‹ Le Faust de GoetheChapitre 77 sur 166 · UNE GALERIE OBSCURE · texte numérisé non relu

UNE GALERIE OBSCURE

EAUST, MÉPIIISTOPIIÉLÈS.

Méphistophélès. Pourquoi m'entraînes-tu dans ces corridors sombres? N'y a-t-il point assez de joie là-bas, et dans cette foule de la cour, épaisse et bariolée, l'occasion manque-t-elle pour la raillerie et l'imposture?

Eaust. Ne me parle j)as ainsi; un pareil langage est usé pour moi jusqu'à la corde. Ce va-et-vient continuel est tout simplement pour éviter de me répondre. Cependant on me tourmente pour agir; le Maréchal et le Chambellan ne me laissent pas respirer. L'Empereur veut, et il faut que cela s'accomplisse, l'Empereur veut voir Hélène et Paris devant ses yeux; le chef-d'œuvre des hommes et des femmes, il veut le contempler en formes saisissables. Vite, à l'œuvre! je ne puis manquer ici de parole!

Méphistophélès. C'était folie aussi que de promettre une telle chose à la légère.

Eaust. Tu n'as point songé, camarade, où tes expédients nous conduisaient; d'abord nous l'avons fait riche, à présent il s'agit de l'amuser.

Méphistophélès. Tu penses, toi, que cela se fait si aisément! Voici maintenant d'autres degrés à franchir, et de plus rudes : on te donne à puiser dans un trésor inouï, et, comme un insensé, tu finis par contracter de nouvelles dettes ! Tu penses qu'Hélène est aussi facile à évoquer que ces simulacres de papier-monnaie. Pour les sorcières, les spectres, les fantômes, les nains aux goitres velus, à la bonne heure! je suis prêt à te servir sur le-champ, avec toute ma troupe; mais les commères du diable, sans les décrier, ne peuvent passer pour des héroïnes.

Eaust. Voilà bien ta vieille chanson! Avec toi, on tombe toujours dans l'incertain; tu es le père de tous les obstacles, et, pour chaque expédient, il te faut une récompense nouvelle. Tu vas grommeler, je le sais, et ce sera fait; le temps de se retourner, et tu vas les produire.

Méphistophélès. Le peuple païen ne me regarde pas; il habite son enfer particulier.... Cependant, j'entrevois un moyen.

Eaust. Parle! parle! j'écoute.

Mépihstophklès. C'est à regret que je te révèle le mystère sublime. — Il y a des déesses augustes qui régnent dans la solitude; autour d'elles, point de lieu, encore moins de temps; le trouble vous saisit quand on parle d'elles. Ce sont les Mères ^ !

Faist, épouvanté. Les Mères!

Mépiiistoi'uélès. Est-ce que tu trembles?

Faust. Les Mères! les Mères! Cela tinte d'une façon si ctransic!

Méimiistophélès. Et cela est. Déesses inconnues à vous, mortels, et que nous autres ne nommons guère volontiers". Tu vas chercber leur demeure dans les profondeurs; toi seul es cause que nous avons besoin d'elles.

' Mères, principe mystérieux de toute chose étant ou devant être. Elles habitent en dehors de l'espace et du temps, dans le vide éternel. 11 faut renoncer à se les représenter dans une individualité quelconque. Ni les sorcières de Macbeth, ni la vieille Baubo sur le Brocken, ni Hécate, ni les Sibylles, ni même les îormQS, fréadamiliques^ types de la nature humaine, dont parle Byron dans son Caïn, ne sauraient réclamer la parenté des Mères. L'idée abstraite elle-même, l'idée de temps et de lieu, glisse sur ces figures, plus mystiques encore que l'antastiques. «En dehors des régions inférieures, la nature ne nous laisse voir que l'instantde passage, et pour ce quiestdcs régions supérieures, elle ne nous montre que des formes en état de progrès. Ses mille sentiers invisibles de transformation, elle se les garde pour elle-même. Tel était le royaume de l'incréé, le vaste û).r,, ouY Hades, au fond duquel nul regard humain ne plonge.» Herder, Ideen zur Pliilosophie der Geschichte der Menschheit, fünftes Buch, \ I Abschnitt. — Méphistophélès les appelle des divinités inconnues aux mortels. L'épouvante de Faust s'explique : il ignore ce qui l'attend au sein du vide éternel, de ces mystères dont le diable lui-même est inhabile à soulever les voiles. Il hésite : la fureur de connaître, son désir de posséder Hélène l'emportent. Le doux naturel de Marguerite s'efface devant l'influence souveraine de la grandeur plastique. Il part ; et Méphistophélès, peu rassuré sur l'issue de l'entreprise, s'écrie : .le suis curieux de savoir s'il reviendra. — Le lecteur partage cette incertitude, cette horreur de l'inconnu et de l'inaccessible dont l'imaginalion du grand poète vous pénètre presque à l'égal de Faust. Au reste, outre que cette scène de fantasmagorie puise dans son mystère même un intérêt singulier, elle prépare les événements qui surviendront plus tard, et sert d'exposition et d'intermédiaire à la tragédie antique du deuxième et du troisième acte. Sous ce point de vue, il n'est pas impossible que Goethe, génie classique même dans ses plus vagabondes fantaisies, ait voulu, à l'aide de cette idée bizarre des Mères, atténuer, aux yeux de la doctrine des trois unités, l'étrangeté du saut gigantesque qu'il va faire en passant ainsi tout d'un coup, sans autre transition que son caprice, du milieu du moyen âge allemand en pleine antiquité grecque. (Voir notre Essai siir Goethe et le Second Faust en tête de ce vohime.) — Diodore de Sicile rapporte que les habitants de Minoa et d'Engyon honoraient, sous le nom de Mères, les nourrices de Jupiter, et attribuaient à ce culte, venu de Crète, une influence heureuse sur la vie des hommes et les moissons delà terre. S'il faut en croire la légende que Diodore raconte d'après Aratus, ces Mères brillent sous le signe de l'Ours, au firmament, où Jupiter les attira par reconnaissance. Le temple des Mères était vaste et magnifique, plein de terreurs superstitieuses, de traditions, et de pratiques ayant rapport au culte des forces élémentaires, aux forces de la nature, qui préexistent, comme on sait, aux divinités olympiennes d'Homère. Ainsi l'explication que nous donnons plus haut des Mères, éléments, principes de toutes choses étant ou devant être, trouverait dans ce culte une autorité nouvelle. Nous ne serions pas éloigné de croire que c'est de là que Goethe a pris l'idée de ces «déesses augustes qui vivent dans la solitude, » se réservant toutefois de leur donner, en sa qualité de poète du Nord, un sens plus profond et plus mystérieux. L'allégorie a ses droits. Du sein de l'être immobile, des éléments sans forme, les idées premières de toute beauté s'émanent; la contemplation de la nature et le génie poétique les évoquent à la lumière, et voilà Paris cl Hélène, tout l'être grandiose de l'antiquité, qui passe devant nous dans la fleur de sa jeunesse et dan« l'éclat de sa gloire.

2 La répugnance est ici toute naturelle. Méphistophélès, dans son matérialisme grossier, n'aime que le corporel et le palpable, et veut, autant que possible, ne rien avoir à démêler avec les Mères, les idées. Le lecteur n'a pas oublié ces paroles que Méphistophélès adresse à Faust dans la première partie : «Je te le dis, un drôle qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin fait tournoyer

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