‹ Le Faust de GoetheChapitre 5 sur 166 · C.OETIIK. r · texte numérisé non relu

C.OETIIK. r

la poésie aide la science; le naluralisiiie aliiueiile riiis|iiralioii el la l'écoiide , cl, de son cùlé, rinspiralioii illuniiiic le naliiralisme : de là Fausl, la Théorie des couleurs, la Métamorphose des plantes , cllaiil d'aiilres livres que ni Spinosa, ni Schiller, ne pouvaienl écrire, splendides hypothèses échappées du chaos sur les ailes d'or de l'imaginalion. La poésie de Goethe est la fleur magique épanouie sur l'arhre de science. C'est grâce à ces tendances de son génie, à ce douhle inslinct essentiel, qu'il emhrasse du même coup, et dans leur ensemhle , le sujet et l'ohjet , le monde extérieur et le monde intérieur. Telle est sa facilité de percevoir et de formuler, que chaque vision qu'il a s'incarne aussitôt et devient une image, et qu'à peine évoquée chaque image se confond pour lui dans la nature. Quelque influence que l'art exerce sur son esprit, le sentiment de la nature le possède à un plus haut degré. Toutes ses études , toutes ses réflexions , toutes ses recherches ont la nature pour ohjet. Jour et miit il la contemple, il en est jaloux , il l'aime jusqu'à la magie. On dirait un amant (jui magnétise sa maîtresse pour surprendre, dans l'ivresse du sommeil, les mots qu'elle refuse de laisser échapper dans la plénitude de la raison. La vie intérieure surtout le frappe : il porte le flamheau de son intelligence dans les ahimes les plus inexplorés, et s'entoure des forces mystérieuses qu'il conjure, non comme l'alchimiste avare , pour connaître la recette de l'or, mais dans un but plus noble et plus beau, le seul qui soit digne de sa vocation et de notre temps : celui d'agrandir le domaine de la pensée. Aussi , je n'hésite pas à le proclamer, le sentiment qui domine cette grande âme, sa passion la plus vraie, sinon l'unique, c'est l'amour de la nature ; l'amour de l'art ne vient qu'après. Voici, du reste, un fragment qui en dira plus là-dessus que tous les commentaires. Je le lire d'une lettre que Goethe écrivait de Rome à la grande-duchesse Louise de Weimar:

« Le moindre produit de la nature a le cercle de ses perfections en soi. Pourvu que j'aie des yeux pour voir, je puis découvrir les rapports, et me convaincre qu'au dedans d'un petit cercle toute une existence véritable est renfermée. Une œuvre d'art, au contraire, a sa perfection hors de soi : la meilleure partie repose dans l'idée de l'artiste, idée qu'il n'atteint que rarement , ou , pour mieux dire , jamais; le reste, dans certaines lois reconnues qui dérivent de la nature, de l'art et du métier, mais qui sont toujours moins faciles à comprendre el à déchiflVer que les lois de la vivante nature. Dans les œuvres d'art, il y a beaucoup de tradition. Les œuvres de la nature sont toujours comme une parole de Dieu fraîchement exprimée. »

Le génie de Goethe rayonne donc à la fois sur la vie de la nature et sur la vie de l'âme : il prend ici les parfums, les vapeurs, les cent mystères qui se dégagent à lout moment des entrailles de la lerre ou des brouillards de l'air; là , les passions, la force , la réalité humaine. La science elle-même, grâce à des secrets dont lui seul connaît l'usage , trouve en ses mains l'indépendance et la pleine liberté de l'art. Il tient du ciel le don de s'élever en un clin d'œil du particulier au général, de renouer ce qui semblait séparé, de donner à chaque apparition irrégulière sa forme légitime. Aussi ses heures d'études sont fécondes : on dirait que la nature ne sait pas résister à ses souveraines investigations. « Je laisse, disait-il un jour, je laisse les objets agir paisiblement sur moi; ensuite j'observe celle action, el m'empresse de la rendre avec fidélité. Voilà lout le secret de ce que les hommes sont convenus d'appeler h don du génie. » Excellente recette, en efl'et ! mais n'admirez-vous pas avec quelle bonhomie voisine du persiflage

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Goellie la donne \ Voilà loiilson procédé : libre qui veiil de s'en servir ; il aspire, il respire. Quant au travail intérieur, il s'accomplit sans gêne, sans effort, presque à sou insu. Demandez à l'eau des ileuves pourquoi elle est Meue ou veric, et comment elle fait pour se teindre d'azur ou de pourpre, et l'eau des fleuves vous répondra : Je passe sous le firmament, voilà tout.

L'activité de cet homme embrasse toutes les directions de la science humaine. Il mène de front l'astronomie , la minéra-logie , l'histoire naturelle , la poésie , la critique et le droit. Pas un instant , dans cette vie, qui ne soit donné à la pensée. Goethe tient son cerveau comme on ferait d'un palais de marbre ; il veille à ce que l'air circule, la lumière se répande; et, si le moindre échec survient, il le répare de façon que jamais la ruine n'arrive. Aux heures de loisir, la fantaisie se marie à la science; hyménée sublime d'où naissent, comme autant d'Euphorions merveilleux , toutes ces hypothèses dont il sème les champs ténébreux de la métaphysique. Tantôt vous le trouvez occupé d'un granit anlédiluvien, tantôt d'une monnaie antique, et cherchant dans les traits de quelque grand personnage historique le secret de ses actes. Il observe , il contemple, il s'étudie à surprendre la nature sur le fait, et le moindre objet lui devient, en ce sens, d'un prix inestimable.

Quiconque désirait se faire bien venir de Goethe n'avait qu'à lui rapporter de ses voyages quelque morceau curieux d'histoire naturelle. La mâchoire d'un ours marin ou d'un castor, la dent d'un lion , la corne roulée en spirale d'un chamois ou d'un bouc. Toute chose qui s'éloignait, ne fût-ce qu'en partie, de la classification actuelle, suffisait pour le rendre heureux et le tenir des semaines entières en contemplation, en émoi. C'était alors comme s'il eût reçu la lettre d'un ami retenu dans quelque contrée lointaine , et dans la joie de son cœur il faisait part à tous de cette lettre dont il comprenait le sens mystérieux. « Il arrive souvent , disait-il un jour en pareille occasion , que la nature nous raconte certains de ses secrets contre son gré ; toute chose est écrite quelque part, il s'agit seulement de la trouver; par malheur, nous la cherchons souvent où elle n'est pas. De là l'obscurité sibylline , les ténèbres , l'incohérence de notre contemplalion de la nature. La nature est un livre qui contient des révélations prodigieuses, immenses, mais dont les feuillets sont dispersés dans Jupiter, Uranus et les autres planètes. »

Le temps était pour lui le plus précieux élément; il le réglait avec mélhode , et savait l'employer connue personne au monde. Dans les mille détails dont il se préoccupait sans cesse, jamais il ne perdait, pour un instant, le fil de la spéculalion philosophique ou de l'œuvre poéli(|ue en travail. — Un jour, pendant qu'un souverain d'Allemagne lui rendait visite, il trouva moyen de se dérober quelques minutes au royal entretien, et d'aller dans son cabinet tracer à la hâte sur le papier une idée qui lui était venue tout à coup pour son Faust.

« Le jour est infiniment long, disait-il; seulement on ne sait ni l'apprécier, ni le mettre à profil. » On ne peut se faire une idée de l'amour inouï qu'il avait pour l'ordre et la régularité ponctuelle en toute chose; c'était presque une manie. Non content de classer chaque mois en d'épais volumes et selon la date, d'une part , toutes les lettres qu'il recevait , de l'antre , les brouillons ou les copies de celles qu'il écrivait, il tenait encore des tablettes périodiques où se trouvaient mentionnés, jour par jour, heure par heure, ses études, ses progrès, ses relations personnelles, et dont il faisait, au bout de l'an, une sorte de résumé syntliéti-

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t]iic'. Cet esprit int!lliudi([ue s'cleiulait jusqu'aux plus pelils détails. La moindre lettre d'invitation devait être écrite neltenienl, pliée cl scellée avec le plus grand soin. Toute absence de symétrie, une tache , une ligne de travers, lui était insupportable. Il suffisait d'un cadre de mauvais goût ou d'un simple pli dans la marge, pour corrompre les jouissances qu'il i)ouvait avoir en face de la plus belle gravure ; car il fallait que tout ce qui l'entourait ou qui sortait de lui fût et se maintînt à l'unisson avec la clarté sereine de sa vue extérieure , et rien ne devait troubler l'harmonie de ses impressions.

La seule distraction qu'il se donne consiste à changer d'activité ; et lorsqu'on lit les tablettes qu'il dictait chaque jour, lorsqu'on le voit encore , dans la vieillesse la plus avancée , levé dès l'aube , ne jamais s'interrompre , pour suivre en paix la série de ses occupations quotidiennes, passer des travaux littéraires à la correspondance , de la correspondance à l'expédition des affaires courantes , se rendre compte des produits et des œuvres d'art, lire tout ce qui s'écrit en Europe, on a peine à comprendre comment, dans une journée si pleine et si complète , il trouve encore quelques instants à donner à ses amis , aux étrangers qui le visitent. A la vérité, quelquefois, n'y pouvant plus suffire, il prend le parti de s'enfermer, de vivre en reclus ; mais sa résolution ne dure guère , et bientôt il sent de nouveau le besoin de se trouver en contact avec le monde, de savoir quels sont, de près ou de loin, les intérêts du jour, de ne pas devenir enfin , comme il le dit lui-même, une momie vivante. » Parle-moi du passé et du présent, parlemoi surtout du moment actuel, écrit-il à Zelter ; car, bien que je lève mes pontslevis et continue à me fortifier, on n'en doit pas moins veiller pour moi sur ce qui se passe au dehors. »

Il appartenait tout entier au sujet qui l'occupait, s'identifiait avec lui, et savait,

' C'était sur ces registres que Goethe portait chaque soir le nom des étrangers de distinction venus de tous les points de la terre pour lui rendre hommage, ainsi que les faits intéressants qu'il ne manquait jamais de recueillir, provoquant cliacun sur ses voyages, ses observations, ses études. Quelques heures d'entretien suffisaient à Goethe pour s'approprier ce que ses interlocuteurs n'avaient pu acquérir qu'en plusieurs années d'études. Puis, lorsque la conversation tombait, lorsque l'aigle commençait à voir le fond du cerveau qu'il tenait en ses serres, on se quittait, et le pèlerin racontait, au retour, le calme silencieux de cet homme, qui l'avait laissé parler seul si longtemps; et pendant trente ans, cela continua ainsi : les hommes venaient à Goethe par troupeaux. — « Un jour, dit M. Frédéric de Müller, je lui présentai un ancien gouverneur de la Jamaïque et sa femme ; la conversation fut vive, animée, intéressante au plus haut point ; les heures s'écoulèrent rapidement. Or, après des années, voici ce que je trouve noté sur ses tablettes à la même date : « Aujourd'hui j'ai « été font heureux défaire la connaissance de lord et de lady,... et de trouver ainsi l'occasion de ré- « capituler avec profit tout ce que je savais sur l'état de la Jamaïque. » C'est ainsi qu'il se faisait raconter, par un capitaine de la marine britannique, la bataille de Trafalgar jusque dans ses moindres détails. — Il s'informe de tout, veut tout voir, tout apprécier, tout connaître; et cet intérêt singulier qu'il prend aux moindres découvertes de l'industrie, de la technique, de l'histoire naturelle, bien loin de s'affaiblir, grandit encore avec l'âge. Qu'il s'agisse d'une chaussée, d'une église, d'un palais, ou tout simplement d'une école, il se procure les plans et les étudie avec un soin minutieux. Les entreprises hardies, surtout le tunnel de Londres, le canal d'Érié, en Amérique, l'attirent irrésistiblement; il consulte les cartes, les dessins, les descriptions de toute espèce, et se rend compte des difficultés aussi bien que des chances de succès. — Les fouilles entreprises par Glenk, avec tant de divination et de persévérance, à la recherche du sel minéral, fournissaient à son génie l'occasion de se répandre en riches problèmes géologiques. Puis, quand tout a réussi, il salue le succès de l'homme qui donna aux États de Weimar les salines de Sotlernheim, par un poème qui, tout en célébrant la victoire de la science et de la technique sur les Gnomes et les Kobolds ennemis, célèbre aussi le triomphe du poète sur la matière la plus ingrate qui se puisse imaginer.

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lorsqu'il s'imposait quelque grande lâche , éloigner de son chemin toute idée étrangère. « Dans les mille choses qui m'intéressent, dit-il, il y en a toujours une qui se constitue au centre, en planète souveraine ; dès lors tout le reste gravite à l'entour, jusqu'à ce qu'il arrive à ceci ou à cela de se faire centre de même. » Cependant cette concentration momentanée ne lui réussissait pas toujours; alors il avait recours aux moyens extrêmes, rompait violemment avec le monde, et s'interdisait toute conmiuuication au dehors ; puis , lorsqu'il s'était délivré, dans la retraite, de ces torrqnts d'idées qui grondaient en lui, on le voyait reparaître. Lihre, heureux, accessihle à tous les intérêts du jour, il renouait le fil des relations agréahles , et se haignait dans le frais élément d'une existence élargie par son activilé, jusqu'à ce que, le moment venu de quelque autre métamorphose intérieure, il se retirât de nouveau dans son cloître. C'est ainsi qu'il s'enferme six mois, cherchant comme Paracclse, dans des études mystérieuses, la solution du grand prohlème ; la vérité qu'il entrevoit , il la garde en lui-même, et s'efforce de trouver, par des expériences sans nomhre, le moyen de la révéler au monde. Sa grande étude, le mohile et le hut de ses spéculations expérimentales, c'est, je le répèle, la science de la nature. Il y a de l'alchimiste dans Goethe. Au XV^ siècle il n'eût pas écrit Faust, il l'eût été. Je ne prétends pas dire que Goethe demeure indifférent à sa gloire poétique ; mais un fait certain , c'est qu'il ressent plus d'orgueil d'une théorie que d'un poème, d'une chose découverte que d'une chose imaginée. Et qu'on ne pense pas qu'il joue ici la comédie, et cherche, comme lord Ryron, à se divertir des hommes en affectant de trouver le signe de sa force partout ailleurs que là où Dieu l'a mis. Celte prétention chez Goethe est sincère, honnête, et se fonde après tout sur des motifs incontestables , mais dont l'immensité de sa gloire littéraire a rendu la légitimité moins apparente. Qu'on se l'explique ou non, là est la grande affaire de son amour-propre : il demande si Cuvier est content, avant de s'informer s'il a satisfait Schiller. Dans les dernières années de sa vie , rien ne lui réjouit l'àme comme de voir la Théorie des couleurs grandir avec le temps dans l'opinion, et gagner peu à peu d'importants suffrages à l'élranger. Aucune distraction , ni les charmes de la plus agréahle compagnie , ni les plus vives jouissances que l'art procure , ne sauraient le détourner de sa contemplation. Ainsi nous le voyons, en Sicile, poursuivre parmi les ruines d'Agrigente son idée sur la métamorphose des plantes; à Breslaw, étudier l'anatomie comparée au sein du menaçant appareil de la guerre ; en Champagne, au milieu des dangers et de l'épouvante, comme devant Mayence, sous la foudi-e du siège, s'occuper de phénomènes chromatiques, ouhliant dans le Traité de Physique de Fischer tous les fléaux du moment.

