et se la soumettant par violence,, a plus d'une fois préoccupé Goethe dans sa vaste carrière. C'est au point que ceux de ses amis qui ont pénétré le plus à fond dans les ?nystcres de sa nature, ont cherché souvent dans cette idée la cause de certaines antipathies bizarres dont il ne pouvait se défendre. Il faut en toute chose que l'humanité trouve son compte. Le génie a ses faiblesses, la philosophie ses superstitions : comment expliquer autrement cette aversion insurmontable que l'auteur de Faust avait pour quelques animaux, pour les chiens, par exemple? On raconte qu'un jour, pendant qu'il exposait sou système des monades dont il est question ici, un chien aboya dans la rue à plusieurs reprises, et que Goethe, se dirigeant brusquement vers la fenêtre, lui cria d'une voix de tonnerre : « Oui, va, hurle à ton aise, tu auras beau faire, larve, ce n'est pas toi qui m'attraperas. » Nous ne garantissons pas l'authenticité de cette histoire ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que les chiens lui inspiraient une invincible répugnance, et qu'il évitait avec soin leur rencontre. N'oublions pas qu'il a fait de l'animal réprouvé dont le diable emprunte l'apparence pour s'introduire dans le laboratoire de l'aiisl, un barbet noir [einen schicarzen Pudel), sans doute par esprit de haine contre l'espèce.
2 TcHe était aussi Topinion de Herder sur ce point, lorsqu'il disait, un soir qu'il se ])romenait au clair de lune avec ses amis : « Nous sommes maintenant sur l'esplanade de Weimar, et j'espère bien que nous nous retrouverons peut-être un jour dans Uranus ; mais Dieu me garde d'emporter dans ce monde le souvenir de mon séjour ici-bas, le souvenir de mon histoire pcrsoimcUc et de tous les petits événements qui m'ont attristé ou réjoui dans ces rues, au bord de l'Ilm. Pour ma part, je regarderais un pareil sort roninie le plus cruel chàfiinenf qui j)nt m'êlre infligé. »
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aiiolque monade cosmique, quelque éloilc de première grandeur, et de le voir réjouir, féconder par sa douce lumière (oui ce qui s'apju-oclierail de lui. Oui, ce sérail beau pour la monade de uolre Wieland de com[)icndre Tèlre vaporeux de quelque comète dans sa lumière et sa splendeur. Quand on rélléchil à l'élernilé de cet élal universel, il est impossible de ne pas supposer que les monades, en tant que forces coopératives, sont aussi admises à prendre part aux joies divines delà création. L'être de la création leur est confié. Appelées ou non, elles viennent d'elles-mêmes de tous les chemins, de toutes les montagnes, de toutes les mers, de toutes les étoiles : qui peut les arrêter? Je suis sûr d'avoir mille fois pris part à ces joies dont je parle, et je compte bien mille fois encore y retourner. Rien au monde ne m'ôterait celle conviction et cet espoir. — Maintenant il reste à savoir si l'on peut appeler retourun acte accom})lisans conscience : celui-h'i seul retourne dans un lieu, qui a conscience d'y avoir séjourné précédemment. Souvent, dans mes contemplations sur la nature, de radieux souvenirs et des gerbes de lumière jaillissent à mes yeux de certains faits cosmogoniques auxquels ma monade a peut-être contribué avec activité; mais tout cela ne repose que sur un peiH-éire, et, lorsqu'il s'agit de pareilles choses, il faudrait cependant avoir de plus sérieuses certitudes que celles qui peuvent nous venir des pressentiments et de ces éclairs dont l'œil du génie illumine par intervalles les abîmes de la création. Pourquoi, dira-l-on, ne pas supposer au centre de la création une monade universelle, aimante, qui gouverne et dirige selon ses desseins les monades de l'univers, de la même façon que noire âme gouverne et dirige les monades inférieures qu'elle s'est subordonnées ' ? — Je ne m'élève pas contre cette proposition, pourvu qu'on la présente comme article de foi : car j'ai pour habitude de ne jamais donner de valeur définitive aux idées qui ne s'appuient sur aucune observation sensible. Ah! si nous connaissions notr£ cerveau, ses rapports avec Uranus, les mille fils qui s'y entre-croisent, et sur lesquels la pensée court çà et là! L'éclair de la pensée! mais nous ne le percevons qu'au moment où il éclate. Nous connaissons des ganglions, des vertèbres, et ne savons rien de l'être du cerveau : que voulons-nous donc savoir de Dieu? On a beaucoup reproché à Diderot d'avoir écrit quelque part : — Si Dieu n'est pas encore, il sera peut-être quelque jour. — Mes théories sur la nature et ses lois s'accordent assez avec l'idée d'une planète d'où les monades les plus nobles ont pris leur premier essor, et dans laquelle la parole est inconnue.
