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barque complétait Timpression féerique de ce véritable rêve.
Il était environ neuf heures du matin; le soleil miroitait sur chacune des vagues qui faisaient du Xil une véritable mer agitée, et la coloration jaune de l’eau rappelait les fleuves d’or des contes chinois. A notre droite, nous laissions l’ile de Roudah se détachant tout entière sur le fleuve, car notre position nous permettait de la voir en enfilade et dans toute sa longueur. De ses rives et par-dessus les murs de ses jardins, des palmiers d’une incroyable hauteur semblaient s’élancer au-dessus du Nil comme d’interminables fusées. Derrière nous se groupaient les mille et un petits navires, barques et batelets, que nous avions trouvés sur la rive gauche; cette forêt de vergues, ces voiles blanches pour la plupart, les étofies aux couleurs variées qui sont généralement étendues au-dessus du pont pour abriter l’équipage des ardeurs du soleil, tout cela se mêlait agréablement au miroitement de l’eau.
Le panorama du Caire d’un côté, l’imposante ligne du désert et des Pyramides de l’autre , l’Egypte tout entière se montrait à nous dans ce qu’elle a de plus extraordinairement beau.
Par un sentiment de religieuse dévotion, je ne pus résister à l’envie de boire de cette fameuse eau du Nil , et profitant de l’agitation des flots, je n’eus qu’à me pencher légèrement en dehors de la barque
LES rVU.AMlDES.
pour avaler une de ces gorgées d’eau liistorique que l’on n’oublie jamais.
Nous touchions à l’autre rive, aussi encombrée, aussi animée, aussi bruyante que celle où nous nous étions embarqués tout à l’heure. Le déballage des ânes fut aussi difficile, aussi extravagant et aussi cocasse que leur installation. Pendant le trajet assez long, ils semblaient avoir pris goût àr la navigation, et il fallut force coups de courbaclie pour les arracher à leurs rêveries sentimentales; on les lançait littéralement en Pair , et, sans doute un peu de la famille des chats, ils retombaient généralement sur leurs pattes. Arrivés. au village de Gyzèhj nous y retrouvâmes le bataillon des chameaux porteurs de nos bagages; ils étaient partis la veille au soir, pour ne pas retarder notre départ du Caire. Ce ne fut pas sans un véritable attendrissement que je reconnus ma malle jaune , artistement accrochée aux flancs de l’un de ces wagons herbivores. Pauvre chère malle ! toute couverte encore des étiquettes les plus prosaïques de l’Occident, elle semblait honteuse de ces hiéroglyphes d’occasion qui attestaient sa trivialité à la face de l’univers; elle devait se croire perdue, elle qui en fait de bosses n’avait jamais vu jusqu’alors que des dos de commissionnaire.
Bêtes et gens nous étions en route à la queue leu leu, d’abord vu l’exiguïté des chemins battus le long du Nil, et ensuite pour nous conformer déjà à Pas-
pect classique que doit avoir une caravane. Le drogman en tcte, chacun de nous ensuite, puis nos chameaux de charge en procession, nous devions rappeler assez bien les figurants des paysages à pendules; mais nous étions bien loin de songer à cela, nous avions perdu totalement le sentiment de nos silhouettes personnelles pour nous abandonner entièrement à l’admiration de tout ce qui se déroulait devant nous.
Le Nil une fois passé, nous entrions réellement dans une zone nouvelle; déjà la température subit une forte modification , la proximité du désert donne au vent une âcreté et une violence imprévues : ce ne sont plus de simples courants d’air qui balancent gracieusement les palmiers, ce sont des tourbillons instantanés qui arrachent palmes et branches en soulevant des flots de sable et de poussière. Le paysage, encore très-vert, prend lui-même un aspect beaucoup plus sauvage.
Quoique son nom soit historique, le village de Gyzèh n’a rien de bien particulier; il est entouré de bois de palmiers qui en font un des sites les plus pittoresques des environs du Caire. En effet, le terrain , déchiqueté par les inondations du Nil , donnait un perpétuel imprévu au paysage riant que nous traversions. Les palmiers atteignent en cet endroit des proportions fabuleuses; leurs troncs rugueux sont énormes, des bouquets de palmes élégantes les
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surmontent comme d’immenses chapiteaux , et procurent une ombre compacte impénétrable aux rayons du soleil; leur symétrie, en quelques endroits réservés pour la circulation, produit involontairement l’impression d’une colonnade immense soutenant une voûte merveilleuse de verdure.
Nous ne fîmes que passer par Gyzèh ; aussi n’eiirnes-nous pas le temps d’aller voir les fameux fours à œufs dont les fellahs ont conservé la recette depuis les Pharaons. Ces fabriques de petits poulets , qui firent l’admiration d’Hérodote, existent encore et fonctionnent aujourd’hui avec la meme précision que dans les cuisines de Sésostris.
Dans quelques endroits plus escarpés de Lavallée, nous rencontrâmes des saquièhsj sorte de puits tournants, dont le moteur est le plus ordinairement un buffle, un âne ou un chameau. Ces puits primi- 'tifs sont les auxiliaires du Nil et secondent les bienfaits de ses inondations. Deux roues immenses, qui forment l’engrenage , font successivement descendre et remonter un véritable chapelet de petites cruches de terre qui déversent leur eau dans un sillon destiné à fertiliser le sol environnant, ou simplement à suffire à l’alimentation d’un petit village. L’installation d’une saquièh offre généralement l’ensemble d’une composition des plus pittoresques comme dessin et comme couleur; on y trouve toujours, en effet, un sol accidenté, de l’eau, des palmiers, des
animaux et leurs conducteurs, des groupes de femmes et d’enfants qui viennent y chercher de l’eau lorsque le IVil est trop loin : c’est la vie rurale de l’Egypte dans ce qu’elle a de plus pratique et de plus vrai.
A propos des saquièhs, il est important de remarquer que les Egyptiens furent les véritables inventeurs de ces puits improprement connus chez nous sous le nom de puits artésiens. Olympiodore, qui florissait au sixième siècle à Alexandrie , rapporte que l’on creusait des puits dans l’oasis à une certaine profondeur qui allait quelquefois jusqu’à cent quatre-vingts mètres.
« Ce qu’il y a de certain, dit Degousée, c’est que l’existence des eaux souterraines jaillissantes a été connue des anciens Egyptiens ; les procédés qu’ils employaient sont encore pratiqués en Afrique par les Arabes du désert.
Dans la recherche et dans la perforation difficile de ces puits , vu la nature friable du sable , on trouve une analogie presque complète avec les moyens de sondage employés en Chine et dans tout l’extrême Orient.
Une pointe surmontée d’un vase en forme d’entonnoir, agissant par percussion, tel en est tout l’appareil, qui est suspendu à une simple corde dont le balancement méthodique constitue toute la manœuvre. Cette sonde antique mesure soixante cen-
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tinu’Ircs an plus, et dans de semblables conditions, l’on se fait facilement une idée du temps et de la pcitience qu’il fallut pour mener à bonne fin l’exécution d’un puits d’une centaine de mètres de profondeur.
La civilisation, gagnant un peu partout, a mis aujourd’hui à la disposition des fellahs des moyens d’action plus puissants et plus rapides. La tarière, sorte de cuiller à soupape, est assez généralement employée.
A’’est-il pas humiliant pour nous* de penser que ces puits ne furent connus et acceptés en Europe qu’en 1828, importés d’Orient par l’initiative du célèbre savant Jobard de Bruxelles?
Une question moins importante s’est posée sur la provenance des nappes d’eau qui circulent sur le sol d’Egypte. Des savants, toujours plus autorisés les uns que les autres, se renferment dans deux opinions diamétralement opposées.
Les uns ne veulent point admettre d’autres couches liquides qne les filtrations naturelles des eaux du Nil et invariablement parallèles à son niveau.