- Une chose qui frappe chez Goethe dès ses premières années , c'est l'union intime et paisible de deux facultés habituées à se combattre; je veux parler d'une fantaisie productive, luxuriante, et d'un sens nalund qui trouve la vie et l'action partout, et partout brûle d'y entrer. Cet amour inaltérable de la nature et de l'œuvre pratique enlace toute son existence, et dirige vers le réel l'activité souvent inquiète de son esprit; il est en lui le contre-poids et la sauvegarde des passions. Ainsi, dès l'enfance, en même temps qu'il s'entoure d'un monde imaginaire et remplit l'air de fictions poétiques, on le voit s'intéresser au rnouvenicnt de la ville iiulustricuse et comnerçaiite où il est né. Il aime à se trouver au milieu de toutes les conditions, à s'identifier avec les existences étrangères, et poursuit, à travers les métiers et les professions, la connaissance des hommes

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ei la conquêle des ressources lecliniques. Il cherche non moins activement à se rendre compte de tons les imposants phénomènes qn'il rencontre dans la natnre. Il parcourt les hois et les montagnes avec ravissement, et tout ce (|n'il aperçoit lui devient aussitôt image (dans le sens de Platon). Ce qu'il conçoit avec tant de chaleur, il s'efforce de le reproduire au dehors, de le représenter; et le dessin, la plus morale de toutes les dextérités, die Silllichsle aller Feiiigkeiten, comme il l'appelle, le dessin devient l'organe de ses intelligences avec la nature, la langue symholiqne de sa contemplation intérieure. « Nous parlons trop, nous devrions moins parler et plus dessiner. Quanta moi, je voudrais renoncer à la parole, et, comme la nature plastique, ne parler qu'en images; ce figuier, ce serpent, ce cocon exposé au soleil devant cette fenêtre, tout cela, ce sont des sceaux profonds ; et qui saurait en déchiffrer le vrai sens, pourrait à l'avenir se passer de toute langue écrite ou parlée. H y a dans la parole quelque chose de si inutile, de si oiseux, je voudrais dire de si ridicule, que la terreur vous prend devant le calme sévère de la nature, et que son silence vous épouvante, lorsque vous vous trouvez vis-à-vis d'elle, devant quelque pan de granit isolé ou dans la solitude de quelque montagne antique.

« Tenez, ajoutait-il en montrant une multitude de plantes et de fleurs fantastiques qu'il venait de tracer sur le papier tout en causant, voici des images bien bizarres, bien folles; et cependant elles le seraient encore vingt fois plus, qu'on pourrait se demander si le type n'en existe pas quelque part dans la nature. L'âme raconte, en dessinant, une partie de son être essentiel, et ce sont précisément les secrets les plus profonds de la création, qui, en ce qui regarde sa base, repose sur le dessin et la plastique, qu'elle évente de la sorte. » ( Goethe aas nälierm persönlichem Umgange dargestellt.)

On a beaucoup reproché à Goethe le peu de part active qu'il a prise aux affaires politiques de l'Allemagne ; et l'attitude réservée où il s'est toujours tenu vis-àvis des événements lui a valu, de son vivant, d'amères récriminations qui, sitôt après sa mort, n'ont pas manqué de tourner à l'invective. Franchement, que pouvait-il faire? Ministre du grand-duc Charles-Auguste, admis dans son conseil privé, voulait-on qu'il ouvrît les Etals de Weimar aux idées alors envahissantes et se mît à la tête d'une sorte de république-modèle à l'usage de la jeune Allemagne! C'eût été là pour le grand poëte une glorieuse tentative, et dont riraient bien aujourd'hui ceux qui lui reprochent son indifférence avec le plus d'amertume. Avant tout, il faut considérer les forces dont on dispose, et proportionner son activité à la mesure du cercle où elle se développe. Permis à quelques esprits faux et turbulents de croire qu'on se passe de l'occasion, et qu'il suffit, pour changer le monde, d'une volonté énergique : le génie, lui, a ses raisons pour agir autrement ; n'est pas révolutionnaire qui veut. D'ailleurs, la position de Goethe à Weimar n'a rien de politique. Le gi-and-duc Charles-Auguste reconnaît l'éminence du génie et la consacre par les honneurs; mais cette investiture n'a rien d'officiel vis-à-vis de la politique européenne. Goethe est ministre de l'art, ministre de la science à Weimar; il gouverne l'Institut, la Bibliothèque, le Jardin botanique et les Musées i; mais son activité ne s'étend pas au delà. Quand

• Le grand-iluc de Weimar avait réuni tous les musées, ainsi ([U3 tous les iustituts de science et d'art, en un seul département, dont la direction souveraine était confiée à Goethe. Les fragments d'une lettre que Goethe écrivait de Rome à Charles-Auguste mettront le lecteur au courant des

Goellie veut parler à l'Europe, ce n'est point par des notes diplomatiques qu'il le fait, mais par des chefs-d'œuvre de toute espèce. D'après cela on peut concevoir sans peine le soin qu'il met à tenir loin de tous les bruits du jour l'élément sacré de sa pensée, comme à ne jamais descendre dans l'arène de la discussion du moment. Rieu ne lui va moins que cette activité politique qui s'accommode mal avec le calme olympien de son esprit et dont son œil n'entrevoit pas les fins. Au point de vue où il s'est placé, l'histoire lui apparaît comme une lutte incessante de nos passions et de nos folies avec les nobles intérêts de la civilisation. Aussi les sympathies secrètes de son cœur sont pour l'autorité. Goethe aime surtout l'ordre dans la force; quoi qu'on puisse dire, le génie est absolu , la division et le partage lui répugnent.

En ce sens, Goethe regardait l'ordre et la légalité comme les bases de la vie sociale. Et là seulement où le développement intellectuel ou moral se trouvait arrêté dans ses progrès , où l'exploitation légitime des forces de la nature ne pouvait aboutir, où les plus nobles biens de l'existence étaient somnis au jeu des passions déchaînées, à la domination de la force brutale, là seulement était pour lui la A raie tyrannie, le despotisme insupportable. Jamais il ne s'écartait de ces principes, qu'il servait de sa parole et de sa plume, dévoilant dans leur misère et leur néant le faux, le vulgaire et l'absurde, s'alliant aux esprits élevés et droits, proclamant sans cesse et partout cette liberté de la pensée et de la volonté intelligente, qui sont les plus nobles droits de l'humanité. Du reste, ses oliscrvalions sur la politique ne se produisent jamais dans ses œuvres que sous une forme mystérieuse et symbolique. Il n'y a guère que dans Willielm Meister cl les Aphorismes poétiques qu'on les trouve exposées clairement et mises en lumière; encore fait-il ses réserves et se garde-t-il bien de les vouloir donner pour une recette universelle ' . L'attitude que Goethe prend vis-à-vis des événements est toujours imposante et froide. Il envisage la politique du point de vue de l'histoire, bien plus que de la polémique. Allemand de Francfort, la vieille ville impériale, ami intime de Charles-Auguste, à ses yeux le gouvernement est une harmonie qui résulte des droits ;du souverain et des devoirs du peuple, menés avec intelligence et dignement compris. Quant à l'intervention de la force, il en a horreur presque à l'égal du radotage passionné des partis; l'une trouble

iMpports (l'iiiliniitc qui cxlstalont entre le poëte et le prince : « S'il m'est permis de vous exprimer un souhait que je forme pour mon retour, je vous dirai que j'aurais l'intention, sitôt mon arrivée, de visiter lous vos États en étranger, et d'étudier vos provinces avec des yeux tout fraichement ouverts et l'iiabitude des liommes et du pays. Je pourrais ainsi me faire un nouveau tableau à ma manière, acquérir une idée complète des choses, et reconnaître quels genres de service votre bonté et votre confiance seraient en mesure d'exiger de moi. Mon cœur et mon esprit sont avec vous et les vôtres, et cela quand les débris d'un monde pèseraient de l'autre côté de la balance. L'homme a besoin de peu : l'amour et la sécurité des relations avec ceux qu'il a choisis et auxquels il s'est une fois donné lui sont indispensables. »

• « Le despotisme prescrit l'autocratie d'un chacun en instituant de haut en bas le dogme de la responsabilité individuelle, et par là provoque au plus haut degré l'activité. — Tout ce »pii est spinosisme dans la ])roduction poétique, devient machiavélisme dans la réflexion. — Les hommes faibles ont souvent des idées révolutionnaires; ils pensent qu'ils se trouveraient mieux de n'être pas gouvernés, et ne sentent pas (|u'ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes, — Tous les hommes, lorsqu'ils arrivent à la liberté, exagèrent leurs défauts ; les forts se montrent furieux ; les faibles, lâches. — L'homme se croit toujours plus (|ii'il n'est et s'estime moins qu'il ne vaut. »

[Goetlie's Ethisches pass.)

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le calme de l'exislence, l'autre en abolit le sérieux. Rien ne l'afflige et ne le désespère comme de voir l'esprit d'inconstance et de frivolité toucher aux choses grandes, importantes, fécondes. On sait de quelle maniôrc il reçut madame de Staël, qui, après lui avoir annoncé la trahison de Moreau , lui demandait de changer de sujet et de passer à de plus agréables entretiens, « Vous autres, jeunes gens, disait-il, vous vous remettez vite, lorsque, par hasard, une explosion tragique vous frappe momentanément; mais nous, vieillards, nous avons toute raison de nous garder de ces impressions qui nous affectent puissamment, et ne font qu'interrompre sans profit une activité conséquente. » Dans une autre circonstance, il écrit à un de ses jeunes amis : « Peu importe le cercle dans lequel un homme noble agit, s'il le connaît exactement, et s'il le sait remplir. De ce que l'homme ne peut agir, il ne faut pas qu'il se tourmente et cherche une prétendue action au delà du centre où Dieu et la nature l'ont placé. Toute précipitation est funeste; je ne sache pas qu'on ait jamais trouvé de grands avantages à franchir les degrés moyens , et cependant aujourd'hui tout est précipitation : on ne voit que des gens disposés à n'agir que par soubresauts. Faites le bien à votre place, sans vous inquiéter de la confusion qui, près ou loin, perd le temps de la plus déplorable manière; bientôt les indifférents se rallieront à vous, et la confiance et les lumières, s'étendant à mesure, vous formeront d'elles-mêmes un cercle qui grandira toujours. »

Et quelle statistique de l'intelligence pourrait énumércr les cercles infinis que Goethe a tracés de la sorte pendant le cours de son infatigable existence? Autour de lui tout s'anime , prend vie, et s'habitue à l'activité saine. Il éveille l'émulation, maintient chacun dans sa sphère, et proclame jusqu'à la fin, par son exemple, la souveraineté de l'ordre, de la fermeté, de la persévérance. « Il n'y a que deux routes pour atteindre un but important et faire de grandes choses , disait-il souvent : la force et la persévérance. La force ne tombe guère en partage qu'à quelques privilégiés ; mais la persévérance austère , âpre , continue , peut être mise en œuvre par le plus petit et manque rarement son but , car sa puissance silencieuse grandit irrésistiblement avec le temps. »

Sitôt que les événements lui permettent de reprendre le libre cours de ses éludes, il se rend à léna, renoue amitié avec les professeurs de l'Université , fonde des musées, rassemble des collections de toute espèce, donne au Jardin botanique une étendue plus vaste et des richesses plus grandes, et, par les froids rigoureux de l'hiver, on le voit tous les jours assister de grand matin au cours d'anatomie du docteur Loder. C'est là qu'il rencontre Schiller pour la première fois ; là, dans une salle d'étude, au milieu de toute une jeunesse active et laborieuse, ces deux représentants augustes de la pensée humaine se donnent pour la première fois la main. léna réunissait alors, entre autres personnages d'importance, Guillaume et Alexandre de Humboldt; la sympathie, le désir insatiable d'approfondir et de connaître, les intérêts sacrés de l'intelligence, tout les porte à se lier avec Goethe et Schiller, qui , à leur tour, trouvent joie et profit dans le libre commerce d'idées qui s'établit aussitôt entre eux et les deux nobles frères. On n'ignore pas ce que la science doit à celte association harmonieivse, où , chacun renchérissant sur l'idée de l'autre, les découvertes comme les succès , tout était commun.

Goethe dirige aussi le théâtre à Weimar, et la plus glorieuse récompense de ses peines sans nombre et des sacrifices de son temps , il la trouve dans la vive

sympalhie el les aclions de grâces de Schiller, ff ni le supplie de présider aux répélilioiis de ses cliel's-d'cßiivre , el ne parle qu'avec ciilliousiasme des comédiens que Goethe forme, les seuls, dit Schiller, qui sachent donner la vie à ses créations dramatiques. Poêles el comédiens, tons s'empressent, tons marchent an luit de concert : les uns imaginent des chefs-d'œuvre, les autres s'en pénètrent et travaillent à les exprimer dignement. On ne s'épargne ni les soins , ni les fatigues ; le grand-duc Charles-Angusle assiste aux répétitions, il donne son avis. On discute chaque caractère, ou le développe ; et rpiand Ions sont d'accord , Charles- Augnsle, Goethe el Schiller, l'œuvre se produit dans son harmonie. Là aussi la personnalité imposante de Goelhe devait se faire jour; le prestige souverain qui l'environne agit sur ces jeunes comédiens. Rigoureux dans ses instructions, d'une persévérance inexorahle dans tout, ce qu'il arrête , il tient compte du moindre succès, découvre les forces latentes, les évoque , et dans un cercle étroit, avec les moyens hornés dont il dispose, accomplit souvent des prodiges. Chacun se sent plus fort et plus puissant à la place où Goethe l'a mis, et son suffrage imprime à toute une existence le sceau de la consécration. Il faut avoir entendu certains vétérans du grand siècle de la lilléralure allemande faire l'histoire de ce mouvement auquel Goethe et Schiller prirent ensemhle une part si vive, raconter, les yeux haignés de larmes, les moindres traits de leur existence, parler enfin de ces héros comme nos vieux soldats parlent de l'empereur, pour se faire une idée de l'attachement inviolable et de l'enthousiasme ardent que savaient inspirer ces maîtres de l'art.