« De même qu'il y a des planètes d'hommes, il peut y avoir des planètes de poissons , des planètes d'oiseaux. L'hojjme est le pre.mier entretiex de la NATURE avec DiEu. Je ne doute pas que cet entretien ne doive se conlinuer sur
' N'est-ce point là le dieu dans la nature, le dieu du pantliéismc, dont Faust, dans la première partie de la tragédie, a le sentiment sublime, lorsqu'il répond avec enthousiasme aux timides questions de Marguerite, qui lui demande s'il croit en Dieu? Les paroles de Faust ne contiennent-elles pas le germe de toutes les idées que Goetlic se plaît à développer toucliaut la science et la foi, ces mngniliques hypothèses où il s'abandonne si volontiers? C'est le caractère de Goethe que, chez lui, la SLience n'a d'autre but que d'aider l'imagination. Ses études sur la nature se couronnent toujours de grandes vues synthétiques. La science le conduit à l'hypothèse, dernier terme de la foi philosophique, connnc la dévotion est le dernier terme de la loi religieuse; et c'est en ce sens seulement que Goethe aime la science, la recherche, s'occupe avec ardeur de minéralogie, de métallurgie, d'ostéologie, d'anatomie comparée. La contemplation immédiate des innombrables mystères de la nature éveille en lui les pressentiments d'un ordre fondamental, harmonieux, dont j1 s'étudie à se rendre compte, et jamais son activité ne s'exerce dans un cercle restreint.
une aulre pluiiöle, plus subliiiic, plus profoiul, plus inlclligiblc. Pour ce qui est daujourd'luii, mille connaissances nous manquent. La première est la connaissance de nous-mêmes; ensuite viennent les autres. A la rigueur, ma science de Dieu ne peut s'étendre au delà de l'étroit horizon que l'observation des phénomènes de la nature m'ouvre sur celte planète, et, de toute façon, c'est bien peu de chose. En tout ceci, je ne prétends pas dire que ces bornes mises à notre contemplation de la nature soient faites pour entraver la foi ; au contraire, par l'action immédiate des sentiments divins en nous, il peut se faire que le savoir ne doive arriver que comme un fragment sur une planète qui, elle-même dérangée dans ses rapports avec le soleil, laisse imparfaite toute espèce de réflexion, qui dès lors ne peut se compléter (jue par la foi. Déjà j'ai remarqué, dans ma Théorie (les couleurs, qu'il y a des [)hénomènes primitifs que l'analyse ne fait que troubler dans leur simplicité divine, et qu'il faut par conséquent abandonner à la foi. Des deux cotés, travaillons avec ardeur à pénétrer plus avant; mais tenons toujours bien les limites distinctes : n'essayons pas de prouver ce qui ne peut être prouvé; autrement nos prétendus chefs-d'œuvre ne serviraient qu'à donner à la postérité le spectacle de notre faiblesse. Où la science suffit, la foi est inutile; mais où la science perd sa force, gardons-nous de vouloir disputer à la foi ses droits incontestables. En dehors de ce principe, que la science el la foi ne sont pas pour se nier V une t autre , mais au contraire pour se compléter l'une par Vautre, vous ne trouvez qu'erreur et confusion. »
Cependant, toute question de théologie mise à part, il est permis de douter que la morale y trouve son compte. Qu'est-ce, en effet, que Faust, sinon l'orgueil, le désespoir, la débauche des sens, l'ambition, le mensonge, la haine incessante de Dieu? El tout cela aboutit à quoi? A la gloire des anges. Etrange conclusion, et qui pourtant s'explique. Le mal, chez Faust, vient de Méphistophélès, on ne peut le nier; et d'ailleurs, ne Irouve-l-il pas son châtiment dans celte vie, le mal qui tend sans relâche vers un but qu il ne peut atteindre? Faust, après tout, est homme; il se trompe souvent et profondément ; mais, comme le Seigneur l'a dit dans le prologue, un vague instinct le porte vers le bien. Je l'avoue, chaque fois que la raison et le désir des sens sont aux prises, le désir l'emporte, mais non sans une lutte acharnée, non sans que la raison ait vaillamment combattu pour ses droits. Faust hait Méphistophélès, et, du commencement à la fin, tous les moyens que le diable met en œuvre lui répugnent. Puis, son vaste amour pour la nature ne nous est-il pas garant de ce pressentiment sublime de l'ordre et de la loi régulière qui ne l'abandonne jamais? En un mot, Faust est, comme Werther, un homme doué des plus riches dons de la nature, mais qui, dans ses rapports avec la vie morale, retombe au niveau des autres hommes et participe des faiblesses communes. Après tout, si l'on insistait sur ce point, nous dirions volontiers que Goethe n'a prétendu faire ni un sermon ni un bréviaire, mais un poème large et profond comme la vie, sérieux et vrai comme la nature, et, dans le plus haut sens de cette expression, un miroir où l'expérience du passé se réfléchit pour ra\enir.