D’autres admettent que le sable et la roche ne sont pas à une profondeur telle qu’il n’existe des filons argileux au-dessus du niveau du grand fleuve et qui puissent apporter en Egypte des nappes pro-t venant soit des chaînes libyques, soit de plateaux encore plus éloignés.
Sur les bords du IVil, les saquièhs ne sont évidemment que les monteurs de réservoirs naturels. Mais beaucoup plus loin , dans le désert, à Tamyèh entre autres , nous en avons rencontré une trèsgrande quantité creusés à un niveau fort au-dessus de celui du fleuve et de ses inondations.
On a le choix entre ces deux opinions, et pourvu que l’eau soit potable et abondante, les fellabs s’en moquent pas mal et... nous aussi.
Qui s’est jamais demandé à quel étage demeure son porteur d’eau, pourvu qu’il monte exactement jusqu’au cinquième?
Après avoir suivi quelque temps la rive gaucbe du Nil, nous tournâmes subitement sur notre droite ; nous quittions nos chers bois de palmiers pour traverser des terres de culture très- satisfaisante sans doute pour leurs propriétaires , mais beaucoup trop verdoyantes pour nos yeux de peintres ; ces blés en herbe contrastaient avec les épis fantastiques dont la Bible nous avait tant parlé et que nous espérions voir enfin.
Ce ton général et presque désagréable par sa mo^ notonie ne faisait que mieux apprécier la dérnaication très-accentuée des sables du désert d’avec les terres cultivées.
Nos yeux étaient du reste fort distraits de ces considérations géologiques par l’aspect des Pyramides, qui semblaient fuir devant nous, tant leurs
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proportions gigantesques nous abusaient sur la distance qu’il nous restait à parcourir pour les atteindre. Muets d’admiration devant ces trois colosses toujours grandissants, nous ne nous livrions qu’à de fort rares observations sur les progrès de l’agriculture, lorsque tout à coup mon àne butta des deux pieds de devant et se trouva enterré jusqu’au jarret. C’était le sable que je saluais par ce soubresaut grotesque.
Vu la mobilité du sol et la difficulté que nos montures auraient éprouvée à marcber ainsi, nous descendîmes de nos ânes, et les tenant par la bride nous fîmes nos premiers pas sur le sable avec les memes précautions et la même curiosité que des enfants qui prennent leur premier bain de mer à marée basse.
En effet, c’était fort nouveau pour nous: bien des ois, aux environs de Paris, j’avais traversé des sablonnières, qui m’avaient fait penser aux Pyramides ici présentes, mais ce n’était rien à côté du véritable sucre en poudre dans lequel nous naviguions. Enfonçant jusqu’au mollet, la circulation nous fut d’abord assez pénible, jusqu’au moment où le sol se raffermissant, nous pûmes revenir de notre première stupeur.
Les difficultés et la lenteur de notre marche étaient telles que je ne pus m’empêcher de frémir en pensant au chemin qu’il nous faudrait
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faire plus lard pour traverser le désert. Mais heureusement que le sable n’y est pas partout aussi friable, et que la Providence, en beaucoup d’endroits, y a laissé de forts approvisionnements de cailloux.
Quelques mois plus tard , dans les environs de Pétra , nous aurions bien voulu de ce bon sable pour nous cbanger un peu des horribles rochers (pii inettaient en lambeaux nos bottes, nos vêtements, et surtout les pieds de nos infortunés dromadaires.
L’aspect des trois grandes Pyramides aperçues de Gyzèh est des plus imposants, et en raison de la position de ces monuments et de leurs dimensions mathématiques, on peut supposer le saisissement produit par ces constructions colossales, qui dépassent en hauteur toutes les autres constructions de main d’homme.
Vues de cinq ou six kilomètres, lorsque entre elles et vous une caravane peut servir d’échelle de proportion, c’est alors que les Pyramides impressionnent le plus par leurs proportions extraordinaires.
De plus près, elles perdent de leur ensemble et comme tous les grands monuments, elles ne gagnent pas cà cire touchées du doigt.
Sur les indications du drogman et presque d’une façon traditionnelle pour quelques-uns d’entre nous qui avaient déjà fait le voyage d’Egypte, nos tentes
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(il
s’élevèrent comme par enchantement sous l’onihrage d’un énorme sycomore qui s’obstine à verdir au milieu du sable : doublé de trois palmiers, cet arbre magnifique forme à lui seul toute la végétation des environs ; c’est sous son feuillage que les voyageurs viennent tout d’abord s’abriter et trouver du repos avant de commencer la moindre perquisition archéologique.
Il n’ÿ avait pas encore de locataire, nous nous y installâmes sans contestation, et nous fîmes avec cet arbre hospitalier un bail de trois jours, avec facilité de décampement; chameaux, ânes, tentes, escorte, àniers, chameliers, bagages et nous-mêmes, tenions largement sous son ombrage bienfaisant.
Un premier déjeuner au désert nous fit faire connaissance avec de nouveaux ragoûts : du poulet froid au sable , des conserves de veau au sable mariné ; du vin sablé et du pain idem ; nos dents exaspérées par ce craquement perpétuel eurent de la peine à se faire à cet assaisonnement désagréable; nous nous inoculions le désert.
Plusieurs de nos montres, visitées par cette poussière impalpable, s’arrêtèrent comme par enebantement.
Pour digérer notre sable et rester dans la couleur locale, une première petite tournée de cailloux ne nous parut pas déplacée. Il s’agissait d’escalader les éboulements que le vent du désert a produits en cet
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endroit et qui ayant enfoui dans leur base plus d’un tiers des pyramides, semblent aujourd’hui leur servir de piédestal et d’entablement. Au détour de l’un de ces mouvements sablonneux, je me trouvai soudainement nez à nez avec la tète colossale du Sphinx qui semble garder les Pyramides. Quand je dis nez à nez, c’est exagéré, car cejDauvre garçon a perdu le sien il y a déjà pas mal de temps; c’est aux voltigeurs du roi Cambyse que l’on attribue cette mutilation barbare et ridicule. Malgré cet accident essentiellement capital , cette tète produit la plus belle impression. C’est l’expression de la sérénité dans tout son charme. Ce n’est pas le type égyptien absolu que l’auteur a voulu rendre, c’est l’emhlènie symbolique de la royauté et pour ainsi dire la photosculpture d’un Pharaon autant que cela était possible alors.
L’-idée de divination et d’énigme attachées par les Grecs au mot sphinx ne saurait s’appliquer au sphinx égyptien, qui dans toutes ses reproductions n’est toujours que la personnification monumentale d’un roi. Le cartouche hiéroglyphique qui se retrouve sur la plupart des sphinx de l’Egypte n’indique jamais que le nom, l’âge, les qualités et les grandes actions du Pharaon , du roi ou du prince dont le sphinx n’est que la représentation conventionnelle.
Le sphinx colossal qui précède d’une façon si '
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imposante les trois grandes Pyramides en est distant de cinq cents mètres environ. La face, qui en est la partie la plus intéressante, mesure neuf mètres depuis le menton jusqu’au sommet du front. Le corps du personnage, dans la forme et dans la pose d’un lion accroupi, a une longueur de cinquante-sept mètres depuis l’extrémité des pattes de devant jusqu’à la naissance de la queue. Nous n’avons pu apprécier nous-mêmes ces dernières dimensions , car le sable avait entièrement envahi le colosse, que l’on s’est vainement efforcé de déblayer plusieurs fois ; la tète seule sortait ironiquement du sable, comme pour braver cet ensevelissement général. D’après une stèle soigneusement déchiffrée, cet emblème de la royauté représenterait Monsieur Tboutniès IV lui-même, de la dix-huitième dynastie; et dans les inscriptions hiéroglyphiques qui se rattachent à ce sphinx, tout vient confirmer jusqu’ici le choix de cette personnification.
Des traces de peinture rouge sont encore trèsapparentes, et détruisent l’idée émise par quelques savants, affirmant que le sphinx avait dû être entièrement peint en noir.