On connaît l'amitié constante qui, depuis la rencontre d'Iéna , unit Goethe et Schiller. Ce qui fait la force de cette amitié , c'est l'égalité. En France , malheureusement, nous ne comprenons guère ce mot, lorsqu'il s'agit d'amitiés littéraires du moins. Ou ne recherche, on ne loue , on n'admire que ce qui se passe au-dessous de soi; ce qui se passe à côté, on n'a garde de s'en informer. Les deux chefs de la poésie en Allemagne ne traitent point les choses de celle façon. Goelhe et Schiller se sont mesurés dès longtemps. Daiis l'amitié qui les rassemble, c'est génie pour génie ; ils le savent. Aussi leur exislence, au lieu de se consumer en de misérables inquiétudes, s'écoule libre el calme. Entre eux, tout est commun, les projets, les idées, les plans ; ils se tiennent au courant de leurs mutuelles entreprises ; ce qui ne sourit pas à l'un convient à l'autre , qui s'empare du sujet et le Iraile à sa manière'. Ainsi, chacun élève de son côté le monument de son œuvre, Schiller avec l'aide de Goelhe, Goelhe avec l'aide de Schiller.

Du reste, les mêmes différences qui existent entre les deux génies se retrouvent dans les persoimes. La tendance idéaliste de Schiller a peut-êlre sa source

' Pour citer un exemple,. l'idée première de Guillaume Tell vint à Goethe, pendant un voyage qu'il fit en Suisse avec le prince héréditaire de Weimar, vers l'année 1797. Goethe communiqua son idée à Schiller, qui se prit d'enthousiasme pour elle el la mit en œuvre, on sait comment. On dit même que Goethe ne s'en tint ponit là, et donna ^généreusement à son illustre ami plusieurs indications de détail sur la manière de traiter le sujet. C'est un hruit assez généralement accrédité en Allemagne, que l'idée d'amener .lean le parricide au dénoùmcnt a été suggérée à Schiller par Goethe. Même en éloignant toute insinuation qui tendrait à disputer à Schiller la propriété légitime de son œuvre, nous inclinons assez à croire à cette collaboration lointaine, ou, si l'on aime mieux, à cette influence de l'auteur d'EgmonI dans Guillaume Tell. Le mouvement de cette pièce rappelle la manière de Goethe dans ses drames historiques, et peut-être qu'il y aurait un rapprochement assez curieux à faire, de ce point de vue, entre Guillaume Tell cl Guetz de Berlkhingen.

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dans une mélancolie donlourense, dans un fonds de tristesse cl d'amertume qu'avaient dû laisser en son ânic les cruelles épreuves de sa jeunesse. On le sait, à son entrée dans la carrière, Schiller ne rencontra que les soulfrancesct la misère. En 1801 encore, il n'aurait pu passer l'hiver à Weimar, où l'appelait le soin de sa santé délahrée, sans un secours que Goethe ohtint pour lui du grand-duc. Voici ce que dit Goethe à ce sujet, dans la dédicace de sa correspondance au rci de Bavière en parlant de Schiller : « On a pris soin de son existence, on a éloigné de lui les nécessités domestiques , élargi le cercle de ses relations , et lui-même on l'a transporté dans un élément plus sain. »

Goethe, lui , fut toujours placé dans d'autres conditions ; personne ne l'ignore. On a heau jeu, dira-t-on , à venir parler de la force d'àme et de l'énergie d'un homme que sa naissance et la faveur des grands mettent, dès ses premiers pas , au-dessus des nécessités de l'existence! Cependant il suffit d'envisager l'attitude ferme et décidée que Goethe conserva toujours vis-à-vis de l'adversité qu'il devait rencontrer lui-même, lui si heureux, plus d'une fois sur son chemin, pourbienvoir que la force de son caractère eût dominé les circonstances par lesquelles Schiller se laissa si cruellement abattre. Goethe, dans la vie réelle comme dans la vie idéale, demeure toujours maitre de lui-même : les circonstances ne peuvent rien sur sa conduite, rien sur son inspiration; il s'élève au-dessus d'elles, il les domine et les foule aux pieds dans la plénitude de sa force et de sa conscience personnelle. C'est dans sa correspondance qu'il faut chercher les traits qui le caractérisent. Le 5 mars 1759, Schiller répond à Goethe, qui se plaignait à lui de ne pouvoir trouver l'activité vers laquelle il aspirait : « Je ne comprends pas comment votre activité peut demeurer un instant suspendue, vous qui avez le cerveau plein datant d'idées, de tant de formes, qu'il suffît du plus simple entretien pour les évoquer. Un seul de vos projets, de vos plans, tiendrait en éveil la moitié de toute autre existence. Mais ici encore votre réalisme se manifeste, car tandis que nous tous nous portons les idées avec nous, et trouvons déjà en elles une activité, vous, Goethe, vous n'êtes content qu'après leur avoir donné l'existence. » Où trouver une expression plus juste pour déterminer les différences qui existent entre ces deux génies? Chez Schiller, l'idéalisme est à demeure; les idées débordent même au sein de l'activité la plus vive. Pour Goethe, au contraire, elles n'ont de valeur qu'à la condition d'avoir l'existence et la réalité. Cet amour de la plastique, qui se révèle incessamment dans son œuvre, le poursuit partout dans la vie. Toute chose, autour de lui, doit avoir la forme et le contour : il aime l'activité pratique et la recherche, il construit, il ordonne, il gouverne dans son centre. Il était né pour l'empire.

Comme on le pense, cette activité ne le satisfait pas toujours : quelquefois le résultat qu'il attendait lui manque. Alors il se décourage pour un moment. C'est ainsi qu'au mois de mars de la même année il écrit à Schiller, de retour dans sa paisible retraite d'Iéna : « Je vous porte envie, à vous, qui vous tenez dans voire cercle, et par là marchez en avant avec plus de sûreté. Dans ma position, avancer est un fait très-problématique. Le soir, je sais qu'il est arrivé quelque chose qui sans moi ne serait pas arrivé peut-être , ou du moins serait arrivé tout autrement. « Il obéit à l'ascendant impérieux qui l'entraîne, mais non sans reconnaître qu'il subit pour sa part la loi commune, non sans se dire tout bas que là aussi, comme partout, le colé humain, l'imperfeclion (das involkammene), se fait sentir. « Les relations au dehors font notre existence, et en même temps la dévastent ; et ce-

6i GOETHE.

pendant il fanl voir à se tirer d'affaire, car, d'nn autre côté, je ne pense pas qu'il soil bien salutaire de s'isoler coniplélenient comme Wieland. » El quelques années plus lard , en juillet 17ÎI9 , las des théâtres de société , des poésies d'amateurs et de toutes les importuuités d'un dilettantisme qui ne manque jamais de s'adresser à lui comme à l'arbitre suprême dans Weimar, il écrit dans nue boutade misanthropique : « Plus je vais, et plus je me fortifie dans la résolution de ne tourner désormais mon esprit que vers l'œuvre, (pielle qu'elle soit, vers l'accomplissement de l'œuvre, et de renoncer à toute communication théorique. Il faut que j'élève encore de (juelques pieds les murs dont mon existence s'environne. » Après avoir lu le Droit nalurel, de Fichte : « J'ai beau faire, écrit-il, je ne trouve dans les plus célèbres axiomes que l'expression d'une individualité, et ce que l'on adopte le plus généralement comme vrai ne me semble , le plus souvent, qu'un pré,ugé de la multitude, qui, subordonnée à certaines conditions de temps, peut être considérée aussi bien comme un individu. » Et dans le même sens, à peu près, en juillet 1801 : « S'il faut vous parler d'un résultat que j'observe en moi, je vous dirai que, pour ce qui est des théories , je vois avec plaisir que j'en fais chaque jour plus pour moi et moins pour les autres. Les grandes énigmes de la vie ne sont guère pour les hommes que des sujets de raillerie ou d'épouvante ; peu s'inquiètent d'en trouver le mot, et, à mon avis, tous ont raison, et je n'ai garde de vouloir abuser personne. » Quoi de plus simple qu'il reconnaisse la liberté chez les autres, lui qui prétend ne penser et n'agir que selon sa nature? 11 faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie : que sert-il qu'un autre vous le dise? Ou vous ne le comprenez pas , ou vous le comprenez à votre façon, et dès lors vous attachez à ce mot un sens arbitraire.

Cet isolement impassible de Goethe, ce culte solitaire de l'individualité, ne se montre pas seulement dans ses idées et ses points de vue, vous le trouverez partout dans la vie réelle, (joclhe traite un peu Schiller comme Frédérique, son ami comme sa maîtresse. 11 est vrai qu'on laisse aller plus facilement ses illusions en amitié qu'en amour. Et puis, Schiller avait-il des illusions sur l'amitié de Goethe? Il est permis d'en douter. Cette nature si douce, éprouvée de bonne heure par la souffrance morale et les douleurs physiques, attendit-elle jamais des autres l'inépuisable dévouement dont elle était capable, et qui , peutêtre, aux yeux de Goethe , passait pour de la faiblesse? Divine faiblesse , en tout cas, dont l'humanité tiendra compte au chantre immortel de Jeanne d'Arc et de Thécla. Avec Goethe, qui dit génie a tout dit. Schillerle savait, pour l'avoir ap- |)ris plus d'une fois à ses dépens. Aussi ne vous semble-t-il pas qu'il y a dans cet attachement qui persévère malgré les rudes conditions qu'on lui fait, dans cette fidélité quand même à Goethe, au génie, quelque chose de pur et d'attrayant qui sied à la nature héroïque et chevaleresque de l'auteur de Wallenstein ? L'amitié constante et dévouée de Schiller, ses nobles élans qu'il ne songe point à réprimer, sauvent ce qu'il pourrait y avoir d'odieux et de révoltant aux yeux des hommes dans cette réserve austère, dans cette froide personnalité qui n'abdique jamais. Vraiment , en pareille occasion , on n'ose prononcer le mol à'ef^oïsme. Qui donc pourrait se plaindre de Goethe après Schiller? « Je vous ménage une surprise qui vous louche de près, et qui, j'espère, vous réjouira fort, » écrit Schiller à Goethe; et celui-ci lui répond avec une indifférence qui, jiartout ailleurs, serait le dernier terme de l'orgueil : « Je ne me fais pas une idée de ce qu'on peut appeler une surprise... N'importe, la vôtre sera bienvenue.

Il ii'csl pas dans ma desliiiée de rencontrer jamais un bien imprévu, inouï, unltieii que je ne me sois pas conquis encore.» Quel senlimenl de sa persomie! quelle secnrilé profonde! Cependant, à loul prendre, Goethe n'exagère rien; il écrit ces choses dans la conscience même de sa position et de son œuvre. Pendant qu'Iffland était à Weimar, pour y donner des représentations, Schiller envoie à Goethe des poésies, le priant de lui dire ce qu'il en pense, et s'il doit les insérer dans les Heures. Quelques jours après , Goethe lui répond : « Je vous renvoie vos poésies , que je n'ai pu lire , ni seulement parcourir. Les préoccupations contraires où je me trouve m'en ont empêché. » Or, ces préoccupations, ce sont des fêtes, des spectacles à organiser. Vers la même époque, en avril 1791], Schiller, malade à léna , poursuit à travers les veilles cette vie de travail qui le consume, et Goethe, du sein des distractions de toute espèce qui l'environnent, lui écrit dans un mouvement de joie intérieure ' : « J'ai bien fait de ne pas tenir compte de l'opinion des autres , et d'augmenter les prix du théâtre pendant les représentations d'Iffland ; la salle ne désemplit pas. » Vers la même année, Schiller travaille à son Wallenstein, qu'il destine à Schoeder, et comme il attend, pour livrer son œuvre , que le célèbre tragédien arrive à Weimar, Goethe lui écrit à ce sujet : « Schroeder s'est conduit avec nous comme une franche coquette; il s'avance quand on ne le demande point, et, dès qu'on veut mettre la main sur lui, il se relire. Pour moi, je ne lui tiens point rancune, car chaque métier a ses façons d'agir ; mais vous comprenez que, maintenant, je ne puis plus faire un pas.« En octobre 1799, lorsque Schiller, en proie aux plus vives in- (juiétudes , lui fait savoir la maladie de sa femme, Goethe lui répond de Weimar : 0 J'aurais été vous voir sur-le-champ , si je n'étais ici pressé de fous les côtés ; mais , en vérité , tant d'affaires me réclament à cette heure , que je me serais senti dans les angoisses auprès de vous, et cela pour ne vous être d'aucun secours. » Plus Goethe avance en âge , plus cette personnalité devient vive et frappante. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire sa correspondance avec Zeller pendant les années 1827 et 1828. Quels que soient ses rapports avec les autres, jamais il ne perd de vue sa personne ni les conditions où il se trouve. En effet , si le dévouement à l'amitié, si l'abnégation complète est un digne et noble spectacle, le plus beau, sans doute, que l'humanité puisse donner, on ne peut nier qu'il se rencontre par moment des natures puissantes, énergiques, Napoléon et Goethe , par exemple , qui semblent n'être sur la terre que pour l'amour et le culte d'elles-mêmes : car ces sentiments, odieux et stériles partout ailleurs, fécondent ici de grandes choses.

Au reste, cette concentration que l'on reproche à de pareils caractères ne vientelle pas souvent d'un certain mépris du monde et du public que laisse en eux l'expérience? Chez Goethe, du moins, cela existe; et, si nous voulons citer, les exemples abondent. En i 799, lorsque les Proptjlees cessent de paraître faute d'articles, Goethe écrit à Schiller : « Les choses se passent en tout ceci fort naturellement, et je ne vois pas qu'il y ait tant lieu de s'étonner. On devrait pourtant bien apprendre à juger le tonl (le public) que l'on ne connaît pas, d'après 1rs parties intégrantes que l'on connaît. » Dans un autre endroit, à propos d'une copie du Camp de Wallenslein furtivement divulguée : « Dans ces temps glorieux où la raison déploie son glorieux régiment, il faut s'attendre chaque jour, et cela, de

' liriefweclisel. — Goellie's Werke, IV, 175, papsiiii.

la part des lioninies les plus dignes, à (juclijue infamie ou à tjuelcjne absui-dilé. « Schiller aussi se laisse aller à ces accès d'amertume, mais seulement dans les derniers temps, et lorsque le poëte, aigri par la douleur, las de vivre, ne contemple plus le monde qu'à travers le voile affreux de la maladie. Comparez sa lettre sur Jean de 3Iiiller et son llisloire de Frédéric le Grand (lévrier 1805), avec la lettre qu'il écrivait à Goethe sept ans plus tôt, en 1798, dans le calme et la liberté de son existence. « J'ai causé hier avec Schérer, et je me suis rappelé, dans cet entretien, une réllexion que vous avez faite sur lui l'an passé ; c'est une nature sans ccuur, et si glissante qu'on ne sait par où la prendre. Il faut voir de pareilles gens pour bien sentir que le cœur seul fait l'humanilé dans l'honmie. » Noble expression, expression vraie de l'Ame de Schiller! On ne peut s'empêcher d'aimer Schiller, les sympathies vont à lui ; Goethe ne commande que l'élonnement et l'admiration. Certaines natures, et Goethe est de ce nond)re, ont eu en partage une telle valeur, une telle énergie, que tout autour d'elles leur semble médiocre, petit, indigne de leur être comparé. Il n'y a guère qu'un point de vue d'où elles vous paraissent égoïstes ; au fond elles ne le sont point, d'abord parce qu'elles ne l'ont pas voulu, ensuite parce qu'elles n'avaient rien à gagner à l'être. Leur force intérieure, ne trouvant point de contre-poids dans les forces qui les environnent, rapporte tout à elle. Ce n'est point là de l'égoïsme, mais quelque chose qui ressemble à la concentration en soi de la Divinité. En face de pareils hommes , il faut fléchir le genou dans sa faiblesse, ou, si l'on veut leui' tenir tête, se sentir opprimé tôt ou tard, à moins qu'on ne soit de leur taille. Dans le commerce si long qu'ils eurent ensemble, la personnalité de Goethe n'étonna point Schiller, peut-être ne s'en aperçut-il jamais, et c'est là le plus beau témoignage que l'auteur de Don Carlos et de Wallenslein ait doimé à la postérité de sa dignité intérieure et de son élévation.

