‹ Le Faust de GoetheChapitre 79 sur 166 · i 1-AlST · texte numérisé non relu

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Méi'iiistoi'Iiélès. Es-lii l)onic, qu'un uiut nouveau le trouble? Veux-Ui n'cnlendre janiais que ce que lu as cnlendu déjà? quel que soil le son étrange d'une parole, tu as assez vu de prodiges pour ne pas t'éniouvoir.

Faist. Je ne cherche pas mou salut dans l'indifférence; ce qui fait tressaillir l'homme est sa meilleure partie. Si cher que le monde fasse payer à l'homme le sentiment, ému, il sent à fond linimensité.

MÉPiiisToniÉLÈs. Descends donc ! je pourrais aussi bien dire : Monte; c'est tout un. Echappe à ce qui est. Lance-toi dans les espaces vides des images. Va te réjouir au spectacle de ce qui n'existe plus depuis longtemps. Le tourbillon roule comme des nuages. Agite ta clef dans l'air et tiens-les à distance de toi.

Faust, tramporlé. Bien! à mesure que je la serre, je sens naître en moi une force nouvelle, ma poitrine s'élargit pour le grand-œuvre.

Méphistopuèlès. Un trépied * ardent te fera connaître, enfin, que tu es arrivé à la profondeur des profondeurs. A ces clartés tu verras les Mères. Les unes sont assises, les autres sont debout et marchent, comme cela se trouve. Forme, transformation, éternel entretien du sens éternel! Entouré des images de toute créature, elles ne te verront pas, car elles ne voient que les idées. Courage alors ! le danger sera grand. Va droit au trépied et le touche de ta clef.

(Faust élève sa clef d'or dans une attitude décidée et souveraine.)

Méphistopuèlès, le contemplant. C'est bien. Le tréj)ied s'attache à toi, il te suit comme un fidèle satellite. Tu remontes avec calme, le bonheur t'élève, et avant qu'elles aient pu s'en apercevoir, te voilà de retour avec ta conquête. Une fois le trépied déposé ici, tu évoques, du sein des ténèbres, le héros et l'héroïne. Le premier qui se soit jamaisavisé de cette action !... I>'action est faite, et c'est toi qui l'as accomplie. Ensuite, et par l'opération magi(|ue, les vapeurs de l'encens seront transformées en dieux.

Faust. Et maintenant?

Mèpiiistophélès. Maintenant, que ton être tende à son but souterrain. Descends en trépignant, en trépignant tu remonteras.

(Faust trépigne et disparait.)

Méphistopuèlès. Pourvu seulement que la clef lui réussisse! Je suis curieux de voir s'il reviendra.

' Allusion à l'oracle de Delphes, pcut-èlre aussi au nombre trois, iiond)rc mystérieux et sacre dans la tiiéologie antique, comme dans ralcliiniie du moyen âge ; suni 1res Matrices, IMcrcurius, Sulpliur, Sal. (Lex Alcliem.)

DEÜXlEiME l'AKTIl-.

SALLES SPLENDIDEMI^INT ÉCLAIUÈES.

L'EMPEREUR et LES PRINCES, la Cour en émoi.

Le chambellan, à Méphislopliélès. Vous nous devez encore la fantasmagorie. Vite, à l'œuvre! le maître est impatient.

Le maréchal. Notre gracieux monarque demandait après tout à l'heure. C'est manquer à Sa Majesté que de différer plus longtemps.

Méphistophélès. Mon compagnon s'en est allé pour cette affaire; il sait déjà comment s'y prendre. Il travaille dans la retraite en silence. Il faut qu'il s'y applique d'une ardeur singulière, car quiconque cherche le trésor, le beau, doit appeler à son aide le plus grand des arts, la magie des sages.

Le maréchal. Quels que soient les arts que vous employez, peu importe, l'Empereur veut que tout soit prêt.

Une blonde, à Méphistopliélès. Un mot, seigneur. J'ai le visage assez clair, vous voyez : cependant il s'en faut de beaucoup qu'il demeure ainsi quand vient l'été fâcheux! alors cent vilaines taches rouges bourgeonnent et couvrent la blancheur de ma peau : c'est affreux. Quel remède?

Méphistophélès. Sur ma foi, c'est dommage; un si joli trésor taché au mois de mai comme une peau de panthère! Prenez-moi du frai de grenouille, des langues de crapauds, distillez tout cela fort soigneusemen lorsque la lune sera pleine; sitôt qu'elle commencera à décroître, appliquez ce collyre proprement; vienne le printemps, et les taches auront disparu.