Cette figure colossale produit surtout le monde la même impression de fascination : ses proportions magnifiques ne sont pas les seules causes de cet étrange effet; l’expression de la figure est très-positive, c’est le sourire de la héatitude avec une pointe d’ironie.
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Des archéologues qui connaissent par cœur tous les types -des sphinx de l’Egypte, s’accordent à donner la palme à celte tete gigantesque pour la finesse et la pureté de son expression.
Nous quittâmes ce chef-d’œuvre de sculpture pour admirer à leur tour les trois monuments qui ont toujours occupé le premier rang parmi les sept merveilles du monde, et qui, moins artistiques peut-être pour l’œil, n’en sont pas moins le résultat de combinaisons et de calculs dont la science n’a ffas encore pu déchiffrer l’énigme.
La grande pyramide proprement dite est la plus au nord des trois, qui sont ordinairement considérées comme Pyramides de Gyzèh. Nous en fîmes le tour provisoirement, vu l’heure avancée du jour, nous réservant pour le lendemain la corvée de l’ascension traditionnelle. Dès quatre heures du matin, en effet, nos Arabes nous réveillèrent <à la hâte, et escortés chacun de trois guides, nous exécutâmes cette véritable promenade en l’air. Deux Arabes vous prennent chacun par une main, tandis qu’un troisième vous enlève en se tenant derrière vous, au besoin, pour prévenir une chute. Le bonheur des guides ordinaires et presque patentés pour cette opération est de vous faire gravir la pyramide dans le plus court délai possible; c’est fort inutile, du reste, vu l’état de fatigue et de bain de vapeur dans lequel on arrive sur la plate-forme. Par pur enfan-
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tillage, le surlendemain, je m’offris une ascension personnelle, me faisant pourtant suivre par un Arabe, sans lequel je n’aurais jamais pu revenir; car la descente s’exécute d’une façon rendue beaucoup plus périlleuse que la montée, par la conformation irrégulière des assises, et surtout par l’impression de vertige à laquelle on est très-particulièrement sujet dans cette dangereuse opération.
Lors 'de notre visite en famille, soit que mes Arabes aient été plus adroits ou plus agiles que les autres, j’arrivai le premier en haut, et j’en rendis grâce à Mahomet comme d’une faveur spéciale qui serait pour moi une source de félicités.
L’impression étrange que l’on éprouve sur le sommet de cette véritable montagne n’a rien de bien extraordinaire en elle-môme; le panorama du Nil, du Caire et du désert s’offre à l’œil comme les grandes lignes d’un plan en relief, où tout est trop loin pour qu’un seul objet conserve sa forme précise et puisse être bien intéressant en lui-même. Comme un grand ruban d’argent bordé de franges vertes, le Nil se déroule au loin , coupant en deux la vallée qui lui sert de lit lors des inondations; le Mokattam, auquel s’adosse le Caire, perd tout son prestige vu d’une bauteur qui lui est presque égale. Derrière nous, le désert, à perte de vue, offrait assez bien l’aspect d’une plage d’où la mer se serait retirée en laissant les sillons réguliers de ses vagues.
En un mot, je ne trouvai pas ce spectacle à la hauteur de sa réputation, n’ayant du reste jamais beaucoup apprécié ce que l’on nomme une vue à vol d’oiseau, où l’on voit trop de choses à la fois pour en apprécier une seule.
Nous avions mis environ trois bons quarts d’heure à grimper, ou plutôt à être grimpés; il était environ cinq heures du matin, et notre ambition avait été de nous payer aussi notre petit lever de soleil. Du reste, le soleil n’ayant pas changé de forme ni de couleur, nous fumes assez froids à son apparition, et nous ne nous joignîmes pas aux cris d’admiration organisés par nos conducteurs, qui, pour mériter des bakchichs plus confortables, se livraient auprès de nous à des exagérations de soins et d’éloquence des plus grotesques. •
L’un me disait : « monsieur le comte...
quarante siècles... llonaparte. .. vous contemple... monsieur le baron... Dono Franzaoui... bon Arabe, bon bakchich, y) Tel fut l’orchestre qui accompagnait pour nos oreilles le spectacle qui absorbait nos yeux.
Le soleil s’élança d’un seul jet de l’horizon , illuminant tout d’un coup le désert, le Nil, le Caire, et tout ce que nous pouvions distinguer au loin.
Après nous être rassasiés de cette vue et avoir fait quelques expériences d’acoustique , nous redescenddîmes très-difficileinerit.
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Pour vider en un jour la question des l’yrainides, nous nous dirigeâmes vers l’ouverture qui conduit à l’intérieur. En dehors des considérations historiques ou archéologiques auxquelles 6n est libre de se livrer, cette seconde opération est une corvée encore plus éreintante que la première, et les sujets de tableaux sont assez rares dans les véritables tuyaux rectangulaires que l’on nous fit parcourir. C’est invariablement sur la face nord que se trouvent les ouvertures qui font pénétrer à l’intérieur de ces monuments , et l’entrée de la grande pyramide est à vingt mètres environ de sa base ap|)arente. Après avoir descendu soixante-neuf mètres de degrés usés par le temps, on continue h suivre un couloir qui devient horizontal; on en rencontre un autre qui remonte pendant trente-cinq mètres , et vous amène dans une petite pièce carrée qui porte le nom de a chambre de la reine » . Pauvre reine ! car si tout son mobilier tenait là-dedans, ce boudoir mortuaire n’avait rien de bien benoîton; à en juger par les quatre murs, où il ne reste pas meme trace de papier peint , la saisie a dû être opérée consciencieusement.
Nous ne nous attristâmes pas longtemps dans ce petit logement. Nous allions en voir un autre dans le même genre , mais qui possédait encore le sarcophage monolithe de son propriétaire : c’est la chambre du roi, que l’on gagne, du reste, après avoir
suivi (le nombreux embranchements par de nouveaux couloirs plus obscurs, plus étroits et plus bas les uns (jue les autres. Plusieurs fois à quatre pattes ou à plat ventre, c’est force de platitudes que nous arrivâmes à cette chambre royale. La galerie qui y conduit définitivement est plus spacieuse que les précédentes, mais présente une telle inclinaison de bas en haut, que l’ascension en est des plus méritoires. Enfin nous y étions, et nous pouvions saluer la dernière baignoire du roi Cbéops, locataire présumé de ce petit garni. Cette pièce ofTre certainement plus d’intérêt que la chambre de la reine, non que son architecture soit bien spéciale, mais simplement par les souvenirs historiques qui s’y rattachent.
Si nous n’insistons pas davantage sur des monuments qui occupent sous tous les rapports une place si importante en Egypte, c’est que ces masses de pierres sont certainement plus intéressantes au point de vue de l’architecture qu’à celui des tableaux. Les livres qui ont traité de l’archéologie égyptienne formeraient à eux seuls une véritable pyramide, et des savants plus autorisés que nous ont déjà retourné , déchiffré et enregistré tous les cailloux de ces monuments, au point qu’on se demande s’il en restera pour les autres.
Xous regagnâmes nos tentes , où un déjeuner réparateur nous attendait; les quarante siècles qui
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nous contemplaient à tahie devaient etre contents de nous et de notre appétit. A en juger par les creux qu’elle nous avait faits dans l’estomac, notre admiration avait dû flatter la famille Chéops, et nous ménager sa bienveillance dans la visite de ce qu’il nous restait à voir de ses propriétés.
La pyramide de Cliepbren fut l’objet d’une seconde perquisition de notre part; elle difTère peu de la grande pyramide comme hauteur, car, quoique elTectivement plus petite, elle se trouve avoir été construite sur un emplacement plus élevé. Elle ne présente pas de plate-forme à son extrémité, et sa pointe est intacte; on y voit encore une partie du revêtement de granit rose qui couvrait le monument tout entier.
i\ous visitâmes ensuite quelques-uns des nombreux tombeaux qui entourent les Pyramides et en sont le complément. Ces monuments, creusés dans le roc, sont de la plus grande importance au point de vue de la science. Lepsius en fit un relevé et des études fort approfondies. Les biéroglypbes et les peintures dont ils sont encore couverts furent du plus grand secours pour rétablir l’ordre chronologique et rectifier bien des passages erronés de l’histoire de l’Egypte ancienne. Ayant fait quelques études d’architecture, je m’intéressai beaucoup à ces débris des temps les plus reculés. Plusieurs de ces tombeaux remonteraient à des époques anté-
rieiires aux Pyramides, et seraient de fait ce que l’Egypte possède de plus antique comme constructions.