Goethe ne trouva pas toujours tant de généreuse tolérance chez ses amis. Il y en eut que cet esprit de froide domination irrita, et qui, plus d'une fois, lui reprochèrent amèrement son égoïsme. Herder, Jacobi, Merk, avaient leurs jours de réaction et de colère ; le bon Wieland lui-même finissait par être poussé à bout; mais tout cela ne devenait jamais bien sérieux, du moins en apparence; on gardait ses petites rancunes, ses petites haines, mais on continuait toujours à se voir, à correspondre, à vivre dans le cercle dont Goethe s'était fait le centre: l'attraction était irrésistible ; quelque dépit qu'on en pût avoir, il fallait y revenir. Un jour qu'il était question de cette indifférence suprême de Goethe, de ce caractère élevé au-dessus des passions du monde, un homme dont les yeux flamboyaient au-dessous de son large front prit la parole en s'écriant : « Reste à savoir si l'homme a le droit de s'élever dans cette région où toutes les souffrances, vraies ou fausses, réelles ou simplement imaginées, deviennent égales pour lui ; où il cesse sinon d'être artiste, du moins d'être homme ; où la lumière, bien qu'elle éclaire encore, ne féconde plus rien, et si cette maxime, une fois admise, n'entraine pas la négation absolue du caractère humain. Nul ne songe à disputer aux- dieux leur quiétude éternelle; ils peuvent regarder toute chose sur cette terre comme un jeu dont ils règlent les chances selon leurs desseins. Mais nous, hommes, et, parlant, sujets à toutes les nécessités humaines, il ne faut pas qu'on vienne nous amuser avec des poses théâtrales ; avant tout, conservons le sérieux, le sérieux sacré sans lecpiel tout art, quel qu'il soit, dégénère en une misérable parade. Comédie! comédie! Sophocle n'était cependant pas un comédien, Ks-

chyle encore moins. Tout celd, ce sont des inventions de notre temps ; David chantait ses liymnes avec plus de cœur que Pindare, et cependant David gouvernait son royaume. — Que gouvernez-vous donc, vous? — Vous étudiez la nature dans tous ses phénomènes, depuis l'hysope jusqu'au cèdre du Liban. La nature ! vous l'absorbez môme en vous, ainsi que cela vous plaît à dire ; à merveille ! Mais je voudrais bien ne pas vous voir, pour cela, me dérober le plus beau de tous ces phénomènes, l'homme dans sa grandeur naturelle et morale.»

Celui qui parlait ainsi, c'était Herder.

Ces tendances à la contemplation de soi-même, que Goethe ne prenait nul souci de dissimuler, révoltaient aussi Merk, un de ses amis d'enfance, qui lui disait un jour dans un de ses accès de colère : « Vois-tu, Goethe, quand je te compare à ce que tu aurais pu être et à ce que tu n'es pas, tout ce que tu as écrit me semble une misère ! » Merk passa six mois à Weimar, mais dans de telles dispositions, qu'il finit par ne plus voir Goethe. «Que diable a le Wolfgang! s'écriait-il un matin en sortant de son humeur noire; d'où vient qu'il fait le plat courtisan et le valet de chambre? Pourquoi se moquer des gens, ou, ce qui est tout un, pour moi du moins, attirer sur soi leurs quolibets? N'a-t-il donc rien de mieux à faire?» Tout le caractère de Merk se révèle dans cette boutade. C'était un esprit bizarre, inquiet, sauvage, aimant le paradoxe, souvent triste et morne, parfois éclairé de lueurs splendides, mais qui passaient bientôt. La flamme intérieure qui le dévorait jeta quelques rares clartés, puis on le vit tout à coup tomber en cendres. Merk finit par le suicide.

Goethe, de son côté, sentait fort bien les défections de ses amis, défections (pie rien ne motivait à ses yeux. Quel que fût l'acte de révoltante personnalité auquel il se livrait, Goethe n'en mesurait pas la portée ; il obéissait à sa nature, et cela lui semblait si simple, que jamais l'idée ne lui vint qu'on put louer ou blâmer un pareil acte. Mais ses amis rêvaient en lui un autre Goethe, et s'exposaient par là à bien des déceptions que Schiller s'était épargnées dès le premier jour par son dévouement à toute épreuve et sans réserve. L'élu de la nature devait, à leur sens, porter dans tous ses actes le signe de son élection ; ils pensaient ainsi renfermer Goethe dans un cercle, honorable sans doute, mais étroit et borné, le cercle où leur affection avait été le trouver.

Quant au peu de sympathie que Herder et Goethe avaient au fond l'un pour l'autre, on en trouverait au besoin le secret dans la contradiction profonde de leurs opinions et de leurs vues en toutes choses. Jamais, en effet, deux natures plus opposées ne s'étaient rencontrées. Pour Herder, toute forme devient une idée, toute histoire même s'évapore en idées pour servira la philosophie de l'histoire de l'humanité. 11 détestait les livres, disait-on un jour : « Oui, répliqua Wieland, qui l'aimait de cœur ; mais quels livres il écrivait! * Pour Goethe, au contraire, toute idée se perd dans la forme. Goethe eût renoncé volontiers à la parole, qu'il trouvait si insuffisante, pour ne plus s'exprimer qu'en symboles, comme la nature. Il aime à jouer avec ses fantaisies, à faire passer son existence heureuse à travers toutes les formes de la vie. On conçoit, d'après cela, qu'il tombe en désaccord avec Herder, et s'emporte contre l'esprit dogmatique du philosophe qui veut a toute force faire entrer les sereines imaginations de l'art dans le cercle orageux de la politique et de la vie. Ce que Goethe trouve étroit et mesquin, Herderle proclame humainement sublime; et de son côté, Goethe, dans la conscience de sa personnalité grandiose, refuse d'admettre cette idée universelle de

Herder, dont l'Iiéroïsme, la verlu, l'inspiralion poétique, l'esprit législatif, Coriolaii, César, Juslinicii, Dante et Luther, ne sont que les rayonnements divins. Herder était une nature élevée ; profondément pénétré de l'esprit de son temps qu'il devance, il l'exprime dans tous ses livres. Il rêvait une cité morale ; tout ce qu'il a trouvé de noble et de beau dans les pays et dans les siècles, il le porte avec lui comme un joyau mystérieux à mettre au front du genre humain déchu, de son humanité chérie, à laquelle il veut rendre les splendeurs de l'Eden. Herder n'entreprend rien, si ce n'est dans un but social, humain, et l'on ne peut se défendre d'un sentiment de vénération en face de son œuvre. On voit que les tendances pratiques de Herder contrastaient trop franchement avec Vélre de Goethe, sa manière d'envisager les hommes et les choses, pour qu'ils en vinssent jamais à s'entendre tous les deux. La position était délicate; ils ne pouvaient demeurer indifférents l'un à l'autre, ils étaient trop grands pour se haïr. Une réserve polie, une convenance froide, parfois un peu d'ironie chez Herder, à laquelle Goethe répond par des avances (comme c'est l'usage d'un homme habile, et Goethe l'était), tels sont les seuls sentiments qui se manifestent dans leurs rapports, et (ju'on trouve dans leur correspondance.

Cependant il convient de dire que Goethe ne fut pas toujours cet homme froid, impassible, réservé, que nous venons de voir; Goethe eut, comme les autres, ses luttes intérieures, ses illusions, sa période de jeunesse, dont il faut tenir compte, quelque rapide qu'elle soit. Si nous possédions les fragments du Tasse, lels qu'il les avait déjà composés pour lui en 1777, peut-être saurions-nous quelque chose de ces incertitudes sur sa vocation, sur l'avenir de son existence, qui le consumaient aux premiers jours, quelque chose de ses amours et de ses sensations de vingt ans. Son voyage en Italie mit fin à celte activité dévorante et sans but; là, sur cette terre de Virgile, de Raphaël et de Pétrarque, les vagues rumeurs de sa conscience s'apaisent au sein de la double harmonie de la nature et de l'art plastique ; là, pour la première fois, Goethe se sent sur le chemin de sa personnalité, de son être véritable. Les ennuis de sa vie première s'éloignent de jour en jour, repoussés par le flux des apparitions nouvelles qui l'absorbent, vers un lointain où son âme ne les perçoit plus que comme des objets de sa con^ templation poétique. Ce voyage en Italie opéra chez Goethe une transformation radicale ; c'est au point qu'à son retour ses amis ne le reconnaissaient plus. Vainement on cherche en lui cette expansive activité qui lui gagnait les sympathies, ce sens du plaisir et du hien-v'wre, ces fringantes allures du jeune homme que l'auteur de Werlher affectait quand il entrait dans les salons de Weimar ou de Wiesbaden, la cravache à la main, sa polonaise verte boutonnée jusqu'en haut, et faisant sonner ses éperons. Il s'enferme en lui-même, il se montre partout grave et circonspect, et, tandis que chacun le trouve froid, égoïste, mystérieux, il se sent au fond plus riche et plus complet, il se sent Goethe. Il vient d'apaiser, dans la plénitude de la contemplation, le désir insatiable qui le dévorait; le temps de la réflexion est venu, et désormais, au lieu des pures images de sa fantaisie, il ne voit plus que des idées d'ordre et d'harmonie qui, dans leurs rapports avec des individualités sans nombre, se rattachent au grand tout universel. Le voyage de Goethe en Italie est un fait trop important pour qu'on néglige; de s'en occuper. A la vérité, ici les sources manquent un peu, et l'on n'en est plus à n'avoir qu'à choisir, comme cela se rcnconti-e pour la période ultérieure dont nous avons déjà parlé. Il n'y a guère que les journaux particuliers de Goethe et

(les correspondances interrompues et reprises au hasard, où l'on trouve à jjiiiser çà et là quelques renseignements. 11 laut dire que ces notes ont le mérite d'avoir jailli de ses premières impressions, et que c'est avant, tout dans ces sources rares, mais limpides , que la vie intime de Goethe se réfléchit comme dans un clair miroir.

En 1786, Goethe passa la belle saison à Carlshad, au milieu d'une société joyeuse, intelligente, amicale, dont il faisait les charmes par sa verve et l'enjouement qu'il avait alors, lisant volontiers ses vers, communiquant à tous ses projets, ses idées, efteuillant au hasard ses premiers livres, lorsque, le 28 août, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, plusieurs pièces de vers lui furent adressées, dans lesquelles se trouvaient, à côté des éloges les plus flatteurs, de sévères remontrances sur l'oubli qu'il faisait de son génie, et de vives exhortations pour qu'il eût à reprendre ses travaux, qu'il semblait négliger à dessein. Herder surtout, dont Goethe redoutait si fort l'opinion dès cette époque, après l'avoir plaisanté sur ses goûts pour les sciences naturelles, finissait par lui conseiller, en souriant, de laisser là ces pierres inertes qu'il s'obstinait à cogner, et de tourner ses facultés vers des travaux plus sérieux. Goethe profite de la leçon, et sur-le-champ, sans dire un mot à son prince, sans prévenir un seul de ses amis, il rassemble ses manuscrits et part pour l'Italie en telle diligence, qu'il arrive à Trente le 11 septembre. Il ne s'arrête pas, franchit le Tyrol, séjourne à peine trois heures à Florence ; un irrésistible ascendant l'attire vers Rome, et lorsqu'il y est seulement, il se prend à ouvrir la bouche pour saluer avec joie ses amis de Weimar. Là il se livre aux impressions profondes de la ville éternelle; son attention se partage entre les mines d'un grand peuple et la vie sensuelle des Italiens ; il se recueille, et, dans le silence absolu de la contemplation, laisse les merveilles de l'art moderne agir sur lui paisiblement. Sa première soif apaisée, il se lie avec Tischbein le peintre, Angelica Kauffmann, et tous les autres artistes allemands qu'il trouve à Rome. Son admiration l'absorbe tout entier. Nul ne sait ce qu'il pense ; dans ses lettres, dans ses entretiens, il se montre avare d'observations, on sent qu'il rumine dans les profondeurs de son âme. Tant voir et tant admirer l'épuisé; il a peine à séparer ses impressions les unes des autres, à les rendre. « Une plume! quand on devrait écrire avec mille poinçons! Mieux encore : il faudrait rester ici des années dans un silence pythagoricien. Une journée dit tant de choses, qu'on ne devrait pas oser dire la moindre chose de la journée. » Insensiblement il s'habitue à vivre au milieu de tant de chefs-d'œuvre; à la fougue des premières impressions succède une paix plus profonde, un penchant plus prononcé pour la plastique, et, le 25 décembre, il écrit : « Je vois les meilleures choses pour la seconde fois, car le premier étoimemenl se confond dans l'œuvre, dont il semble qu'on partage la vie, et se perd dans le pur sentiment de sa valeur. » Les arts et les sciences se disputent son activité; il étudie à la fois la perspective et l'anatomie pratique; sa contemplation ne se détourne de l'architecture, de la statuaire et de la peinture, que pour se porter sur les plantes et les minéraux. Avec Goethe, rien ne se perd, et Rome ne suffit pas pour faire oublier à son orgueil le persiflage inoflensif des amis de Carlsbad , il renverse de fond en comble l'édifice de ses connaissances; car, dit-il, « je m'aperçois, après bien des années, que je suis comme un architecte qui veut élever une tour sur de mauvais fondements, et je veux avoir conscience de la base sur laquelle je construis. » Cependant, au milieu de tant d'applications diverses.

que provoquent Oll lui les circonslances, sa nature originelle, poétique, ne se dément pas ; le 10 janvier, il livre à la lumière son Iphigeiiie; et lorsqu'on février ses amis d'Allemagne lui parlent avec enthousiasme de son chef-d'œuvre , ses idées sont déjà tournées vers le Tasse. On le pense, en de semhlahles dispositions, son Jphigénie ne pouvait le contenter. « On cherche vainement sur le papier ce que j'aurais dû faire, écrit-il à Weimar; mais au moins on devine par là ce que j'ai voulu. » Toutes ses idées sur l'art, la poésie, l'existence, l'attirent et le repoussent tellement dans leur flux et reflux, que ses amis lui reprochent de se contredire dans ses lettres. « C'est vrai, dit-il le jour de son départ pour Naples, je flotte sur un océan profond et sans cesse agité; mais j'aperçois d'ici l'étoile du phare, et je n'aurai pas plutôt touché la rive que je me remettrai. « Sur la route de Naples, il retrouve avec une véritable joie de savant de mermlleux cailloux, des traces volcaniques, des laves.