Une brune. La foule vient à vous de tous côtés, souffrez que je vous consulte à mon tour. Ce pied gelé m'empêche de courir et de danser; je suis même maladroite à faire la révérence.

Méphistophélès. Laissez un peu, que j'appuie mon pied sur votre pied malade.

La brune. Soit, cela se fait bien entre amoureux.

Méphistophélès. Mon coup de pied, mon enfant, a bien d'autres vertus : similia similibus; c'est le remède à tous les maux; le pied guérit le pied, ainsi des autres membres. Approchez; attention ! vous ne me le rendrez pas.

La brune, poussant les hauts cris. Aïe! aïe! cela brûle! Quel rude coup! c'est comme un sabot de cheval.

Méphistophélès. Oui , mais vous êtes guérie. Tu peux maintenant danser tant qu'il te plaira , et jouer du pied sous la table avec ton amoureux.

Une dame, traversant la foule. Laissez-moi, de grâce, arriver jusqu'à lui; je n'y tiens plus, je sens le mal bouillonner dans le fond de mon cœur; hier encore il cherchait le bonheur de sa vie dans un

regard de mes yeux, et le voilà aujourd'hui qui cause avec elle et me tourne le dos.

Méphistophélès. ITélas! c'est grave en effet; mais, écoute-moi : approche-toi de lui sur la pointe du pied, prends ce charhon, trace une raie avec, sur ses manches, son manteau, ses épaules, et l'infidèle sentira, comme tu le souhaites, le repentir le piquer au cœur. Quanta toi, il te faudra avaler ce charbon sur-le-champ, et cela sans te mouiller les lèvres d'une goutte d'eau ou de vin. Suis mes conseils, et ce soir même tu l'entendras soupirer devant ta porte.

La dame. Ce n'est pas du poison, au moins?

Méphistophélès, indigné. Respect à qui de droit! Vous iriez loin avant de trouver un charbon pareil. 11 provient d'un bûcher que nous attisâmes jadis avec grand zèle.

Un page. Je suis amoureux, monseigneur, et l'on me traite en enfant.

Méphistophélès, à part. Je ne sais plus à qui entendre. [Au page.) Ne vous adressez pas aux plus jeunes, les matrones sauront bien vous apprécier. [D^ autres se pressent autour de lui.) Encore de nouvelles! quelle rude besogne! J'aurai recours à la vérité ; le moyen est désespéré, mais le danger est grand : — ô Mères, Mères! lâchez Faust.

(Rej^ardant autoui' de lui.)

Uéjà dans la salle les flambeaux s'obscurcissent. La cour entière s'émeut tout à la fois. Je les vois défiler en cortège, à travers les longues allées, les galeries lointaines. Voilà! ils se rassemblent dans le vaste espace de l'antique salle des Chevaliers, qui les contient à peine. Les larges murs sont couverts de tapis, les niches et les coins étincelants d'armures. On ])0urrait, je pense, se passer ici d'évocation magique; les Esprits s'y donneraient d'eux-mêmes rendez-vous.

LA SALLi: DKS CHEVALIEKS.

(Lumiöro (loiitciisc.) !l.'Ein|>erciii- et la (^niir on( pi'is plitrc.)

Le hérait. La domination mystérieuse des Esprits mo gâte mon ancienne fonction d'annoncer le spectacle. Vainement on cherche avec la saine raison à s'exj)liquer cette vie confuse. Les sièges, les fauteuils sont disposés; on fait asseoir l'Empereur devant la muraille. Sur les tapisseries il peut contempler à son aise les batailles des grands siècles. Maintenant tous sont placés, l'Empereur et la cour à la ronde. Les dames se pressent dans le fond, et dans les heincs myslérienses de vision, l'amoureuse a trouvé

DEüXlh:MK l'AUTlH. "iâ't

place amourcüscinont près (\i\ l'amoureux. Kl maintenaiil (|uo Ums sont a leurs postes respcctil's, nous sommes prêts. Que les spectres paraissent !

(Fanfares.)

L'astrologue. Que le drame commence donc son cours sur-le-champ, le maître l'a ordonné; murailles, ouvrez-vous! Rien ne l'empcche plus, l'heure de la magie est arrivée.

Les tapisseries flottent, comme roulées par l'incendie; la muraille se fend et se bouleverse, un théâtre profond semble se dresser, une clarté mystérieuse nous illumine, et je monte sur le proscenium.

Méphistophélés, montrant sa tête hors du trou du souffleur. D'ici j'espère me concilier la faveur générale ; souffler est l'éloquence du diable. [A l'astrologue. ) Tu connais la mesure dans laquelle les étoiles marchent, et tu comprendras en digne maître les paroles que je te soufflerai.