Un incident presque archéologique vint distraire notre retour au campement. L’un des chameliers de nos bagages avait délicatement attrapé l’un de ces reptiles qui sont le seul désagrément du paysage sous ce beau ciel; c’était l’aspic de Cléopâtre luimême tel qu’il est décrit par les auteurs, et plus généralement connu ici sous le nom de vipère cornue. Deux petites oreilles droites, et assez semblables aux antennes d’un hanneton, surmontent la tête de l’animal; sa piqûre est mortelle et plus venimeuse que la morsure de bien des serpents beaucoup plus considérables et d’aspect plus effrayant. C’était la première fois que nous causions avec cet habitant de l’ancienne Egypte, descendant peut-être de celui qui fit tant de bruit dans le monde entier. Notre empailleur s’en chargea naturellement, et ouvrit ainsi la série des malpropretés dont il devait encombrer notre dortoir en plein vent.
Le lendemain, nous levions le camp, après avoir vainement tendu aux chacals un piège à loups que l’un des plus jeunes de la bande avait naïvement apporté de Paris , histoire de compliquer sa malle d'un objet parfaitement inutile. Les cànes d’abord, les bagages et les chameaux ensuite, nous partîmes en colonne; arrivés aux confins du sable, là où il
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cesse de ronger la terre végétale, nous nous déployâmes en tirailleurs, et nous voulûmes faire l’essai d’une battue dans ces herbages de toute nature, où mille oiseaux viennent s’entasser à l’abri des vents de sable. Cette première chasse ne fut pas très-brillante, mais le gibier était des plus variés. Je voudrais être un instant notre naturaliste pour me rappeler les noms bizarres des centaines d’oiseaux, grands et petits, qui nous partaient dans les jambes. Depuis l’aigle blanc jusqu’au canard sauvage, nous nous offrîmes un échantillon d’à peu près toutes les espèces, et, chargés de ce butin inutile, nous arrivions à Sakkara sur les cinq heures du soir. \'ous avions passé rapidement devant les pyramides iV Ahou-Sir y qui ne sont pas du plus grand intérêt par leur forme, et nous nous trouvions devant celles do Sakkara; bien moins importantes que les pyramides de Gyzèh, elles offrent cependant un réel intérêt archéologique. Les assises de la plus grande sont disposées en forme d’escalier colossal : cette dentelure lui donne un aspect tout particulier en modifiant l’angle formé par sa pointe ; sa silhouette, un peu ogivale, *a ([uelque chose de bizarre qui se rapproche des constructions assyriennes que j’eus l’occasion de voir à \Iossoul.
Ce qui attirait le plus notre attention dans ces parages, c’était un petit temple tout fraîcliement découvert par M. Mariette. Remontant à l’antiquité
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la plus reculée, il a l’air d’avoir été construit d’hier, et les couleurs de ses peintures hiéroglyphiques sont d’une vivacité surprenante.
D’après M. Mariette et tous les renseignements pris sur son compte , ce charmant petit tombeau est l’œuvre d’un de ces Pharaons qui ne reculaient ni devant les constructions les plus difficiles, ni devant les noms les plus singuliers, car. il se nommait Ti. Ti , qui aurait dû être un Japonais, avait fait exécuter dans cette petite villa funèbre des sculptures et des ornements de la plus grande finesse. Deux de mes compagnons et moi nous fûmes enthousiasmés par ces hiéroglyphes, où des animaux étaient reproduits dans les règles du dessin le plus rigoureux.
Le lendemain fut consacré à la visite du Sérapéum de AI. Alariette. L’auteur de cette admirable découverte n’était pas à son quartier général, et nous visitâmes nous-mêmes cette série de tombeaux fantastiques où trente-trois bœufs, plus Apis les uns que les autres, dormaient depuis des siècles à l’abri des outrages du temps et du noir animal.
L’aspect effrayant de ces blocs de pierre, le poids fabuleux que chacun de ces monolithes représente, déroute tous les calculs au premier abord; mais autant le problème semble difficile à résoudre, autant la solution en fut simple et ingénieuse de la part des Egyptiens.
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Pour introduire ces tombeaux dans les galeries souterraines que nous visitions , un puits était creusé clans le roc, au dessus de remplacement même que cette énorme pierre devait occuper. Le puits étant comblé de sable fin, le bloc de granit était amené à son orifice; à rinlérieur de la galerie s’opérait alors un travail de déblayement gradué, et, comme dans un immense sablier, le sarcophage se trouvait descendu tout seul à là place qui lui était assignée. Est-ce assez simple? Aujourd’hui leur extraction serait mathématiquement impossible. C’est ce qu’avait fort bien compris von Cambyse lorsqu’il ausculta pour la première fois ces colTre-forts de l’antiquité; il préféra faire jouer le rossignol qui ne le quittait jamais, et entreprit en détail l’emballage de ces trésors. Ayant jeté au vent les ossements sacrés des bœufs Apis, il fit consciencieusement l’inventaire de l’argenterie et du reste; lorsque M. Mariette y pénétra, il n’y restait pas même un clou à
crochet. Un prince royal de la maison Bailly
aurait passé par là que ce petit sous-sol n’aurait pas été mieux nettoyé.
Notre campement avait été installé sur les premiers mouvements de limon végétal que le Nil avait apportés dans sa dernière visite.
En face du désert aride, nos tentes s’élevaient dans la verdure et presque dans la vase, au bord d’une mare noirâtre où des canards barbotaient à
l’envi. J6 fis une étude de cette démarcation des sables jaunes et brûlants avec la terre fertile et verdoyante, semblable à ces cartes de géographie où les départements et les provinces se colorient en rouge, en bleu ou en vert pour se graver plus facilement dans la mémoire des yeux. Cette mare devait nous attirer un événement dramatique. Il était environ onze heures du soir, les feux étaient éteints, tout dormait dans le camp, lorsqu’une véritable trombe d’oies passa au-dessus de nous; rien ne peut rendre le vacarme effroyable de ces animaux, qui atteignent en Égypte des proportions incroyables : le bruit de leurs ailes dans les palmiers, mêlé à leurs cris sauvages; le hennissement de nos montures et les accords disgracieux de nos chameaux effrayés vinrent compliquer cette tempête aérienne. L’année de Sennacbérib ne dut pas être plus terrifiée lorsqu’elle aperçut les escadrons célestes s’abattre sur ses tentes. En un clin d’œil nos plus intrépides chasseurs s’élancèrent hors de leurs lits. Vêtus de leurs bottes et de leur fusil, ils voulurent s’offrir une. tranche de ces gêneurs ; mais leurs efforts et toute leur stratégie furent infructueux, et dans la même nuit cette colonie ailée décampa, allant porter son vacarme un peu plus loin.
Sakkara et Dachour, où nous devions camper le lendemain, sont sur la limite de l’emplacement occupé autrefois par la ville de Memphis. Du Séra-
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péuni et des petites pyramides de Sakkara Ton se rend très-facilement compte de la configuration de cette cité considérable, la plus grande ville de l’antiquité d’après Hérodote et Strabon, et de l’avis de tous les voyageurs qui purent la visiter.