Arraché aux impressions souveraines de la cité des arts, il se laisse aller à toutes les études qui se rencontrent, mais sans donner à celle-ci le pas sur cellelà. A Naples, Goethe prend l'étude en distraction. Cependant cette indolence ne peut convenir longtemps à sa nature ; il doit compte à ses amis, à lui-même, de son activité. « J'ohserve les phénomènes du Vésuve, écrit-il de Naples le 15 mars 1787; franchement, je devrais consacrer tout le reste de ma vie à l'observation, peut-être trouverais-je par là le moyen d'augmenter les connaissances humaines. Ne manquez pas de dire à Herder que mes travaux de botanique vont leur train ; c'est toujours le même principe, mais il faudrait toute une existence pour les compléter. »

Ce soin empressé que Goethe met à s'enquérir de l'opinion de Herder, à se concilier à tout propos son assentiment, aurait de quoi nous étonner si nous ne connaissions la position délicate et réservée que ces deux grands génies gardèrent toujours l'un vis-à-vis de l'autre. Le poète a des raisons pour ménager le philosophe, et toutes ces marques de déférence qu'il renouvelle à dessein, sont autant d'habiles avances qu'il fait pour attirer à lui im juge sévère, froid, ironique, et dont le contrôle l'inquiète. Lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois à Strasbourg, vers 17GG, Goethe avait dix-sept ans et Herder vingt-deux, ce qui faisait entre les deux jeunes gens une dilTérence de cinq ans; Herder crut pouvoir en profiler pour s'arroger sur le poète adolescent une influence qu'on aurait pu exercer avec plus de modération et de bon goût, et que pour sa pari Goethe ne lui pardonna jamais, non plus que l'insolent jeu de mots qu'il s'était permis sur son nom. Vingt-deux ans plus tard, Goethe savait bien qu'il ne devait pas attendre de Herder, alors son ami, la sympathie éprouvée, l'inaltéraltle dévouement dont Schiller lui donnait chaque jour de nouveaux témoignages; et plus Herder le raillait ouvcriement sur ce qu'il appelait ses inclinations singulières et ses tendances confuses, plus Goethe, au lieu de lui rompre en visière, se montrait à son égard insimiant et doux, i)lus le poêle cherchait à convaincre le philosophe que son activité, bien qu'elle s'exerçât dans un champ infini, ne demeurait poitit sans résultat. Au reste, Herder ne pouvait comprendre le génie de Goethe. Le philosophe idéaliste , placé alors au faîte de sa gloire, ne pouvait voir sans amerlume le jeune homme qu'il avait jadis si cavalièrement traité s'acheminer vers les hauteurs (pi'il occupait. Du premier coup d\vÀ\ qu'ils échangèrent, Herder et Goethe sentirent leur valeur respective, et le ton de froide convenance (jui régna toujours entre eux est l'hommage silencieux qu'ils se rendaient l'un à

l'autre. Il y a deux manières de reconnailre le génie qui monte : Tentliousiasme ou la froide réserve ; l'enthousiasme sans arrière-pensée comme Schiller, ou la réserve comme Herder. Schiller est plus jenne que Goethe, Herder est plus vieux ; c'est là peut-être tout le secret des sentiments opposés que le grand poète de Weimar leur inspire. L'un voit l'égoïsme , et se retire; l'autre le génie, et s(î donne. Quoi qu'il arrive en tout ceci, le beau rôle est à Schiller, d'autant plus que le génie de Goethe frappait Herder plus vivement peut-être que son égoïsme, et que s'il fait sonner si haut cet égoïsme dont Schiller s'inquiète peu, c'est vraisemblablement que le génie l'oil'usque. Herder voudrait circonscrire Goethe dans le domaine de la poésie ; si Goethe étudie la botanique ou la minéralogie, s'il s'occupe de métaphysique ou d'anatomie, Herder le ci'itique amèrement et le raille. N'est-ce point là la petite jalousie du savant qui ne veut pas qu'on mette le pied sur sa terre? L'immortel auteur des Idées pour la philosophie de l' Histoire, qui s'est essayé sans gloire dans l'art des vers, ne pardonne pas à l'auteur de Faust de plonger dans les abîmes de la science, de vouloir envahir son empire. Cette amertume qui s'empare du cœur des hommes arrivés au plus haut point de leur renommée a quelque chose de triste et d'affligeant. Aucun n'échappe avec l'âge à cette loi fatale du génie, à cette faiblesse qui rappelle l'humanité dans ceux qui se sont le plus élevés au-dessus d'elle ; Goethe lui-même en donnera le déplorable exemple quelque jour.

Ces incertitudes, dont nous avons parlé, se trahissent à cette époque dans toutes ses correspondances. Goethe ne se rend pas bien compte encore de luimême, de son but dans l'avenir; la révélation qui lui est venue en face des prodiges de l'art a déconcerté toutes ses idées, et, après qu'il a jeté bas l'ancien échafaudage, la confusion qui résulte toujours des décombres qu'on amoncelle autour de soi s'empare de lui un moment. Le spectacle de cette vaste intelligence qui se cherche, et qui doute au moment d'entrer enfin dans sa voie véritable, vous reporte involontairement vers les Confessions de Rousseau ; Goethe lui-même s'en préoccupe à cette époque : « Je pense souvent à Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, éci'it-il de Naples, \7 mars 1787, et je comprends qu'une aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne voyais au milieu de la confusion apparente tant d'observations s'assimiler et se classer, moimême souvent je me croirais fou. » Cependant il existe entre l'écrivain français et le poète allemand une diiférence qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Rousseau sent bien le trouble de son âme, les inquiétudes qui le consument, mais il ne tente aucun effort pour s'en délivrer; il a bien la conscience du mal, mais non l'énergie ou le courage d'y porter le fer et la flamme. Rousseau était incapable d'une détermination spontanée et définitive, incapable de ce voyage en Italie, par exemple , tel que Goethe le comprend et l'accomplit. Ce qui chez Goethe n'est qu'une période passagère, fait le fond du caractère de Rousseau.

A Rome, nous l'avons vu tout entier à sa contemplation solitaire, à ses recueillements; à Naples, ses manières de vivre changent. Il voit le monde , ne néglige aucune relation, va au-devant de tous les plaisirs, et se conforme volontiers aux mœurs de la ville enchantée. Il se fait présenter à une merveilleuse petite princesse, qui le trouve à son gré et l'accueille avec la plus charmante agacerie. Il se lie avec Kniep, grand peintre et joyeux compagnon, qui le conduit chez sa maîtresse; ce qui n'empêche pas Goethe d'écrire le 25 mars, non sans une petite

pointe, d'ironie pour lui-même : « Après celle agréable aventure, je me promenais surle bord de la mer, silencieux et content. Tout à coup une vérilable révélation m'est venue sur la botani(iue. Je vous prie d'annoncer à Herder que j'aurai bientôt tiré au clair mes origines des plantes ; seulement je crains bien que persomie n'y reconnaisse le règne végétal. Ma fameuse Ibéorie des cotylédons est lellement sublimée {sublimirl), que je doute qu'on aille jamais au delà. »

Ensuite il se rend en Sicile, et là, sur les classiques cbamps de bataille de l'antiquité, ramasse, au grand étonnement des insulaires, toute sorte de pierres et de galets, qu'on pourrait prendre tantôt pour du jaspe ou des cornalines , tantôt pour des schistes. Cette insatiable curiosité ne se dément nulle part. A chacjue nouvelle trouvaille, il écrit à ses amis. Ce n'est point là une fureur d'un moment, qui passe bientôt ; ce n'est point là non plus la principale affaire de son voyage. Ce ((ue c'est, il l'ignore lui-même. A Palerme, il se souvient de Cagliostro , et , à la faveur d'un costume bizarre dont il s'afl'uble, s'introduit dans la famille de ce personnage singulier, et recueille de la boucbe de ses parents de curieux détails sur son bisloire. Cependant, au-dessus de toutes les tendances qui le poussent , le génie poétique plane toujours. L' Odijssée, qu'il ne cesse de lire avec un incroyable intérêt au milieu de ses courses dans l'île , l' Odyssée éveille en son esprit le désir de produire. Les sujets antiques ont pour lui d'irrésistibles séductions. 11 rêve une tragédie dont Nausicaa , cette blancbe sœur d'Ipbigénie , deviendrait l'héroïne. Il jette son plan sur le papier, et, quelque temps après (mai i787), écrit à Herder, de Naples, où il ne fait que passer : « Je viens d'entreprendre quelque chose d'immense , et j'ai besoin de repos pour l'accomplir. » Ce n'est que pendant son second séjour à Rome que sa transformation s'opère , qu'il obtient le grand triomphe sur lui-même. Alors seulement les fluctuations turbulentes s'apaisent; alors seulement il a conscience de ce calme inaltérable qui sera, dans l'avenir, le fond de son caraclère ; de cet équilibre que rien , dans la suite, ne pourra déranger. Il s'est mis désormais au niveau de ces sphères sublimes, et dans l'harmonie où nage son être tout entier, la contemplation se marie à l'activité du travail et la féconde, bien loin de l'exclure et de l'étouffer comme aux premiers jours. Il écrit Egmont , Wilhelm Meister, et, sans renoncer à son propre génie, tient commerce avec la muse antique, dont il suit partout les vestiges sur ce sol sacré. Il faut l'entendre s'exprimer sur les chefs-d'œuvre de la plastique grecque. « Ces nobles figures, dit-il, étaient pour moi comme une espèce d'antidote mystérieux contre le faible, le faux, le maniéré, qui menaçaient de m'envahir ; » et lorsque, avec Henri Meyer, il fait ses adieux aux plus belles statues de l'antiquité : « Comment pourrais-je rendre, s'écrie-l-il, ce que j'ai éprouvé ici? en présence de senddables chefs-d'œuvre, on devient plus que l'on n'est. On sent que la chose la plus digne dont on puisse s'occuper, c'est la forme humaine. Par malheur, en face d'un pareil spectacle , on sent aussi toute son insuffisance. On a beau s'y préparer d'avance, on demeure comme anéanti. « Le calme descend de plus en plus profond sur sa conscience. Il a satisfait ces désirs de la vivante contemplation du beau pour lesquels sa nature était organisée. « A Rome, dit-il, je me suis trouvé pour la première fois d'accord avec moi-même; je me suis senti heureux et raisonnable. » Il prend soin d'expliquer, dans sa lettre du 22 février, ce qu'il enicnd par ces paroles : « De jour en jour, j'acquiers la conviction que je suis né seulement pour la poésie, et que je devrais employer les dix années pendant lesquelles je dois encore écrire à perfectionner ce talent.

à produire qiiel([uc grande; cliosc. Mou long Si'jonr à Rome me vaudra l'avantage de renoncer à lapraliijue de la slaluaire. « Dans ces dispositions, il met la main à l'œuvre, écrit en quehiues jours le jdan du Ta.isc, et cependant, au mois d'avril, il ne laisse pas de s'occuper encore de sculi»lure , et travaille à modeler lui pied d'après l'anlique, lorsque tout à coup il se prend à penser qu'une œuvre plus importante le réclame , et retourne immédiatement, et pour ne le plus quitter, au Tasse, ce compagnon (idèle et bienvenu du voyage ({u'il vient de faire.

Quant aux dix années qu'il assigne comme terme à ses facultés créatrices, après l'éclatant démenti qu'il s'est chargé de donner lui-même à ses paroles , on peut s'abstenir de les relever. Quelle fortune pour lui, pour le momie , qu'il soit enfin arrivé à cette conviction ! Le génie poétique triomphe donc chez lui, et désormais il marche librement vers ces sommets du haut desquels il va voir d'un œil impassible la vie et ses mille fantômes s'agitera ses pieds ; lutte douloureuse, acharnée, mais féconde; car, outre que son influence se fera sentir sur toute sa vaste carrière, elle aura pour résultat immédiat un chef-d'œuvre, Torquato Tas'so, expression sublime de cet élat d'incertitude morale et de doute qu'il avait traversé pour en sortir vainqueur. On pourrait citer k ce propos le témoignage de Goethe , autant que Goethe prend souci toutefois d'expliquer ses créations. En général , Goethe n'a pas plutôt donné la forme et la vie à son idée , qu'il s'en sépare pour toujours. Tout aperçu critique à leur sujet répugne à sa méthode, à laquelle il ne déroge qu'une fois pour Fausl , cet enfantement de sa vie entière. L'œuvre qu'il vient de mettre au jour est pour lui une affaire terminée, une sorte de maladie de croissance domptée , et sur la(|uelle il ne revient plus. On le voit souvent, dans sa vieillesse, s'étonner lorsqu'il envisage quelqu'une de ses productions d'autrefois. Jamais, dans ses correspondances avec Schiller et Zelter, vous ne le surprenez à critiquer une œuvre déjà produite. Zelter lui parle un jour du Tasse ; il ne lui répond pas. Cependant, sans tenir compte des témoignages insiguifiants qui se trouvent dans les Enlreliens d'Eckermann, on peut extraire de certaines pages qu'il écrivait à celle époque bien des choses qui se rapportent à notre point de vue. « Ces travaux-là, dit-il en parlant iVIphigenie, ne sont jamais achevés. On peut les considérer comme tels , lorsqu'on a fait tout son possible d'après le temps et les circonstances. Cependant je n'en vais pas moins entre- }»rendre avec le Tasse une scnd)lable opération. Franchement j'aimerais mieux jeter au feu tout cela ; mais je persiste dans ma résolution, et, puisqu'il n'en est pas autrement, nous voulons en faire une œuvre admirable. » Nous citerons aussi une lettre de Rome (20 février 1 787j, dans laquelle il laisse voir plus clairement encore cpi'il a puisé le fond de cette pièce dans sa propre expérience. Il parle de la publication qu'il vient d'entreprendre de quatre volumes de ses œuvres et des difficultés de sa tâche. « N'aurais-je pas mieux fait d'éditer (ont cela par fragments, et de tourner mon courage retrempé, ainsi que mes forces , vers de nouveaux sujets? Ne ferais-je pas mieux d'écrire Ipliigenie à Delphes que de m'escrimer avec les chimères du Tasse? Et cependant j'ai déjà tant mis de moi-même là dedans, que je ne saurais y renoncer volontiers. Goethe a raison : quel sujet sembla jamais, par sa nature, plus fait que celui-là pour contenir cette partie de lui-môme d(uit il parle , et qu'il serait curieux de chercher sous tant de poésie et (l'imagination?