Ainsi tout se transforme el rien ne meurt, l'intelligence va à l'amour, l'amour à Dieu ; h^ mal succombe au dénoùmenl des choses, car il n'existe pas en soi.
On voit comme tout se lie cl s'enchaîne dans Faust. La tragédie s'arrête ; le poëmc s'ouvre ; l'individu fait place à l'humanité. Tant de scènes charmantes, tant de détails heureux, mais bornés, se perdent dans l'infini du grand œuvre. L'inspiration de Goethe se transforme, nutis sans rien perdre de sa vie première.
G OK Tili: ?J5
A chaque pas vous reiicoiilicz des idées (|ui vous rappelhîul le passr. Les scènes qui vous ont channé, vous les retrouvez l'iiue après l'aulie, niais élargies, développées. C'est encore la scène de l'Ecolier, la iniit de Walpiirgis, encore le galop sonore à travers la campagne'. Seulement ici l'ordre classi(iue règne seul, le mouvement délibéré de la réflexion trempée de science tient lieu de la fantaisie instinctive. Hélène remplace Marguerite ; on dirait le cœur de Goethe qui se mire dans son cerveau.
Il en est de la poésie comme de l'architecture; les monuments sublimes qui font sa gloire dans la postérité ne sont jamais l'œuvre d'un seul ; l'homme prédestiné ne paraît qu'à son jour, lorsque les eftbrts des siècles ont ouvert la carrière ou lamine. Quand Cioethe est venu, les matériaux de son œuvre couvraient le sol de l'Allemagne ; toutes les pierres de cet édifice magnifique étaient là, immobiles et dormautes, les unes roses comme le granit des Sphinx, les autres sombres et lugubres comme des blocs druidiques ; celles-ci couvertes de mousse et de gramen rampant, celles-là transparentes et l'élléchissant toutes les fantaisies du soleil dans leurs eaux limpides. C'est parce que les conditions de l'épopée sont à sa taille, que Goethe se décide à sacrifier ses instincts capricieux, ses sensations changeantes, et, qu'on me passe le mot, la subjectivité de sa nature, pour entrer dans le cercle fatal où toute liberté s'abdique, et s'asseoir au milieu en Jupiter. C'est qu'en elïet nulle part la Muse n'a ses coudées moins franches, nulle part l'inspiration ne sousci'it à des règles plus austères ; l'épopée, c'est le génie d'un honnne qui se meut dans le génie d'un siècle. A vrai dire, il n'y a de liberté que pour les poètes du lac, de la prairie et de la montagne , pour les chantres mélodieux des intimes pensées : ceux-là vont et viennent, montent et descendeni, selon le caprice de leurs ailes; ils peuvent s'attarder au bord des eaux, ramasser tous les diamants qu'ils trouvent, sans qu'uu avertissement d'en haut les ramène au giron souverain. Feux errants et follets, tandis que le soleil immobile se tient au centre, ils traversent l'étendue en tout sens, au risque de se laisser prendre par lui quelque chose de leur clarté phosphorescente, et finissent par aller s'éteindre dans les larmes d'une jeune fille. Le mystère dont ils s'environnent fait toute leur liberté ; isolés, mais heureux de s'enivrer ainsi , comme des abeilles, du miel le plus doux de la terre, ils ont ce qu'ils souhaitent. Le génie qui se fait centre ne peut, lui , se contenter d'une si médiocre volupté. Or, l'admiralitu qu'il ambitionne ne se donne pas volontiers ; pour l'avoir, il la faut conquérir: l'humanité est comme la terre, qui ne donne rien de ses larmes ni de sa végétation aux étoiles oisives qui se contentent de la regarder avec mélancolie, et se livre tout entière au soleil qui la féconde.