La ville entière, envahie par les sables, est à découvrir; mais les difficultés incroyables que l’on rencontre à faire des fouilles dans ce sable mouvant retarderont malheureusement la découverte des trésors et des merveilles qui y sont certainement enfouis. On voyait là de nombreux ossements déterrés naturellement par les déplacements du sol , et nous n’avions qu’à nous baisser pour ramasser de ces débris humains calcinés parle temps; d’innombrables momies mutilées jonchaient le sable en plusieurs endroits, et sous des monceaux de bandelettes et de chevelures je détachai moi-même d’un crâne de femme quelques dents admirables de blancheur, et qui méritaient d’avoir appartenu à quelque jolie suivante de la fille du Pharaon.
Mon ami G... s’offrit deux crânes en mauvais état, qui font aujourd’hui le plus bel ornement de son petit Sérapéum de Cliatou.
Je me contentai de bourrer mes poches de bandelettes assez bien conservées, et dont le tissu fin et serré pouvait donner une idée de ces étoffes aussi anciennes que le monde. J’eus la chance de ramasser moi-même l’une de ces petites amulettes
en terre émaillée, qui sont si communes en Égypte, mais que l’on achète ordinairement aux Arabes : c’était une femme à tête de lionne, personnification ordinaire de la déesse Isis. Cette profusion de débris à portée de la main et à la surface du sable fait penser à tout ce que l’on découvrirait certainement dessous, si le travail des fouilles n’était pas aussi dispendieux et aussi pénible.
Nous étions là trois réfractaires, et il nous fallaitregagner la caravane, qui avait quitté Sakkara dans la matinée pour aller camper kDachour. Notre petit groupe de trois, sans compter l’Arabe qui nous accompagnait, ne manquait pas d’un certain charme d’isolement. En face de rimmensité du désert et ayant pour point de comparaison deux pyramides très-respectables, je nemesentisjamaissi petit que ce jour-là; nous avions l’air de trois mouches perdues sur un immense gâteau saupoudré de sucre.
Mal dirigés d’abord pour aller rejoindre la route DachouVy nous naviguâmes quelque temps à travers d’interminables dunes de sable. Semblables en cela aux vagues de la mer, les obstacles et les mouvements du terrain se multipliaient à plaisir devant nos infortunées montures.
A force de résignation de notre part et de coups de courbacbe pour nos ânes, nous sortîmes enfin de ce véritable labyrinthe et nous arrivâmes insensiblement à voir de près ces j)almiers que nous aper-
LES PYRAMIDES
cevions au loin depuis si longtemps, que nous avions cru avoir affaire au mirage.
Nous avions naïvement voulu raccourcir notre route, et, abusés sur les distances, nous l’avions allongée d’une façon fort inquiétante pour l’heure présumable de notre arrivée à Dachour.
Nous traversions alors au trot d’admirables bois de palmiers tellement rapprochés les uns des autres que nous devions faire des tours de force de haute école pour ne pas nous briser les jambes contre leurs troncs rugueux.
Nous rencontrâmes tout à coup un des immenses canaux qui sillonnent particulièrement la moyenne Egypte. Ces travaux sont très-considérables, et l’on se fait difficilement une idée du temps et du nombre incroyable de bras qu’il fallut pour arrivera d’aussi beaux résultats. A propos du lac Mœris, nous nous arrêterons davantage sur la nature et l’importance de ces véritables constructions, auxquelles la moitié de l’Egypte doit sa fertilité.
Un pont des plus gracieux par sa forme ogivale s’offrit devant nous et nous annonçait que nous étions à moitié route du point que nous cherchions à atteindre avant la nuit. Flanqué de petites tours rondes qui en consolident les piles, ce petit travail d’architecture n’était barbare ni dans sa forme ni dans les matériaux qui avaient été employés pour sa construction. Ce pont, composé de trois arches, formait dans *
son ensemble une ogive des plus élégantes qui avait été certainement très- étudiée pour l’agrément de l’œil autant que pour les lois de solidité les plus précises. J’aurais bien voulu faire une étude de ce pont arabe du goût le plus pur, car ils sont rares, mais nous étions trop en retard , et nous devions activer notre marche sous peine de coucher à la belle étoile. Le pont passé, nous suivîmes le canal assez longtemps, faisant lever devant nous des volées de canards qui noircissaient littéralement la surface de l’eau.
Des hérons et d’autres échassiers de toute grandeur semblaient nous escorter et nous suivre, tant notre apparition les inquiétait peu. La rareté des chasseurs, et le code spécial de Mahomet sur la chasse, sont les causes de ce véritable encombrement de gibier. Ayant débuté le malin par le sable le plus fin, nous finissions par la vase, car en plusieurs endroits des mares invisibles se présentaient devant nous; entièrement recouvertes d’herbes et de fleurs, elles nous semblaient être de ravissantes prairies. La faim et l’occasion faisaient quitter à nos ânes le chemin battu, et c’était alors une série d’embourbements des plus pittoresques; nous n’en n’arrivàmes que plus essoufflés au village, où l’on était fort inquiet de notre petite escapade archéologique. 11 faisait nuit, nous avions faim , et nous n’eùmes d’yeux que pour la soupe, réservant au lendemain l’inspection du char-
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niant village dont les palmiers abritaient nos tentes. Dachour est l’un des sites de l’Orient dont j’ai gardé le souvenir le plus précis. Ce village, à beaucoup de points de vue, frappe par son originalité.
Ses constructions en terre sont des plus spéciales, vu les inondations du Nil qui les submergeraient entièrement sans les remparts primitifs sur lesquels il est perché. En effet, Dacbour se trouve dans un bas-fond relativement au reste de la vallée , et surtout par rapport à la ligne du désert. Ce village, plus que tout autre, subit l’envahissement le plus complet des eaux à l’époque des crues du Nil. Cette île intermittente offre le plus riant aspect; les palmiers, qui font de ce village un véritable ^uquet de verdure, sont eux-mêmes encaissés dans les contre-forts qui soutiennent les habitations en terre. Cette forteresse enchantée ne charme pas que les yeux par sa situation exceptionnelle et par l’élégance de ses deux petites mosquées, elle est aussi intéressante par le caractère très-indépendant de ses habitants. C’est un petit royaume isolé. C’est là, en effet, que nous rencontrcàmes , pour la première fois, un conseil miuiicipal absolu et tout-puissant, présidé et représenté par un scheik très-convaincu de son omnipotence. Ces villages, organisés sur un pied administratif très-simple et très-régulier, ont cependant un grand caractère d’indépendance , et si les redevances payées au gouvernement ou aux pachas
sont parfois exorbitantes, ils s’en acquittent un peu comme des peuples conquis qui acceptent forcément ces impôts, mais qui, en dehors de cela, tiennent à ce qu’on ne se môle pas de leurs petites affaires. Un village est une grande famille, un petit gouvernement où le sclieik est revêtu de tous les pouvoirs; son autorité se transmet non pas de père en fils, mais est toujours maintenue au plus âgé de la famille.
L’accueil que l’on nous fît fut des plus affable. Le sclieik mit à notre disposition une garde de nuit, qui du reste est assez dérisoire, et n’est qu’un prétexte à réclamer un bakchich final. Cet usage vient de la responsabilité qui pèserait sur le village tout entier dans le cas où le camp des voyageurs serait attaqué. La localité doit cette protection aux étrangers qui, en dressant leurs tentes sur son territoire, l’bonorent ainsi particulièrement de leur confiance et de leur estime.
Nous n’en n’avions pas moins déjà un petit caractère ofBciel aux yeux de la population, qui s’amassait près de notre campement pour nous regarder comme des bêtes curieuses, et pour nous voir procéder aux occupations les plus Intimes d’une instal- .lation en plein air.
Notre cuisine, nos marmites et la manière dont nos aliments étaient préparés, semblaient les préoccuper énormément; nous leurs faisions certaine-
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ment l’effet de sauvages de l’Occident (pii se nourrissent de matériaux inconnus et boivent du vin sans vergogne à la barbe de Mabomet lui-même.