Goethe ne procède pas au théâtre comme les autres maîtres. Sa vérité dramatique n'est point celle de Shakspeare ou de Schiller, et, surtout dans les pièces

li GOETHE.

doiil il cmpninlc le fond à Thistoire, ses personnages, non contents de se produire dans rohjcclivilé de leur nature, sont encore autant de points qui marquent les développements gradués de rintclligence individuelle du poète : tels sont Clavijo, Egmont , Eugénie dans la Fille naiarellc , Iphigénie, Goclz de Bcrlichingen. Môme en ce sens, cette opinion généralement adoptée, cl (|ui proclame robjcctivité de Goethe et la subjectivité de Schiller, pourrait être légèrement modifiée, sans cesser pour cela de rester vraie au fond : car, si Ton reproche à Goethe de s'ouhlier aussi dans son inspiration et d'exprimer ses propres sentiments par la voie de tel personnage historique, Goethe pourrait répondre que c'est tout simplement parce ({u'il y avait, entre lui et ce personnage, sympathie, affinité naturelle, communauté de destinée, qu'il l'a choisi dans l'histoire, d'où il n'a même pas eu besoin de le détacher pour le porter dans le cercle de ses pensées. On le voit, par là son ol)jeclivilé reirouve d'un côté ce qu'elle perd de l'autre. En pourrait-on dire autant de Schiller? Un esprit supérieur, un beau talent que l'Italie recherche , à la cour d'un prince intelligent, aimable, à la fois artiste et genlilhomme ; un génie honoré des plus nobles femmes : ne trouvezvous pas dans ces traits de l'histoire du Tasse plus d'une analogie, plus d'un point de contact avec Goethe? Et doit-on tant s'étonner que la personnalité de l'auteur de la Jerusalem , les événements auxquels il se trouve mêlé à la cour d'Alphonse d'Esté, fixent pour quelque temps, à son retour de Rome, l'attention du poëte ami de Charles-Auguste? Un homme né pour la Muse, né pour le culte de toute grandeur et de toute beauté, accessible aux émotions du dehors, plongé dans les mille fantaisies de sa pensée, et qui pourtant se sent attiré vers le monde, vers la puissance, vers la vie, qui se sent avide de titres, de distinctions et d'honneurs ; ambitieux désirs que le rang où il est placé provoque sans les satisfaire : n'est-ce point là le portrait que l'on se fait du Tasse dans le drame? et, dans ce portrait, ne reconnaît-on pas ce que Goethe a pu mettre de lui-même , comme il dit? Si, d'une part, sa vocation intérieure et le cri de sa nature cherchent à le retenir dans la sphère de ses créations poétiques, de l'autre, à la cour de Weimar, la politicpie le tente. Comment, lorsqu'on est un grand homme, lorsqu'on a conscience de son énergie invincible et de sa haute supériorité, résister au désir d'entrer dans la vie pratique, de se lisser avec les fils nombreux, embrouillés, parfois sanglants des événements, une existence de gloire et d'honneurs, une existence qui embrasse le monde et votre épn(|uc?On comprend qu'il n'est point question ici du théâtre plus ou moins vaste sur lequel une activité se développe. Nous n'envisageons point l'importance des Etals de AVcimar ou de Ferrare, mais seulement cette inquiétude qui s'empare des grandes âmes, et les jette vers le mouvement, la pratique des affaires et la réalité bruyante, si amoureuses qu'elles puissent être de la théorie et de la contemplation silencieuse. L'ambition ne se mesure pas sur l'empire , mais sur l'àme de l'individu qu'elle possède; et d'ailleurs, c'est peut-être dans ces petites cours que les événements vous frappent davantage, car on y voit de plus près les hommes et les choses. Goethe qnillcra-t-il les régions de la poésie pour descendre au milieu du tunuilte de la vie publitpie? Il sait fort bien qu'il y a un abîme entre sa condition et celle d'un homme d'Etat, mais il sait aussi que cet abîme il peut le franchir. Il reconnaît au fond sa vocation intérieure, ce qui ne r(;nq)êche pas de lui rompre en visière par ses actes, un peu connue chacun fait. Pendant les premières années qu'il passa à Francfort , avant la période de Weimar, lorsque l'intention de son

GOETUF. m

père t'iail qu'il cmhrassât la carricrc polilifiiio, G(tellie iic se seiilail aucun goût pour les affaires et ne se deslinait nullcinenl à la vie (riin homme (l'Filat. Savait-il l)i('u au juste alors à (|uoi il se deslinait' A |)art un scnlimeiit de sa valeur personnelle et de sa future grandeur, dont il se rendait déjà bien comple, tout était vague et confus chez lui à cette époque. Il reconnaissait, à la vérité, qu'une veine poélique sommeillait dans sou âme , et u'atlendait que l'applicalion et le travail pour se répandre et soulever l'universel assentiment. Oui, mais cet assentiment, il fallait le conquérir à force de luttes et de combats avec lui-même, avec le moiule. Api'ès avoir approfoiuli toutes les sciences, la bolauique, la minéralogie , Tanalomie ; après s'ôlre adonné à la statuaire, à la peinture , à la poésie, à tous les arts, il devait vouloir loucher à la poliliipie , et, dans son premier enthousiasme pour la vie pratique, en venir à douter si ce n'était point là sa vocation véritable '.

L'idée de Goethe dans le Tasse est de représenler la vie de cour dans ses acceptions essentielles, toule la grandeur et tout le néant de cette vie, à laquelle sa bonne ou mauvaise destinée l'appelait à prendre part comme son héros, l'amant d'Eléonore d'Esté. Celte idée règne seule sur la tragédie, en domine les moindres détails ; et si l'on veut savoir ce que Goethe a mis de lui-même dans son œuvre, c'est de ce point de vue qu'il faut eu étudier le développement normal dans son esprit. « Cela deviendra ce que cela pourra, écril-il à Lavaler en janvier 1778; mais je m'en suis donné à cœur joie avec la critique des différentes impulsions qui se disputent le monde. Le dégoût, l'espérance, l'amour, le travail, le malheur, les aventures, l'emuii, la haine, les sottises, les folies, la joie, le prévu, l'imprévu, l'uni et le profond, au hasard, comme les dés tombaient, j'ai relevé loul cela de fêtes, de danses, de grelots, de soie et de paillettes. » Cependant il n'est pas homme à se laisser prendre plus qu'il ne veut donner, à négliger de faire ses réserves en toute chose; etsise-^amis pouvaient avoir quelque doute à son égard, il s'empresse bien vite de les rassurer. « Au milieu de ce monde insensé qui m'entoure, je vis fort retiré en moi. »

Partout, dans le bien comme dans le mal, la vie de cour apparaît dans le Tasse. Le style de Goethe revêt cette fois une élégance inusitée, une recherche qui s'étudie à dérober la pensée sous l'expression. Le poète se souvient de cet aphorisme d'un illustre diplomate : Que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser ses sentiments. Les personnages même , dans les fougueux élans de leurs passions, n'oublient jamais un seul instant la sphère où ils se meuvent; le langage qu'ils se tiennent, choisi, flatteur, insinuant, affecte de cacher ce qu'il veut dire, et la vérité n'y pénètre qu'en se conformant aux lois de la plus rigoureuse étiquette. Le Tasse est une pièce de cour, faite par un courtisan.

1 II coii-vicnt de lire ici ce qu'il écrivait à ce sujet à Merk en 1778 : a Je suis maintenant tout à fait plonge dans les affaires de la cour et de l'Etat, et probablement je ne m'en départirai plus. Ma position est assez importante, et les duchés de Weimar et d'Eisenacli sont un assez beau théâtre pour qu'on puisse voir si le rôle vous sied. » Et deux ans plus tard à Lavater : « La tâche qui m'est imposée, et qui me devient de jour enjour plus légère et plus lourde, exige que je lui consacre toutes mes veilles et tous mes rêves. Ce devoir m'est chaque jour plus cher, et c'est surtout dans son accomplissement, comme ce qu'il y a de plus grand, que je voudrais me rendre l'égal des plus grands hommes. Ce désir, pyramide de mon existence, dont il m'a été donné de porter dans l'air la base aussi haut que possible, ce dé:.ir cfface toute autre préoccupation et me laisse à peine un instant de répit. {Goellies Briefe. Nr. 29. Nr. M. Ausgabe, V. Dœring.)

Comme la diiitlicilc se vuile sous les arlilices du discours! Comme l'impression odieuse de certains actes disparaît sous renchaiitemenl du vers! Jamais on n'a représenté avec plus de (inesse, de lad, de goùl exquis, l'urbanité des mœurs modernes, le fard dont l'éducation prend soin dans cette sphère de recouvrir toute surface, tandis qu'au-dessous, l'ambition, l'orgueil, l'égoisme, rampent à loisir vers leur but. Il n'y a que la princesse et le poëte qui représentent la vie du sentiment dans le drame; seuls ils échappent par moments à cette atmosphère où ils étouffent, pour s'élever aux régions de l'âme ; encore ne le font-ils que lorsqu'ils se trouvent ensemble et que nul autre personnage n'intervient. C'est ainsi que, dès les premières scènes , la princesse se déclare au Tasse avec tant de franchise honnête et de noble abandon; c'est ainsi que se montre le caractère du Tasse jusqu'au moment de sa déplorable querelle avec Antonio. Cette querelle, qui semble d'abord de si peu d'importance, et qu'on croirait faite pour être oubliée en quelques heures, éveille chez les deux individus une haine profonde, une haine d'autant plus vive et plus acharnée qu'elle couvait depuis longtemps et n'attendait que l'occasion pour éclater. Antonio s'efforce sans relâche d'éloigner de la cour l'homme auquel il envie la faveur du prince et des femmes, auquel il envie surtout son génie poétique. Le prince, si incommode que soit le caractère du Tasse, ne peut se résoudre à le perdre ; il aime à se chauffer au soleil de ce grand nom, et c'est pour sa vanité d'homme et de souverain une bien douce émotion que de lire les vers où le poêle chante son règne et sa famille. « On le souffre, dit Antonio, comme on en soulTre tant d'autres qu'on désespère de changer ou de rendre meilleurs. «

L'idée de Goethe dans le lasse, est de mettre en scène, non cet éternel conflit tant de fois reproduit de la vie idéale et de la vie réelle, mais seulement la vie de cour. Si Goethe eût voulu faire du Tasse le représentant de la vie idéale, le poêle, comme on l'a si étrangement prétendu, il lui eût donné une ûme virile el grande , élevée au-dessus des artifices du monde et poursuivant son chemin à travers les intrigues de toute espèce, sans vouloir s'y mêler jamais; il eût trouvé, dans l'opposition de la vie poétique et de la vie de cour, quelque incident tragique où le poëte eût succombé, mais avec noblesse et grandeur, et de manière à soulever l'admiration plutôt que la pitié ; en un mot, nous aurions eu Werther dans une plus haute sphère. Que voyons-nous dans ce drame? Rien de tout cela. Le génie du Tasse, bien loin d'attirer sur lui les anathèmes, lui vaut la faveur des souverains et l'admiration passionnée des plus belles dames de la cour. S'il est malheureux, s'il tombe dans le désordre et l'infortune au point de toucher à sa perte, ce n'est point à son génie qu'il le doit, mais à son caractère déplorable. Il est malheureux, non parce qu'il est poëte, mais parce qu'il porte en lui un esprit de méfiance, de vertige et d'égarement qui le rendrait insupportable dans toute antre condition. Ainsi donc le conflit de la vie politique et de la vie de cour n'existe point. S'il se montre un instant dans la querelle qui survient entre Antonio et le Tasse, il disparaît bientôt au dénoùment, lorsque le poêle, dans un retour qu'il fait sur lui-même, rend justice au monde qui l'environne et se décide à rentrer dans la voie où sa nalure l'appelle. La cour et lui iront désormais leur chemin, chacun de son côté. Le combat que se livrent les différentes tendances de r<'sprit humain, bien qu'il ait son expression dans le drame, n'en saurait cependant constituer l'essence. Il est là parce qu'il est partout où des hommes se rencontrent, où des conditions étrangères l'une à l'autre

sc licurlenl; mais il no fiiiil point chorchor dans colle idéi; ^éiK-r.ilc la part (pio Goethe a mise de liii-mrme : elle est pliitùt dans la reprodiiclioii de la vie de tout ce monde qui s'a^äte sous nos yeux. Qu'on ne pense pas toutefois que nous voulions confondre ici le Tasse avec ce qu'on appelle vulgairement les drames de cour, avec les pièces d'Iflland, par exemple, et toutes les pièces semblables (pii ne se préoccupent d'ordinaire que du dehors des choses, et, quand il s'agit de ce monde, n'eu veulent qu'à ses manières, son étiquette et ses costumes. Goethe, ici connue partout, descend dans les secrètes profondeurs de l'àme de ses personnages, et, quelles que soient ces apparilions variées qu'il nous montre, il ne perd jamais un seul instant de vue l'idée qui les met enjeu.

Après ce que nous avons dit, on serait mal venu de vouloir demander à celle œuvre des conditions qu'il n'entrait point dans les desseins de Goethe de lui donner, et que du reste la nature môme du sujet ne comportait guère. Il ne faut chercher ici ni les grands caractères, ni l'élévation sublime des sentiments, ni les synthèses philosophiques, ni les incidents multiples qui s'entre-croisent dans une pièce de thécàtre et font le tissu de l'action. Pour les grands caractères, largement accusés, il y a Egmont; pour les idées philosophiques, Fausl; et pour les incidents dramatiques, Goelz de IJerlichingen. Le Tasse de Goethe n'est ni un drame ni une tragédie, mais un poëme où l'auteur s'étudie à reproduire les sensations qui l'ont agité pendant une certaine période de sa vie, à leur donner la forme, à les jeter dans le tourbillon de l'existence, afin d'avoir une bonne fois réglé ses comptes avec elles, de n'y plus revenir, d'en être quitte. Pour ma pari, je regarde /e Tasse comme un éclatant hommage rendu par Goethe à cette éternelle vérité : que la poésie est la délivraînce de l'ame. Lui-même, dans ses Tablettes annuaires et qnolidiennes {Tages und Jalireshefien), raconte qu'il s'est débarrassé, dans le Grand CopJtle, des impressions profondes (jue les premiers événements de la révolution française avaient fait naitre en lui ; nul doute qu'il n'ait agi de même celte fois à l'égard de Vèlre objectif et poétique de la vie de cour, sur lequel il aura voulu dire son dernier mot dans le Tasse. On ne saurait prétendre, d'ailleurs, qu'il ait jamais cherché à se dissimuler l'insuffisance du cercle au milieu duquel sa destinée l'avait conduit. N'y a-t-il pas de la prophétie dans le sens de ses paroles, lorsque, se trouvant à Heidelberg, entre deux carrières opposées, il se décide enfin à partir pour Weimar, et, dans son enthousiasme déjeune homme, s'écrie avec Egmont, tournj vers la vieille amie qui cherche à le dissuader : « Fouettés par d'invincibles Esprits, les coursiers olympiens du Temps fendent l'espace, traînant après eux le char léger de notre destinée ; et, quant à nous, il ne nous reste rien à faire, si ce n'est de saisir vaillamment les rênes, et tantôt à droite, taritot à gauche, de préserver les roues, ici d'une pierre, plus loin d'une chute. Où le char nous emporte, qui le sait? » Sa destinée l'entraîne irrésistiblement vers le monde de la cour ; une fois là, il n'a d'autre ressource, pour échapper au tourbillon, que le recueillement en soi, et, partant, la rupture avec tout ce qui l'entoure ; moyens désespérés dont le Tasse, dans la dernière scène, se décide enfin à faire usage. Expliquée ainsi, cette scène, que rien ne motive dans l'action, acquiert, dans la personnalité de Goethe qu'elle exprime, une intention plus haute, un sens plus déterminé. Werther périt par le désaccord qui existe entre la disposition de son âme et le monde; Tasse se sauve de ce conflit par l'énergie de sou esprit poétique. Il est clair que l'élément tragique manque à ce dénoùment ; mais, à

vrai (lire, réléineiil Iragiipie élail-il hien dans les condilions du sujet? La vie de cour n'admet pas un dénoùnicnt Iragiquc; polie, élég;anle, rigoureuse seulement sur le point des convenances cl de réli(|uette, eile évite Téclat et les extrêmes.