L'astrologue. Voilà qu'il s'élève à nos yeux, par prodige, suffisamment massif, un temple antique. Semblables cà l'Atlas qui jadis portait le ciel, un bon nombre de colonnes se déroulent autour; elles doivent suffire à la masse de granit, puisque deux porteraient un monument énorme.

L'architecte. Vous appelez cela antique! en vérité, je ne saurais en faire cas ; on devrait appeler cela lourd et pesant. On appelle noble ce qui n'est que commun, grandiose ce qui n'est que gauche. J'aime la colonnelte svelte, ambitieuse, immense; le zénith ogival nous élève l'esprit. Un tel édifice nous édifie bien autrement!

L'astrologue. Saluez avec respect l'heure que les étoiles vous accordent; que la raison soit liée par la parole magique, et qu'en revanche la fantaisie superbe et vagabonde prenne son libre essor; regardez de tous vos yeux ce que vous avez désiré ardemment ; c'est impossible, et par conséquent d'autant plus digne de foi.

(Il s'élève de l'autre côté de l'avant-sccne.)

L'astrologue. Je vous annonce, en vêlements sacerdotaux, le front couronné, un homme merveilleux qui vient accomplir maintenant ce qu'il a courageusement entrepris. Un trépied monte avec lui du sein de l'abîme. Déjà je flaire les bouffées d'encens qui s'exhalent du vase. Il se prépare à bénir le grand œuvre; de tout cela il ne peut que résulter quelque chose d'heureux.

Faust, d'un ton solennel. Je vous adjure, ô Mères qui trônez dans l'infini, éternellement solitaires, sociables pourtant, la tète ceinte des images de j.i vie, actives, mais sans vie ! Ce qui fut jadis se meut là dans son apparence et sa splendeur, car il veut être éternel. Et vous, vous savez répartir (ont cela, ô puissances suprêmes, pour la lente du jour et la voûte des nuils.

La vie agréable entraîne les unes dans sop cours, le magicien hardi s'empare des autres, et, dans sa générosité 'prodigue, plein de confiance, laisse voir à chacun les mystères qu'il désire contempler.

L'astrologue. A peine l'ardente clef a touché le bassin du trépied, que déjà un vague brouillard emplit l'espace; il pénètre insensiblement et flotte à la manière des nuages; il se dilate, se roule en flocons, s'engrène, se disperse, se ramasse. Et maintenant, attention à l'intermède des Esprits! un chef-d'œuvre! Ils marchent, une musique les enveloppe; de ces sons aériens s'exhale un je ne sais quoi ; en filant , ces sons deviennent mélodie. La colonnade résonne, le triglyphe aussi; on dirait que le temple chante en entier. Le brouillard s'abaisse; du sein delà vapeur transparente un beau jeune homme s'avance en mesure. — Ici s'arrête mon emploi. — Que sert de le nommer? qui ne reconnaît en lui le gracieux Paris?

Première dame. Oh ! quelle brillante fleur de jeunesse et de santé !

Seconde dame. Comme une pêche ! frais et plein de sève!

Troisième dame. Comme ses lèvres finement dessinées s'arrondissent avec volupté !

Quatrième dame. Tu boirais volontiers à pareille coupe !

Cinquième dame. Charmant, en vérité! Sur le chapitre de l'élégance, il y aurait bien quelque chose à redire.

Sixième dame. Un peu plus de souplesse dans les membres ne nuirait pas.

Un chevalier. J'ai beau le contempler, je n'aperçois en lui que le pâtre, rien qui rappelle le prince ou les manières de la cour.

Un autre, a moitié nu, c'est un beau jeune homme, j'en conviens; mais il faudrait un peu le voir équipé.

Une dame. Il s'assied avec mollesse, abandon.

Un chevalier. Vous seriez à votre aise sur ses genoux?

Une autre dame. Il pose avec tant de grâce son beau bras sur sa tête !

Un chambellan. Le rustre ! Voilà qui me paraît de la dernière inconvenance !

La dame. Vous autres hommes, il faut que vous trouviez toujours à critiquer.

Le chambellan. En présence de l'Empereur s'étendre de la sorte ! fi donc I

La dame. Ce n'est qu'une pose ! Il se croit seul.

Le chambellan. Qu'importe? le théâtre même, ici, doit se conformer à l'étiquette.

La dame. Un doux sommeil vient d'assoupir le tout aimable.

Le chambellan. Bon ! Maintenant le voilà qui va ronfler! Oh! c'est naturel ! parfait!

Une jeune dame, dans le ravissement. Quelle senteur trempée de rose et d'encens porte ainsi la fraîcheur jusque dans le plus profond de mon âme ?

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