L’entrée de cette petite acropole était particulièrement remarquable; en cet endroit, les murailles qui entourent le village sont plus élevées, laissant un passage qui doit être comblé à l’époque des crues du Nil. Deux coupoles blanches, flanquées de deux petits minarets élégants, ressemblent à de vrais décors d’opéra-cornique par la gracieuseté de leurs formes et par la préméditation avec laquelle elles semblent avoir été placées là exprès; construites de matières primitives, ces mosquées sont cependant d’un style arabe des plus purs dans leur ensemble comme dans leurs ornements de détail.
Les enfants et les femmes s’intéressaient beaucoup à nous, et je me rappelle la nombreuse assistance qui m’entourait lorsque je m’installai pour .peindre à l’entrée du village. Généralement silencieux, ils restaient des heures entières à observer mes moindres mouvements; ma boîte de couleurs était l’objet de leur plus vive curiosité. Je m’amusai à leur mettre un peu de couleur sur les doigts ; plusieurs en furent tout joyeux, d’autres en conçurent un sentiment de terreur qui les fit se sauver à toutes jambes en poussant des cris, comme si je leur avais jeté quelque mauvais sort. Sur les grandes cruches en terre de quelques femmes qui se trouvaient là, j’avais indi-
qué au bleu de rrusse" quelques hiéroglyphes européens qui les remplirent de gaieté; je fus bientôt l’objet des commandes les plus empressées et lesplus flatteuses, mais auxquelles je n’aurais pu suffire, malgré toute ma bonne volonté.
Après une visite d’adieu au scheik, qui était venu la veille au soir visiter notre campement, nous parlions à six heures du matin, escortés par la population.
Deux cavaliers assez mal équipés nous avaient été donnés comme pilotes, car nous allions sérieusement nous engager dans le désert pour gagner le centre de la moyenne Egypte.
LE DÉSERT
Un (léjnunor ensablé. — Tamyèh. — Le conservatoire des chiens.
— Une chasse an sanglier et an couteau. .
Après avoir suivi, contourné et traversé successivement une série interminable de canaux et de mares, nous arrivions à la limite de la terre cultivée et nous allions entamer le sable du désert. Ce devait être une forte journée, car nous devions gagner en une seule étape le village de Tamyèh, qui est presque au centre de la province de Fayoum. La journée fut rude en effet, malgré les précautions que nous avions, prises , car nous avions compté sans un ouragan de sable qui nous surprit au beau milieu du désert, au moinent toujours si intéressant du déjeuner.
Il devait être midi à la Bourse, mais nos estomacs marquaient au moins quatre heures; on avait sorti la vaisselle plate ordinaire et tout ce qui devait figurer dessus; nos yeux dévoraient déjà les papiers dont tous ces aliments froids étaient enveloppés; nos doigts allaient enfin pouvoir donner un premier coup de fourchette, lorsque, plus rapide
qu’un éclair, une véritable trombe de sable s’abattit sur nous; la dune à laquelle nous étions adossés s’affaissait à vue d’œil, soulevée qu’elle était par cette tempête, et semblable à une cascade, envahissait tout, consommations et consoncinateurs. Des Ilots de sable soulevés 'du sol nous jaillissaient à la figure et nous aveuglaient. Les bouteilles, la vaisselle, le menu, tout gisait sous le sable, et nous exécutions des fouilles non interrompues pour empêcher notre mobilier et nous-mêmes de disparaître entièrement dans ce cataclysme. Les Arabes, après nous avoir donné un coup de main dans notre détresse, s’étaient couchés dans le sable, évitant ainsi le contact douloureux du vent, qui nous cinglait la ligure comme de véritables coups de fouet.
La température qui avait précédé cet événement avait subitement changé. Un froid glacial avait fait place à la chaleur que nous avions éprouvée depuis le matin; semblable aux courants d’eau chaude ou d’eau glacée qui se rencontrent dans les fleuves et dans la mer, cette couche d’air froid semblait tomher de (juelque glacière célesle. Nos malheureux ânes souffraient horriblement; malgré leur instinct de coiTscrvalion et les efforts dévoués de nos Arabes, ces malheureuses bêtes étaient en proie à de véritables convulsions; ils se débattaient, ils se roulaient, cherchant à sortir du sable qui les envahissait de toute part. Le sang leur sortait par les yeux et par
LE DESERT
les naseaux, cl au milieu de cette bagarre, nous pensions à rarniée de Cambyse , qui , surprise comme nous dans le désert, n’eii rapporta pas un seul cbassepol.
De l’aveu de notre drogman lui-même, cette 'journée fut terrible ét l’une des plus dures de toute notre expédition. Il s’agissait de sortir de là. Ce fut assez laborieux; après avoir retrouvé la majorité de nos accessoires, nous nous mîmes en devoir d’extraire nos ânes du sol et de les emporter plus loin. Nous nous étions emmaillotés la figure de voiles et de kouffies, mais le sable traversait tout; nous l’avions dans les yeux, et la violence de son contact nous avait -mis la peau presque à vif. Au bout de deux heures, ce coup de khamsinnsQ ralentit heureusement pour le succès de notre traversée, et nous passâmes à un autre exercice.
Dans une direction tout oj)posée à celle que nous suivions, le mirage nous faisait voir d’interminables lignes de palmiers; notre situation critique, cette apparition trompeuse et la direction inverse que nous suivions, tout contribuait à nous rendre trèsinquiets sur le dénoiimeut de notre journée. Enfin les Arabes, qui ont des yeux habitués au désert et à ses embûches, nous signalèrent de véritables palmiers. Ce ne fut que deux kilomètres plus loin que je commençai à les distinguer. Ces deux petits plumets verts perdus à l’horizon dans cet océan de
sal)le me firent l’effet de la terre promise enfin aperçue, ^^ous avions envie de crier : Terre! terre !
Dès que nous arrivâmes près de ces arbres de délivrance, nous exécutâmes sous leur ombrage une petite sieste des plus indispensables, vu l’état de lassitude où nous étions tous, nos ânes et nous. Les infatigables chameaux porteurs de nos bagages, étant au-dessus de ces faiblesses bumaines, avaient .continué directement sur Tamyèb, où nous devions les rejoindre et trouver nos tentes toutes prêtes à nous recevoir.
11 nous restait encore un bon bout de désert à parcourir, et ce ne fut pas sans peine qile, nous arrachant au sommeil, nous reprîmes notre collier. Le sol avait pourtant changé d’aspect, le chemin que nous suivions portait encore l’empreinte de pas de chameaux et d’hommes; nous approchions de contrées plus solidement assises et moins mouvantes que les sables qui avaient failli nous ensevelir. Au pas plus assuré de nos montures, nous nous sentions sur des roches encore recouvertes, mais qui devaient bientôt nous apparaître sous un aspect des plus saisissants. Après avoir escaladé quelques mouvements de terrains assez accidentés, nous nous trouvâmes tout d’un coup sur le bord d’un immense ravin, véritable précipice, ayant plus de cent mètres de largeur. Ce canal naturel se
LE DESERT
prolonge au delà de Tamyèli jusqu’au lac Birket- Keroun. Il sert comme les autres. à maintenir les eaux du Nil , qui le remplissent entièrement lors des inondations.
Pour le moment, il était à sec et présentait l’aspect le plus sauvage et le plus effrayant. Par des caprices de la nature, scs roches éboulées semblaient être les débris d’une ville immense précipitée dans l’abîme. Des herbes, des arbustes de toute sorte reliaient ces rochers entre eux et en faisaient un repaire tout naturel pour les bêtes les plus féroces que nous pouvions nous imaginer. Nous n’avions pas tout à fait tort, et celte savane égyptienne n’a que trop bien mérité sa réputation. C’est là que de nombreux sangliers ont installé une république des plus désastreuses pour les habitants du voisinage. Les dégâts qu’ils font dans les cultures sont une véritable calamité pour le pays, qui a peine à se suffire à lui-même, étant littéralement entouré de désert. Des souvenirs de chasse rendaient cet endroit fort intéressant pour notre colonel, qui n’y venait pas pour la première fois et qui exécuta, dès le lendemain, le plus beau coup de fusil que les habitants de Tamyèh aient jamais vu en peinture.