En ce sens on aurait tort de reprocher à Goethe de n'avoir pas fait mourir le Tasse au dénoùment. C'est une chose foi't ordinaire qu'un homme se voue à la mort pour échapper aux calamités qui vienneut envahir son existence ; mais n'y a-t-il donc rien de |tlus nohle et de plus digne d'un grand cœur que le suicide ':" Lors([ue Werther péi'it, un acte tragicpie se consomme, et notre sympalliie suit jusque dans la tomhe celle victime des conditions sociales ; mais la mort de Werther, cette mort romanesque, dont l'elTel vous cuivre et vous monte au cerveau dans le premier moment, quel aspect prend-elle quand on la considère au point de vue du devoir et de la morale humaiue? Le Tasse, qui se résigne et trouve dans son Ame assez de force pour vivre au milieu de tant de misères et de fléaux, n'esl-il donc pas plus grand, plus généreux, plus homme que Werther, cet écervelé qui se tue dans un momentde désespoir sublime ?l*]l qui songerait à regretter la catastrophe .iccoulumée en entendant les paroles que le poète prononce à la dernière scène du drame : * Tonte celte force que je sentais autrefois s'émouvoir dans mon sein s'est-elle donc éleinte? suis-je tomhé à rien, à rien? INon, la nature m'a laissé, dans ma douleur, la mélodie et la parole pour chauler l'excès profond de ma misère. » Si Goethe a découvert en lui cette source inépuisable de cousolations, celte force invincible tant qu'elle ne désespère pas d'elle-même, le vrai génie poétique, en un mot, c'est à son voyage d'Italie qu'il le doit; et, liien que ses relations à la cour de Weimar lui aient inspiré l'idée du Tasse, il est impossible de ne pas attribuer l'intention de certaines parties, du déuoùment surtout, à l'influence de ce voyage aussi bien qu'aux progrès qui se firent alors dans son développement intérieur. Désormais sa vocation est déterminée. Quoi d'étonnant qu'une fois engagé dans cette voie il éloigne de lui toute émotion capable de troubler le cahne dont sa pensée a besoin, et que, dans ses rapports avec les hommes, il ne songe qu'à grossir le trésor de ses observations? Franchement, quel grand crime peut-on faire à Goethe de tout cela, et qui oserait lui jeter la première pierre? Le poëme du Ta'ise est l'œuvre d'un homme qui sait contempler le monde dans ses profondeurs, qui partage quelquefois ses faiblesses, mais du moins les reconnait et dédaigne de les travestir. Goethe ne prend le monde que comme un objet de froide contemplation, auquel il ne demande rien, ce qui n'empêche pas que les contradictions et les dissonances qu'il observe ne l'alfeclent ; car la plupart de ses œuvres, Wcriher. lioclz, les Affinilcsékciives, Wilhelm Meisler, /a/i.s/, portent évidemment l'expression douloureuse et profonde de ce sentiment. C'est là surtout qu'il faut chercher le véritable point de démarcation qui existe entre Goethe et Schiller. Qu'on nous permette à ce sujet un dernier rapprochement entre ces deux grandes natures, rayons augustes et lumineux, mais dilféremment réfléchis, du soleil divin. Goethe sent aussi bien, aussi profondément que Schiller les misères et le néant du mondeet de la vie, seulement il sait y échapper par d'autres moyens. Frappé de l'inexorable contradiction qui éclate entre l'idée et la réalité, Schiller ne trouve de salut aux angoisses qui le dévorent (|u'en s'élauçant vers l'idéal ; chacun de ses i>oëmes témoigne de la vérité de celte assertion, et, pour ne citer qu'un exemple au hasard, l'esprit cosmopolite de Don Carlos vient de là. L'idée

l'cnlraîne iii\incililoment avec olle, et la plupart du lemps relève jusqu'au dcriiiei' lerme de sa subslaucc. il ne trouve pour le monde comme pour ses créations poétiques, d'unité qu'au delà du réel, dans une harmonie enire ses personnages et l'idée essentielle, harmonie excentrique, impuissante à satisfaire les désirs infinis qu'elle éveille chez le poète. Goelhe voit les choses autrement ; l'auteur de Fausl, du Tasse et LVIphigmic, est un esprit trop énergique et trop puissant pour se laisser aller à croire qu'on puisse arriver par de pareils moyens à quelque état complet de l'existence, à penser que des utopies sociales puissent apaiser à jamais les coniradiclions, les souffrances qui consument l'esprit et le cœur de l'humanité. Le calme, la modération, une activité circonsci-ite dans un petit cercle, une contemplation incessamment plongée dans le monde des arts et de la science (celui peut-être où l'ahsencc de l'harmonie se fait le moins sentir), voilà le secret de toutes ses créations, le hut silencieux de toutes ses tendances. L'enthousiasme, le désir (Sehnsucht) comme l'entend Schiller, et pour lequel il n'y a pas de mot dans notre langue, la sensii)ilité, ne sont chez Goe:he que des états de transition qui correspondent, dans le développement de son génie , à ces périodes critiques que l'homme traverse pour arriver à la virilité.

A la mort de Schiller, lorsque son existence se dépouille de ses charmes les plus doux, Goethe cherche dans les études natiu'elles la seule consolation qui soit digne de lui, et, pour échapper à la réalité qui l'ohs'-de, s'ahîmedans les plus lénéhreux prohlèmes de la natui'e. La halaille d'Iéna le surprend comme il termine la première partie de sa Theorie des couleurs, et, remis à peine du premier trouhle , tandis que la guerre éclate et tonne , il revoit la Méiamorpliose des plantes , et se plonge dans la contemplation la plus profonde des natures organiques. A chaque pas qu'il fait, se confirment de plus en plus les pressentiments mystérieux de son âme avide d'ordre , de résultats et d'harmonie. Si d'un côté, dans le tumulte de la guerre, il déplore les liens les plus fermes dissous, l'édifice des siècles soudainement éhranlé, les conventions les plus saintes mises à la merci du hasard et de l'arhitraire; de l'autre, il ne rencontre, dans le royaume de la nature, que l'action paisihlc des forces créatrices agissant dans leur sphère, la chaîne interrompue des développements de la vie, et partout, môme dans ses déviations apparentes, la révélation d'une règle sacrée. Ainsi, au milieu même des tempêtes du monde extéi'ieur, le calme de son âme ne se dément pas, le domaine de ses facultés s'étend, son activité scientifique se retrempe et s'exerce. Alexandre de Ihimholdt lui dédie ses Idées pour servir à la géographie des piaules ; ravi des points de vue nouveaux qui s'offi-ent à lui de tous côtés , il ne se donne pas le temps d'attendre la carte que l'auteur promet pour appendice à son livre, et , d'après de simples indications , compose en un moment un paysage symbolique qu'il envoie en retour à son ami.

A celte époque, l'Académie d'Iéna, veuve de la plupart des membres qui avaient fait sa gloire , se trouvait menacée dans son existence. Goethe écrivait alors la Fille naturelle. A peine informé du danger, il s'interrompt au milieu de ses travaux, unit ses efforts à ceux de son vieil ami et collègue, le baron de Voigt, ministre comme lui du grand-duc Charles-Auguste, rassemble de près et de loin tous les esprits qui font cause commune, et n'a pas de trêve qu'il n'ait pourvu les chaires de professeurs capables et relevé la critique. C'est de cette impulsion généreuse et féconde que sortirent, quelque temps après, plu-

sienrs ouvrages imporlaiils, cnire autres la Caraclcnsliquc des porsies de ITow, Jlebcl et Griibel... (loellie ne s'en tint pas là. Après les hommes viennent les monuments. Sa sollicilude embrasse tout. Il faut encore (|ue riiitcUigence et le travail aient un palais commode et saluhre. Cetic l)iltliotliè(|ue (riéua, dispersée en toutes sortes de salles ténébreuses, lui déplait. Longtemps les circonstances Tont empêché de réaliser ses projets. Enfiu le prince lui remet ses pleins pouvoirs. Goethe abat les murailles , s'empare des terrains nouveaux ; l'édilice moule à vue d'œii, et bientôt des volumes sans nombre sont classés, ordonnés et rangés dans de vastes salles où l'air circule lii)rement. Ensuite il travaille à end)ellir les alentours. II fait enlever rancieniu' porte, comble les fossés, élève un observatoire « pour le plus sociable de tous les solitaires , » fonde une école vétérinaire, et s'efforce d'encourager partout l'esprit d'ordre et d'activité. Son intérêt pour l'architecture et la technique s'accroît encore par la vive part qu'il prend à la construction du palais de Weimar, ainsi qu'aux dispositions intérieures de l'ameublement. Dans le but de répandre chez toutes les classes le goût et le sentiment de la plastique , il crée cette célèbre école de dessin qui servit de modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach. Là, rien ne lui échappe; il découvre les dispositions, surveille les progrès. Partout où le talent se montre, il l'encourage, et le sutTrage de Goethe vaut à celui qui en est l'objet la haute protection du grand-duc.

Gomme des hommes de cette trempe tout intéresse, le lecteur me demandera compte, sans doute, de l'absence du détail biographique. A cela je l'épondrai, que si j'ai omis ce détail , c'est tout simplement parce qn'il n'y en avait pas ' . Que dire, en effet, de la vie de Goethe, à moins d'en admirer partout la gran-

^ Goetlic n' avait-il pas raison lorsqu'il disait tic lui-môine en écrivant à Scliiller : « L'imiirévii n'est pas dans mon existence. » Quels incidents, quelles péripéties cl\ercher dans la biographie d'un homme inaccessible aux passions, ces éternels mot)iles de la vie, inaccessible à l'amour, du moins tel que l'entendirent Marguerite, Lucinde et Frédérique ? car, pour ce qui était de la galanterie c( de l'ardeur des sens, il fallait bien que la nature trouvât son compte. En général, les mœurs n'avaient rien à gagner à cette décomposition étrange de l'amour que l'alchimiste singulier faisait en lui, au profit de la poésie et de l'art, l'rédérique en voulait à sa pensée, à sa tète, à sou cœur ; il la laissa mourir. Sa servante n'en voulait qu'à ses sens, il l'épousa. — Un mot de la femme de Goethe. Elle vint à lui un matin pour demander une grâce ; jeune, fraîche, accorte, elle lui plut, il la prit avec lui. Goethe eut de cette femme plusieurs enfmts, qui tous moururent, tous, jusqu'à ce fils unique qui devait continuer sa race. — Le fils de Goethe mourut avant l'âge, comme le fi s e Napoléon; la destinée frappa les deux titans dans leur postérité. Goetlie ressentit ce coup profondément, mais avec résignation et sans se plaindre. — Goethe vécut de longues années avec la mère de ce fils, et finit par l'épouser en 1806, au moment même où tonnait la canonnade d'Iéna. Cette femme avait été fort belle ; cela suffisait à Goethe ; et d'ailleurs elle avait pour loi de ne jamais sortir de SCS attributions domestiques, de ne jamais le déranger. Dans la société qui gravitait autour de son maître, elle avait choisi son monde et s'y tenait. Lorsque Goethe descendait des sphères de la pensée, il était bien aise de trouver là celte femme de la terre, à laquelle il savait gré de n'avoir rien perdu de son individualité, et qui lui rappelait par son air et ses façons les douces voluptés d'un temps vers lequel il aimait à revenir. Et puis, elle lui avait donné un héritier Be son nom, qui, pour la force du corps, ne le cédait en rien à son père. A vrai dire, c'était là tout ce qu'il y avait de commun entre Goethe et ce jeune homme, que Wicland appelait à bon droit le fils de la servan'o [(1er Suhn 4cr Magd). Cette femme avait un attachement profond pour Goethe ; le conseiller intime, comme elle le disait toujours, était son Dieu, et malheur à qui osait douter lorsque le conseiller intime avait prononcé! Ce fut après une querelle de ce genre que madame (Jioethe ferma sa porte à la célèbre Bctiina. dont Goethe commençait alors à se lasser; de sorte qu'il ne fit rien pour que l'arrêt fût révoqué.

Tous ses soins, toutes ses attentions étaieul pour le conseiller intime, à (pii elle s'efforçait de rendre

(leur, paiioiit le cnlnie, parloiil la digiiilé souveraine ? La vie de (ioellie esl une épopée dans la forme anli(pic, où l'objeclivilé domine. Point de fait (pii se délache de l'ensemble, point d'épisode pour l'imaginalion et le roman. Tout s'enchaîne avec goût, se succède avec méthode, se coordonne harmonieusement. Cela est beau parce que cela est simple ; et, chose étrange, du commoncément à la fin , l'unité ponctuelle de cette existence ne souffre pas la moindre atteinte ; il n'y a pas jusqu'à la mort qui ne s'y conforme. Qu'est-ce, en effet, que la mort de Goethe, sinon l'épilogue en costume du beau drame de sa vie?

