LES TELCHIINES DE RHODES
Sur des Hippocampes, des Dragons marins, et tenant en main le trident de Neptune.
En choeur. Nous avons forgé le tridert de Neptune, avec lequel il apaise les flots impétueux. Si le maître du tonnerre déroule les nuages enflés, Neptune répond au roulement terrible ; et, tandis que là-haut serpentent les lames de l'éclair, vague sur vague écume d'en bas, et tout ce qui se trouve entre eux, en proie à la tempête, longtemps ballotté, est à la fin englouti par l'abîme. C'est pourquoi aujourd'hui il nous a confié le sceptre, — et nous flottons à cette heure en pompe, calmes et légers.
Les sirènes. A vous, les ministres sacrés d'Hélios, les élus du jour serein ; salut à vous à cette heure agitée, que la fête de la lune consacre !
Les telcuines. 0 déesse aimable entre toutes! de ta voûte, là-haut, tu entends avec ravissement louer ton frère; tu prêtes une oreille à Rhodes la bienheureuse; là s'élève pour lui un hymne éternel. Qu'il commence son cours ou le termine, il nous regarde avec un œil tout rayonnant de feu. Les montagnes, les villes, les rivages, les ondes plaisent au Dieu, sont aimables et splendides. Aucun nuage ne plane au-dessus de nous; s'il vient à s'en glisser, un rayon, un souffle de l'air, et voilà l'île purifiée ! Là l'immortel se contemple dans cent images, en jeune homme, en géant; le grand, l'affable! C'est nouo qui les premiers avons représenté la puissance des dieux sous la digne forme des hommes.
Protée. Laisse-les chanter, laisse-les s'enfler dans leur jactance ! Aux clartés vitales du soleil divin les œuvres mortes ne sont qu'une plaisanterie; cela modèle et fond le métal, et sitôt qu'ils l'ont versé dans l'airain, ils pensent avoir fait quelque chose ! Qu'advint-il à la fin à ces superbes? Les images des dieux se tenaient dans leur grandeur ; — une secousse terrestre les a renversées ; dès longtemps il a fallu les refondre.
^ Hardis fondeurs, frères cadets de Vulcain, jeunes gens choisis d'HcHos. LesTelchines, au nombre de neuf, habitaient originairement Sicyon et vinrent s'établir à Rhodes, chasses par la guerre. Ils fondaient en airain les statues des dieux; de là, sans doute, la faculté qu'on leur attribue de pouvoir se produire eux-mêmes sous différentes formes. On les reprc?ente aussi quelquefois comme les premiers navigateurs.
L'œuvre de la terre, quel qu'il soit, n'est jamais qu'une misère; l'onde est plus propice à la vie ; Protée-Dauphin va te porter au sein de l'onde éternelle. (// se transforme.) Le tour est fait! Là les plus belles destinées t'attendent; je te prends sur mon dos, et te marie à l'Océan.
Thalès. Consens à son louable désir de commencer la création par le principe ! Sois prêt à l'action agile ! Là tu vas, selon des normes éternelles, te mouvoir à travers mille et mille formes ; et jusqu'à l'homme tu as du temps.
(Homunculus monte sur le dos de Protée-Dauphin.)
pROTÉE. Viens, volatil, avec moi, dans l'humide étendue; là tu jouiras aussitôt de la plénitude de la vie, tu. pourras te mouvoir à ta fantaisie; seulement, n'aspire pas à de plus hautes classes; car, si tu deviens une fois homme, aussitôt c'en est entièrement fait de toi.
ÏHALÈs. C'est selon ; aussi bien c'est quelque chose d'être un digne homme dans son temps.
Protée, à Thaïes. Oui, un homme de ta trempe! Voilà qui résiste au temps ; car, parmi les pâles légions d'Esprits, je te vois déjà depuis des siècles.
Les sirènes, sur le roc. Quel groupe de petites nuées forme autour de la lune un si riche cercle? Ce sont des colombes enflammées d'ardeur, les ailes blanches comme la lumière. Paphos l'envoie ici, l'essaim de ses oiseaux en amour; notre fête est complète, la douce volupté entière et sereine !
Nérèe, marchant vers Thalès. Un voyageur nocturne appellerait cette cour de la lune une vision de l'air; mais nous. Esprits, nous sommes d'une tout autre opinion, la seule juste. Ce sont des colombes qui accompagnent les sentiers nacrés de ma fille, des colombes à l'essor étrange et merveilleux, dressées dès les jours anciens.
Thalès. Ce qui plaît au noble vieillard est aussi l'objet de ma prédilection : un nid silencieux et tiède où la vie sacrée se conserve.
Les psilles et les marses, sur des taureaux marins, des veaux marins, des béliers \ Dans les antres profonds et sauvages de Cypris, étrangers à l'épouvante qu'inspire le dieu des mers, aux secousses de Seismos, caressés par les vents éternels, et, comme aux jours antiques, dans la conscience d'une satisfaction paisible, nous gardons le char de Cypris, et, par le murmure des nuits, à travers le tissu gracieux des ondes, conduisons, invisibles, à la race nouvelle la gracieuse fille.
' Les Psilles, peuple fabuleux dont parle Hérodote, les mêmes qui possédaieut le secret de conjurer les serpents. — Les Marses, autre peuple de la Fable, qui tire son origine de Marsus, fds de Circé et d'Ulysse. Los Psilles habitaient en Alrique ; les Marses, en Italie, sur les bords du lac Fucin (lasfo di Celamo). Goethe ne so coiitcntf pas de convoquer à la l'été des eaux, à ces nouvelles noces de Thétis, toutes les divinités du naturalisme antique; il amène aussi les peuples de la P'able, et, pour que la vie et l'intérêt du spectacle s'en augmentent, il les groupe autour du char triomphal de Galatée.