Nous arrivions; provisoirement il s’agissait de nous installer. Le village , qui est assez grand, s’étendait devant nous de l’autre côté de cet immense ravin. Le passage n’en fut pas des plus facile, et
(leux heures après nous étions sous nos tentes, dressées au nord-ouest, en face de la porte principale.
Cette oasis eonsidérablé présente rensenible d’un paysage charmant, encadré d’une ligne brillante et dorée qui l’enserre de toute part. C’est une île de verdure au milieu de l’immensité des sables. Vu de notre campement haut perché, le village s’offrait tout entier dans ses moindres détails.
La porte principale était devant nous, sorte d’arcade en plein cintre, composée de briques sèches et de briques cuites alternées. C’est là le rendezvous de tous les arrivants, grand marché où se réunissent les plus importants personnages de la localité. Sur la droite, un joli minaret s’élance gaiement comme le clocher d’un village dominant tout le reste, et quelques bouquets de palmiers . viennent rompre la monotonie des toitures et des terrasses de ces habitations.
Des animaux de toute sorte circulent sur les maisons ainsi que les habitants, et aperçue dans son ensemble , cette vie sur les toits présente l’aspect le plus original. Ce sont des femmes qui étendent du linge, des Arabes qui restaurent une toiture déla- . brée, des enfants qui courent et sautent de maison en maison comme nos meilleurs chats de gouttière.
Ce qui dominait, dans cette animation comique, et ce qui nous frappa le plus dans ce pays curieux, c’est l’incroyable profusion des chiens; jamais nous
FAVOUM : LE VILLAGE DE TAMYEH
LE DÉSERT
n’en avions tant vu ni d’aussi variés; pas une ter^ rasse qui ne soit ornée d’au moins trois ou quatre de ces animaux; assis comme des sphinx, ils vous surveillent et vous épient du plus loin qu’ils peuvent vous apercevoir.
Ce coup d’œil pidoiesque d’une ville de cliiens devait être suivi pour nous d’une impression beaucoup moins gaie pour la nuit. Depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever, ces milliers de gardiens de la paix s’appellent et se répondent entre eux sur les tons les plus plaintifs, les plus aigus et les plus faux. C’est à croire que Jézahel se laissa manger par eux pour avoir le honheur de ne plus les entendre. L’état de fatigue oii nous étions après cette cruelle journée de désert ne fît que rendre plus insupportable pour nous ce concert gratis et obligatoire, qui dura de six heures du soir à cinq heures du matin, sans le moindre entr’acte apparent.
Cette horrible nuit ne fut qu’un cauchemar perpétuel; les cris, les menaces, rien ne fît; notre drogman , par excès de zèle, tua deux de ces messieurs à coups de revolver. Alors ce fut encore bien pis. Tous les chiens du village accoururent pour manger leurs camarades , et nous fûmes envahis par une tempête de hurlements qui auraient effrayé le Dante.
Avec les rayons du soleil le calme revint enfin , et l’orchestre infernal se tut. 11 était temps, nous tom-
bioiis de sommeil , n’ayant pu fermer l’œil de la nuit.
Le surlendemain, avec le concours de quelques indigènes, une première tentative de chasse avait ^ été organisée; le scheik de Tamyèli s’était fort intéressé à cette e.^pédition et avait promis son concours actif; nous nous attendions de sa part à un déploiement de forces qui fût en raison de l’entbousiasme qu’il avait témoigné la veille. Le lendemain, tout le monde était prêt, attendant le renfort promis; nous étions sous les armes sur la place du village, lorsque nous aperçûmes un grand gaillard, simplement vêtu d’une tunique brune beaucoup trop courte ; il accourait à nous en gambadant et en gesticulant comme un forcené. Ce singe était le fils du scheik lui-même, et à part ce titre à notre considération, aucun détail de son extérieur ne venait racheter la trop grande simplicité de son accoutrement. Des cris, des bonds, des pirouettes dans l’espace furent tout ce que l’on put d’abord obtenir de ce Nemrod acrobate. Sur l’observation que, pour combattre l’ennemi du désert, il n’était armé que de ses dix doigts, il s’élança directement vers celle de nos tentes où se confectionnait notre nourriture, et il s’y choisit un énorme couteau de cuisine, qu’il tenait entre ses dents pour mieux gesticuler. Cet étrange compagnon était escorté d’une dizaine d’autres Arabes armés de bâtons, qui devaient lancer, dépister, traquer et nous rabattre le gibier. Ce qui
LE DÉSERT
fut dit fut fait; on avait entamé le parcours du ravin profond qui sépare en deux la province entière; après plusieurs battues infructueuses, un énorme sanglier fut signalé à notre colonel. Trois coups de feu habilement placés vinrent à boîit de cet énorme animal, qui, l’épaule et une patte cassées, ne s’en était pas moins relevé deux fois pour continuer sa course furibonde. Il avait roulé dans le torrent, les Arabes le repêchèrent. Il fallut un chameau pour rapporter ce sanglier fabuleux pour le pays, où ils sont généralement petits : celui-ci pesait plus de trois cents livres.
Le fils du scbeik ne se contenait plus; lui et son couteau exécutaient dans l’air les fantasias les plus indescriptibles en précédant le cortège. « Aloiif! alouf! Kalas! cawacja Gérôme hebir!^') tels étaient les cris d’allégresse dont le village entier assourdit nos oreilles. David rapportant la hure de Goliath n’eut certainement pas un plus grand succès. La population copte, en qualité de chrétiens , vint nous aider à absorber ce gibier volumineux, et une distribution générale fut faite dans le village à nos coreligionnaires.
Tout le monde était de la fête, car les chiens eurent leur large part de cotte curée générale; malgré la foule amassée, des aigles et des pygargues voraces s’abattaient au milieu d’eux pour leur disputer leur proie.
Cuissot (le sanglier sauce inudère, filet de sanglier sauce poivrade, côtelettes de sanglier sans sauce , figurèrent pendant plusieurs jours sur la carte de nos menus. En envoyer en France pour rassurer nos lamilles eût été notre joie; mais les difficultés de la poste nous arrêtèrent, et ce bon mouvement de nos cœurs fut remisé au fond de nos estomacs.
En fait de chasse personnelle, voici l’exploit que j’accomplis moi-même sans le savoir, et qui pourra donner une idée ile la profusion invraisemblable du gibier en cet endroit. Vu ma maladresse, et trouvant plus d’intérêt à fatiguer mes brosses qu’à encrasser inutilement mon fusil , j’étais parti avec ma boîte, comptant faire une étude du village dans la partie opposée à celle que nous occupions avec notre campement. J’avais cependant emporté mon fusil, histoire de compliquer toujours mes bagages et d’imposer aux populations par cet ornement de guerre. Je m’étais installé au bord d’un des mille petits canaux qui enserrent littéralement Tamyèh et lui procurent une incontestable fraîcheur; des palmiers, le joli minaret de la mosquée principale, quelques maisons arabes gracieusement groupées sur des mouvements de terrains accidentés, tout cela se reflétait dans l’eau, et m’avait engagé à planter mon parasol de combat en cet endroit charmant. Je n’étais pas seul , car des milliers d’oiseaux pre-
LE DÉSERT
naient leurs ébals à peu de distance , soupçonnant peu la présence de mon fusil. La tentation était trop forte; je tirai dans le tas, ajustant spécialement un ravissant échassier, qui depuis une demi-heure tournait autour de moi et semhlait me faire des pieds de nez toutes les fois qu’il rapprochait l’une de ses longues pattes roses de son grand bec jaune. Lui seul était l’objet de mon ressentiment stupide, et je ne fus pas peu surpris d’avoir atteint du même coup une sarcelle, trois pigeons et deux sic-sacs que les herbes et les cailloux m’avaient complètement dissimulés. La volée d’oiseaux qui suivit cette détonation ressemblait à un nuage qui alla s’abattre un peu plus loin, quitte à revenir bientôt becqueter jusque dans ma boîte de couleurs. Je n’étais pas très-fier du massacre inutile auquel je venais de me livrer, et j’aurais donné la moitié de mon parasol pour rendre la vie cà ces charmantes petites bêtes, qui firent du reste la joie de notre empailleur bien-aimé.