Lorsque son fils unique meurt, voici ce qu'il écrit à Zelter au sujet de la perte qu'il vient de faire : « Désormais la grande idée du devoir nous maintient seule, et je n'ai d'autre soin que de me maintenir en équilibre. Le corps doit, l'esprit veut ; et celui qui voit le sentier fatal prescrit à sa volonté n'a jamais grand besoin de se remettre. » Il refoule sa douleur dans son sein, reprend avec passion des travaux depuis longtemps interrompus, et s'y absorbe (ont entier. En quinze jours, le quatrième volume de ses Mémoires, Dichtung und Wahriieil ans meinem Leben, est presque terminé, lorsque tout à coup la nature, si rudement traitée, se venge par une hémorrhagie violente qui fait craindre pour ses jours. A peine rétabli, il met ordre à ses affaires, ordonne avec méthode ses derniers travaux, et songe à régler ses comptes avec le monde. Cependant, au milieu de cet examen, une idée le tourmente. Faustest encore incomplet, les grandes scènes du quatrième acte manquent à la seconde })artie. Il s'impose la lâche de les écrire incontinent, et, la veille de son dernier anniversaire , annonce à tous que cette œuvre , la grande œuvre de sa vie, est enfin achevée. Il la scelle d'un triple cachet, et, se dérobant aux félicitations de ses amis, va revoir, après tant d'années, le lieu de ses premiers travaux, de ses premières pensées, comme aussi de ses plus vives jouissances, Ilmenau. Le calme profond des grands bois, la fraîche brise des montagnes, lui donnent une vie nouvelle ; il revient heureux et dispos, et se remet à l'œuvre. La Théorie des Couleurs est récapitulée, augmentée, achevée; la nature de l'arc-en-ciel analysée, la tendance des planètes à monter en spirale incessamment étudiée. « Je me sens environné ou plutôt assiégé par tous les Esprits que j'évoquai jamais, » dit-il dans son illuminisme. Les Esprits viennent prendre leur maître pour le conduire au sein de la nature. A ses heures de loisir, il se fait lire Plutarque, s'informe des contemporains, dicte des fragments de critique sur notre littérature nouvelle, « cette littérature du désespoii-, « comme il l'appelle. Les débals zoologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire excitent au plus haut degré son intérêt. Il veut y prendre part, envoie ses travaux à M. Varnbagen d'Ense, entretient une correspondance continue avec Guillaume de Humboldt, Zelter, le comte Gaspard de Sternberg, et c'est du milieu de cette activité si calme et si sereine qu'il passe à quelque plus haute destinée.

Un matin, son œuvre étant consommée, il était assis dans son cabinet d'éludé. L'hiver s'éloignait de la terre, les premiers gais rayons dansaient au dehors, les

la vie agréable et commode, « Qui pourrait croire, disait-il un jour à ses amis, qui pourrait croire que cette personne a déjà vécu vingt ans avec moi? Ce qui me plaît en elle, c'est que rien ne change dans sa nature, et qu'elle demeure telle qu'elle était. »

Dans une promenade qu'ils faisaient enseinl)le à la campagne, madame de Goctlie, frappée d'un coup d'apoplexie, resta étendue et comme morte dans la voiture. Goetlic donne l'ordre au cocher de retourner, et se contente de murmurer à part lui : «Quelle frayeur ils vont avoir à la maison, lorsque nous allons nous arrêter et qu'ils verront cette personne morte dans la voiture ! »

fleurs du jardin se tenaient collées à la vitre, et leurs tiges, pleines de rosée, dessinaient çà et là, sous le vent, de merveilleux hiéroglyphes. On eût dit que la nature renouvelée frappait à la fenêtre avec tous les hruils de la terre et de l'air. Goethe, réjoui, se levait pour aller ouvrir à ce printemps de la jeunesse et de la vie, lors(|ue tout à coup il reloniha immohile sur son fauteuil. L'octogénaire, en se levant, avait rencontré le hras de la Mort ; il comprit ce q.ue cela voulait dire. La main s'eiforçade tracer quchjucs lignes dans le vide; puis, après avoir murmuré ces mots : Qu'il enire plus de lumière [dass mehr Liclil hereinkomme l), il s'arrangea plus commodément dans un coin de son fauteuil, et rendit l'Ame. Telle fut sa fin; il mourut comme Frédéric II, comme Rousseau, comme tous les aigles de la terre, l'œil tourné vers le soleil. Vlm de himière! sans doute pour contempler une dernière fois dans sa jeunesse éternelle cette terre qu'il a tant aimée. A l'instant de sa transformation, sa main errante cherche à saisir le solide qui lui échappe. Plus de Jamièrel la dernière parole de Goethe est un vœu pour la forme! A le voir sortir de la vie avec tant de calme et de sérénité, on s'étonne d'ahord de cette aversion invincihle que soulevait en lui l'idée de la mort. Cependant, si l'on y réfléchit, ce sentiment s'explique. Sa haute raison a trop souvent sondé les ahîmes de l'inlini pour reculer devant ce pas lerrihle, mais non définitif; d'ailleurs, dans une âme aussi mâle, aussi puissante, aussi fière de son indépendance, aussi profondément convaincue de son éternelle durée, comment supposer ces vagues terreurs superstitieuses qui tourmentent les enfants et les illuminés if Non, ce n'est pas la mort qui l'épouvante, c'est l'appareil luguhre dont ou l'entoure qui répugne à l'orgueil inné de son intelligence. De là sa haine contre le catholicisme, qui a peut-être le tort, de nos jours, de proclamer trop haut la souverainelé de la mort dans la vie. Le hruit lamentahle des cloches l'importune à ses heures de travail ; tous ces symboles consolateurs, mais tristes, dont la religion peuple la campagne, trouble la sérénité de sa promenade du printemps. Sa natui'c hautaine se révolte contre cette invasion de la terre par la mort, et sa fureur éclate chacpie fois qu'il rencontre dans les verts sentiers le pas stérile de cet hôte incommode : il lui faut l'existence dans sa plénitude, sans arrière-pensée de départ et d'adieu. Quand il écoute le rossignol chanter au clair de lune, sous les acacias épanouis; quand il aspire la balsamique odeur des aubépines, il ne veut pas voir s'élever une image de douleur du milieu de cette eifloresceuce unanime. La croix même de Jésus, le signe divin de la rédemption, ne trouve }»as grâce devant lui ; il n'aime pas voir les larmes se mêler à la rosée du ciel, ou les gouttes de sang trembler sur les épines de l'églantier. Philosophe païen, amant passionné de la sève, de la végétation et de la vie, pour lui la mort serait eiu'ore la vie sans les fantômes inventés par le catholicisme. Aussi, lorsqu'il parle des fins de l'homme, il a bien soin toujours de sauter sur cette transidon lugubre que les familles déplorent, et dès lors son idéalisnu3 vainqueur ouvre sa grande aile au soleil, et se donne carrière dans la plaine étbérée de la métaphysique. « Non, la nature, s'écriait-il un jour, n'est pas si foHe que d'aggloméi'er de si inlelligentes particules poui- les disperser ensuite à tous les vents, et détruire ainsi le faisceau (pii a été lié et maintenu ! » Quelquefois il lui arrivait d'envisager la moit sous son aspect plastique, sans doute pour se mesurer de plus près avec elle, el pour essayiîr vis-à-vis de cet athlète surhumain l'irrésistible puissance dont il se scnlait investi '.

' Pendant la maladie qui lui enleva son fils, au moment où le mullicurcux allait succomber à sa

GOETHE. 87i

L'ulémeiU divin ((uc la naliiiT lui avail départi doriiiiiail. dans Iniilc sa porsonne. Quelle iniposanle gTandeiir! quelle inviohdde majesté ! Un front de Jupiter large et voùlé, des sourcils liardirnenl accusés, un nez afjuilin et royal, la lèvre un peu pincée en partie par ràgc, eu partie par l'habitude du silence. Autour de sa bouche, l'égoïsme avait creusé ses sillons. Quant à son œil, il me sendjle impossible de le peindre et fort diflicile de l'indiquer : son œil n'avait ni l'égarement i)ropliéliquc du portrait de Stieler, ni la rêverie mélancoli(|uc du dessin de Vogel ; large, mais sans excès, bien ouvert, un peu terne, il se distinguait moins par la pénétration instantanée du regard que par une faculté singulière (lu'il avait de fixer les objets longtemps et de se les soumettre. Le sculpteur David me semble avoir mieux réussi à le rendre, peut-être parce que les traits de cette face auguste, et, chose étrange, l'œil aussi (par l'espèce de voûte qu'il forme), conviennent mieux à la statuaire qu'à la peinture. Les pupilles en relief sur leur champ d'argent et d'azur se mouvaient lentement ; mais ce qu'elles saisissaient, elles le saisissaient bien, et le tenaient ferme jusqu'à la fin. La sûreté imperturbable du regard de son intelligence passait tout entière dans ses yeux. Il avait la poitrine large, le reste du corps proportionné, le pied petit. Chacun de ses mouvements se dirigeait du centre à la circonférence. Il parlait lentement, à pleine voix, et même, dans le transport de la colère, avec calme. Seulement, lorsqu'en se promenant il dissertait avec lui-même (ce qui lui arrivait souvent) les paroles sortaient plus rapides de sa bouche, mais toujours nettes, toujours intelligibles. Quelquefois il négligeait d'émettre la fin de sa pensée. Mais un trait caractéristique entre tous, celui qui n'a jamais manqué de se reproduire dans toutes les images qu'on a faites de lui, c'est cet air de sereine grandeur dont j'ai déjà parlé tant de fois, si manifeste et si largement exprimé qu'il n'échappe à personne, si profond et si vrai qu'il a pu se survivre à lui-môme, et, comme chez les dieux, à travers la toile elle marbre, commander l'hommage et la vénération. Goethe vous apparaît comme le descendant d'une race titanique ; partout chez lui éclate au dehors la force intellectuelle dont il est doué ; partout vous la retrouvez, dans son geste, dans sa stature, dans son œil, dans ces larges touffes de cheveux gris que l'âge a respectées.

On n'ignore pas les rapports d'intimité qui existèrent toujours entre Goethe et le grand-duc de Weimar Charles-Auguste. Celte amitié du prince et du poëte, faite pour honorer l'un et l'autre dans la postérité, dura cinquante ans aux yeux de tous sans se démentir. Du jour où ces deux intelligences entrèrent en contact, elles ne se séparèrent plus, et toute différence de rang et de caractère s'effaça dans ce noble commerce. « Si jamais je me fâchais avec Goethe, disait un jour Wieland à M. de Müller, et si dans le moment de mon ressentiment contre lui j'en venais à me représenter, — ce que du reste personne au monde ne sait mieux que moi, — quels incroyables services il a rendus à notre prince pendant les premières années de son règne, avec quelle abnégation et quel zèle il s'est

dernière crise, Goetlie, assis immobile au chevet, se leva tout à coup, et, secouant la torpeur dans aquellc il était plongé : « Elle est là, dit-il la Mort ! elle est là qui étend ses longs bras sur notîs ! Mais patience, mon ami, cette fois encore elle ne nous aura pas! n

« La mort est un pitoyable peintre de portraits, dit-il, à l'occasion de Wieland ; je veux conserver dans mon souvenir des êtres que j'ai chéris, quelque chose de plus animé que ce masque affreux qu'elle leur pose sur le visage. Aussi me suis-je bien gardé d'aller voir, après leur mort, Herder, Schiller et la grande-duchesse Amélie. »

^i GOETHE.

(lévoiié à sa persüiinc, que de nobles et grandes qualités, qui sommeillaient dans le royal jeune lionime, il a fécondées cl produites, je ne pourrais m'empêclicr de tomber a genoux cl de glorifier Goetlie, mon maître, encore plus pour cela que pour ses cliefs-d'œuvri;. »

Charles-Auguste et Goethe avaient une telle estime l'un pour l'autre, chacun des deux savait si bien appécier le caractère et ménager la susceptibilité délicate de l'autre, que, même dans la plénitude de leur confiance mutuelle, ils conservaient toujours une certaine circonspection cérémonieuse, et paraissaient traiter de puissance à puissance. Pendant les premières années qui suivirent la bataille d'Iéna, Textrème liberté que le Grand-Duc affectait dans ses jugements p()liti({ues et ses prétentions de plus en plus manifestes à la couronne de Prusse., éveillèrent la sollicitude de ses amis. Or, voici en quels termes Goethe les rassui-ait un jour. « Soyez sans crainte, le Duc appartient à cette race de démons élémentaires dont le caractère de granit ne se ploie jamais, et qui cependant ne peuvent périr. Il sortira toujours sain et sauf de tous les dangers ; il le sait lui-même fort bien, et voilà pour quelle raison il s'aventure dans des entreprises où tout autre que lui succomberait au début. »

Le croira-l-on? l'esprit de dénigrement et de réaction qui s'abat toujours sur la mémoire des grands hommes s'est efforcé déjà bien des fois de tourner contre (ioethe cette noble intimité dans laquelle il vivait avec Charles-Auguste. La cause de ces rapports, qu'il fallait chercher dans le généreux sentiment d'une nature élevée, on a prétendu l'avoir trouvée dans les misérables préoccupations d'une puérile vanité. On a fait de Goethe un courtisan mesquin, un conseiller aulique d'Hoffmann, tout cela parce qu'il avait au fond peu de sympathie pour la multitude, aimait les grandes manières, les distinctions, les titres, l'autorité partout, et qu'il employait volontiers dans ses vieux jours le style des chancelleries K On défend au poète d'être l'ami d'un souverain. Nous ne nous arrêterons pas plus (ju'il ne convient à ces déplorables querelles, suscitées par le faux esprit d'un libéralisme suranné. Que Goethe ait aimé les cordons et les dignités, qu'il ait affecté plus ou moins de réserve dans ses manières, de cérémonial dans ses correspondances, peu importe. Ce qu'il y a de certain, et ce qui honore bien autre-

' On a beaucoup parlé des façons aristocratiques de Goetlie, de son alfocfation ù se montrer partout vêtu d'habits de cour, d'uniformes chamarrés de soie et d'or. Cependant il convient de rétal)lir la vérité dans son exactitude. Le fait est que Goethe, comme tout homme qui a conscience de sa force et de sa grandeur personnelle, tenait le rang où son génie et la distinction du prince qu'il servait l'avaient placé; mais cela sans faste, sans parade, toujours avec modération, mesure et bon goût. Il aimait aussi ce qu'on appelle encore aujourd'hui le décorum, et même, un jour, il alla jusqu'à faire sentir l'inconvenance de sa conduite à un certain étudiant de Leipzig, qui, dans ses allures de Brutus, s obstinait à demeurer assis sur un sofa au moment où le grand-duc de Weimar entrait dans le salon. INIais il me semble qu'on ne peut guère voir là que les façons d'agir d'un honimc bien élevé, qu'une indclicatesse-pi([ue au vif. Avant tout, il faut être poli, même avec les princes. Il se l)laisait aussi beaucoup dans la société des femmes, et, lorsqu'il s'en trouvait de jeunes et de belles dans son salon, il déployait à leurs pieds une galanterie d'ancien régime qui convenait à merveille a son air. Quant à son costume, on aurait pu s'épargner tant de frais d'imagination et de broderies, car chacun sait que son habit de gala était tout simplement un frac noir, et qu'il ne portait jamais qu'une seule plaque sur sa poitrine. Le reste du temps, on le trouvait chez lui en robe de chambre, le cou nu, ses larges tempes découvertes; tantôt marchant à grands pas, un arrosoir à la main, à travers ses plates-bandes, et mouillant ses beaux rosiers, dont il se faisait gloire dans la ville ; tantôt assis sous les figuiers du jardin, devant une petite table, entouré de livres, de crayons, de bocaux et d'objets d'histoire naturelle.

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