Quiconque entreprend une œuvre épique dépouille sa propre inspiration pour se soumettre au dogme sans discuter; que ce dogme vienne ensuite de Dieu ou de l'esprit humain , ipi'il s'appelle Jésus, saint Paul, Grégoire Vil ou Spinosa, Hegel, Novalis, peu importe , on n'en doit pas moins le considérer comme l'autorité dont la pensée relève. Le poème de Fausl est le chant du naturalisme , l'évangile du panthéisme , mais d'un panthéisme idéal qui élève la matière jusqu'à l'esprit, bien loin d'enfouir l'esprit dans la matière, proclame la raison
' Faust a clieval sur la ciouje du centaure Cliiron et courant les campngiics de Lcninos à la recherche d'Hélène ; quel admirable pendant à la sombre cavalcade de la première partie, dont Cornélius a fait un si poétique dessin!
5i GOETHE.
souveraine, et donne le speelaele si beau de riiyménée des sens et de l'inlelligcncc. Toutes les voix chantent sous la coupole magnifique, les anges, l'hunianilé, les grands bois, les eaux et les moissons; les ilammes de la vie et de l'amour roulent à torrents , puis remontent à la source éternelle pour s'épancher encore. L'harmonie est complète, pas une note n'y manque. Désormais Novalis et Goethe ont élargi le Verbe du Christ et fait entrer la terre, les eaux et le ciel dans la révélation ; la nature est sauvée , l'humanité se réconcilie à jamais avec elle; tout annonce le panthéisme et le glorifie dans cet édifice sublime. Entre tous les grands maîtres, Goethe est celui qui possède au plus haut degré le génie de la volonté : il fait ce qu'il veut, rien que cela, et s'arrête à temps ; et , qu'on ne s'y trompe pas , cette puissance n'est que le résultat de son organisation insensible aux influences du cœur, de sa nature qui attire sans jamais rendre, comme nous l'avons déjà dit. On doit bien se garder de croire que toutes les tendances du siècle le frappent également ; dans celte symphonie étrange, dans ce chœur sans mesure que chantent pèle-mèle tous les instincts et toutes les passions , son oreille infaillible saisit la voix fondamentale et la sépare des autres, ou plutôt groupe les autres autour d'elle. Goethe est un écho, mais un écho intelligent autant que sonore , et qui réfléchit avant de rendre le bruit qui l'a frappé, bien différent en cela de ces poètes toujours prêts à se laisser inspirer, qui passent incessamment de l'orthodoxie au doute, du doute à la religion de Spinosa, et, de trop faible vue pour distinguer d'en haut le mouvement d'un siècle, se contentent d'en exprimer les vagues rumeurs, et cherchent l'unité de l'œuvre épique dans une variété où la pensée se dissémine , et qui n'aboutit qu'à des fragments; harpes éolieuncs, sans cesse ballottées par tous les vents de la terre qui les font chanter !
Ainsi , quel que soit le but mystérieux où tende l'humanité , que son avenir appartienne au christianisme, au règne absolu de l'esprit pur, à l'abjuration de toutes les joies de cette vi'e, ou (nous aimerions mieux le croire avec Novalis) à un panthéisme clairvoyant, illuminé çà et là par les divins rayons de l'Evangile, mais où l'esprit s'incarne quelque peu, où l'activité humaine marche enfin librement vers le ciel, à travers le beau jardin de la terre ; quel que soit dans l'avenir le but de l'humanité, le poème de FaasI l'estcra non-seulement comme un livre sublime où se rencontrent les plus nobles pensées que la poésie ait jamais prises au cœur humain, à la théologie, en un mot à la science de Dieu et des hommes, — mais encore comme l'expression d'une époque grande et féconde, qui, après avoir tout interrogé, tout tenté, j'allais dire tout accomp i ; après avoir promené son activité impatiente dans toutes les écoles et sur tous les champs de bataille , lasse de la discussion et de la guerre, lasse surtout des folles théories qu'elle a vues éclore et mourir sous ses pas, mais trop jeune, trop ardente, trop vivace pour se contenter du doute, se réfugie dans la nature intelligente et le pressentiment d'une plus haute destinée.
Maintenant, si j'ai tant insisté sur ce poème, c'est qu'à mon sens ce poème contieiTt l'esprit de Goethe. D'ailleurs, si l'on me cherchait querelle à ce propos, les bonnes raisons ne me feraient pas faute , et je tntuverais la première dans l'ignorance où l'on était encore en France de ce beau livie , au(iuel la traduction avait manqué jusqu'ici.
Tout, chez Goethe, semble concourir à l'harmonie. La science aide la poésie,