La chasse n’est donc plus la chasse en cette contrée merveilleuse, dans cette véritable terre promise , où les gardes champêtres devaient être en grève depuis plusieurs siècles.
Vers le soir, tout le monde s’en mêla; nous exécutâmes l’investissement d’une des grandes mares qui sont au sud-ouest du village. Ni les grains de sable de la mer, ni les étoiles du ciel ne peuvent donner une idée des bandes de canards sauvages qui
noircissaient reau. A la nuit tombante , ces masses compactes.semblaient êlre d’immenses radeaux flottants qui se divisaient par escouades sous les coups de. fusil dont nous les accablions. La nuit vint vite, heureusement pour eux, et lit cesser naturellement celte Saint-Barthélemy. La chair coriace de ce canard est, du reste, désagréable à manger; dans ces bandes innombrables, quelques-uns seulement présentaient des ressources de ravitaillement.
Le lendemain , nos intrépides chasseurs partaient à regret de ce pays enchanté , et ce trop court séjour revint bien souvent charmer nos soirées sous la tente par les récits de ce que nous y avions fait et de ce que nous aurions pu y faire.
Nous avions peine à quitter le campement; le gibier nous escortait sans rancune et faisait chorus avec la population, qui nous prodiguait les ovations les plus flatteuses en rhonneur du sanglier de trois cents livres dont nous les avions débarrassés.
De dessus son âne, à quelque distance du village , Lun de nous tua douze pigeons d’un seul coup de fusil; aussi nos menus dans la province du Fayoum laissèrent-ils les plus chers souvenirs dans le cœur de notre cuisinier.
Ces orgies de gibier nous manquèrent au désert, et nous nous rappelions souvent Tamyèh à l’époque oii les conserves anglaises et les sardines durent faire le fond de notre alimentation.
LE DESERT
De Tamyèh, extrémité nord-est de la province du Fayoum, nous allions gagner insensiblement le centre en nous arrêtant d’abord au village de Senouhrcs y l’une des localités les plus importantes après Médinet.
C’était encore du désert que nous traversions , mais moins poudreux et moins périlleux cette fois que celui que nous avions du parcourir depuis Dacboiir. Ici, le sol était plus ferme; les cbameaux, les ânes, les Arabes et nous, pouvions circuler plus à l’aise, et, sans trop de fatigue, nous pûmes faire ce jour-là une'étape assez longue qui nous permit de coucher le soir même à Senouhrcs.
LES DANSEUSES
Senouhrès. — Le conseil municipal en goguette. — Hasné la danseuse. — Un enlèvement. — Les femmes fellahs. — Un bien vilain monsieur, même après sa mort.
\ous commencions à quitter le sable, le village se dessinait au loin comme une immense forteresse perchée sur un plateau élevé et gracieusement surmontée de minarets et de coupoles.
Ces dômes, qui nous apparurent les premiers, appartenaient à un ancien cimetière assez considérable , délaissé et en ruine aujourd’hui , mais qui par son importance attestait le rôle que la ville de Senouhrès avait pu jouer à une autre époque.
Une quantité de mares , de ruisseaux et de petits canaux rendent les abords du village assez longs et assez pénibles. Passant sans transition du sable fin à un sol marécageux, nos montures et nous, nous dûmes mettre plusieurs heures pour contourner et franchir ces interminables petits obstacles qui nous séparaient du but que nous avions cru alleindre avec une beaucoup plus grande facilité.
La ville de Senouhrès, vu son importance commerciale et surtout agricole, est ornée d’un rouage
LES DANSEUSES
adiniiiistralif en règle. L’autorité y est installée sur un pied officiel qui ne le cède en rien à nos souspréfectures les plus compliquées; aussi, sur les affirmations du drogman, nous apprêtions-nous à une série complète de formalités et de salamaleks. Sur de fiienveillantes indications, et après avoir exécuté le tour du village entier, nos tentes s’étaient alignées au sud, dans une prairie, au bord d’un charmant cours d’eau et à l’ombre de ravissants palmiers.
\oiis avions patriotiquement déployé notre pavillon national aux yeux de la population éblouie , et nous nous disposions presque à mettre des gants grisperle pour aller rendre nos hommages au scbeik et aux autres magistrats de la ville.
Déjà nos montures, revêtues de leurs plus beaux ornements, avaient franchi le gué qui devait nous conduire à la mairie; déjà nous savourions le café qu’on allait fatalement nous otTrir, lorsque notre drogman, qui marchait en tête, entra en longue conférence avec un jeune Arabe brillamment vêtu et qui, accourant essoufflé au-devant de nous, se livrait à une pantomime des plus expressives pour rendre sa pensée. \ous nous étions arrêtés : le drogman vint à nous et nous apprit que, prévenu de notre visite, le scbeik et tout le conseil municipal, pour des raisons de la plus haute importance, se trouvaient dans l’ impossibilité absolue de nous rc-
cevoir ce joiir-là; que le lendemain matin, sans faute , ces messieurs s’empresseraient de venir euxmêmes nous souhaiter la bienvenue*, qu’en attendant, ils nous présentaient tous leurs hommages et leurs vœux de prospérité de premier choix.
l^eu fâchés de ce contre-temps, nous nous disposions à regagner nos tentes; mais quelques-uns de la petite bande ne voulant pas perdre leurs frais, s’adressèrent au drogman, qui, sur des indications faciles à obtenir, nous conduisit immédiatement dans le quartier où habitaient les danseuses que nous voulions tant voir, ces femmes dont le mirage nous avait soutenus jusqu’ici au milieu des épreuves et des plus grandes privations depuis Paris ; ces aimées, enfin, dont nous rêvions tous les soirs et quelquefois l’après-midi.
Après de nombreux détours entre des maisons basses et malpropres, nous arrivions à une petite porte par laquelle entraient et sortaient une quantité d’Arabes de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les tailles. Cette porte, par son animation, semblait être un véritable passage.
Ce n’était pas cet antre mystérieux que nous nous étions imaginé , gardé par des êtres fantastiques ornés de sabres et de costumes aux brillantes couleurs : c’était l’entrée libre la plus libérale, et nous y pénétrions sans nous faire annoncer le moins du monde. Au milieu d’une petite cour carrée, assises
LES DANSEUSES
sur des tapis et des nattes, une dizaine de feniines grignotaient des oranges et buvaient de l’araki en compagnie de personnages assez bien vêtus, qui ne s’émurent nullement de notre entrée. Ces messieurs, que nous saluâmes à l’arabe, nous rendirent très-poliment notre salut, nous firent place à côté d’eux et nous invitèrent à nous asseoir en famille. Alors commença entre nous le marivaudage le plus insensé. Nous étions bien ailés pour voir ces dames, mais nous n’avions pas prévu le cas de la réception trop facile qui nous était faite. Nos connaissances très-restreintes alors dans la langue arabe mirent une mesure forcée dans l’expression des sentiments qui nous animaient. Les mots que nous connaissions le mieux, pour le moment, étaient ceux qui se rattachaient au barnachement de nos ânes et à l’équipement de nos chameaux; aussi courions-nous le risqiie de leur formuler des grossièretés énormes en leur récitant notre petit répertoire d’écurie.
h'oïss ketir et ketir koïss » furent le refrain qui agrémentait les friandises dont nous les accablions. « Va hahihi était leur réponse favorite à nos avances , et ce petit Trianon à quatre pattes ne manquait pas d’un certain cachet régence. Nos voisins en agaceries étaient charmés de tous les efforts que nous faisions pour être aimables. Quelques-unes de ces femmes, plus jolies que les autres, portaient sur elles des ornements, des colliers et des brace-