‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 12 sur 47 · KM · texte numérisé non relu

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lets (l’un grand prix; fixées par des fils dans leurs cheveux tressés en petites nattes, de nombreuses pièces d’or de toutes les dimensions et aux effigies les plus variées attestaient les bakchichs somptueux qui leur avaient été faits. L’une de ces danseuses nous avait frappés, non parla beauté régulière de ses traits, mais par le caractère sauvage de sa figure et le feu extraordinaire de son regard. Comme artiste, elle semblait être l’objet des attentions particulières de nos amis d’occasion. Notre drogman lui demanda son nom, elle se nommait Hasné : Cl Hasné koïss hetir « fut alors pour nous une nouvelle phrase toute faite, et qui eut un succès énorme. C’était presque le mot de la soirée, lorsque je fis tourner ce succès en véritable triomphe par un coup de théâtre que n’avaient pas prévu nos rivaux indigènes. Je tirai de ma poche une de ces petites cravates à treize sous qui font ordinairement l’ornement de nos paysannes endimanchées. Je commençai par la lui faire voir; comme un véritable singe, elle s’en empara, la mit à son cou, puis sur sa tète, et peu s’en fallut qu’elle ne se sauvât, de peur que je ne lui reprisse ce trésor. Je lui fis comprendre que je la lui donnais comme bakchich; sa joie n’eut plus de bornes, elle s’approcha de moi avec des convulsions de satisfaction qui ressemblaient à de l’épilepsie. Dans mon triomphe, ce que je craignais le plus, c’était d’être mordu.

LES DANSEUSES

Des flots de paroles, plus aiguës et plus discordantes les unes que les autres, me sifflaient aux oreilles, et vainement le drogman essayait-il de me traduire les expressions orientales et bizarres de sa reconnaissance sauvage.

Nos voisins arabes , sans s’attrister de nos succès, se retirèrent, laissant libre le cbamp de bataille; nous en profitâmes pour conclure un rendez-vous en règle à notre quartier général.

Encore tout ahuris de notre victoire , et poursuivis des cris de joie de ces princesses, nous regagnâmes le campement et nous organisâmes pour le lendemain une réception officielle.

Nous devions avoir : danses d’alniées, illuminations, jeu de bagues , tir aux macarons et bal de nuit, avec ou sans la permission de monsieur le maire.

Du reste, nous comptions l’inviter lui-même à cette petite fête charmante, ainsi que son état-major. Nous attendions sa visite dans la matinée, la formule d’invitation était toute prête, il n’avait plus qu’à venir. Mais quel n’est pas l’ébahissement général lorsqu’il apparaît : c’étaient les mêmes personnages dont nous avions troublé le tête-à-tête la veille au soir. Nous ne pûmes alors nous empêcher de penser aux expressions majestueuses dont leur ambassadeur s’était servi à notre arrivée pour nous faire part des regrets où ils étaient de ne pouvoir venir au-devant de nous.

Le conseil municipal n’était pas triste ce soir-là, et le hasard nous avait présenté à ces austères fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions.

Du reste, pour eux tout cela était si simple qu’ils me reconnurent, ainsi que ceux qui, comme moi, les avaient si singulièrement rencontrés la veille ; ils nous manifestèrent le plaisir de nous revoir, ayant presque l’air de nous féliciter de la façon dont nous la leur avions faite au foulard.

Le café, l’araki circulèrent successivement dans les lasses et dans les verres; les compliments les plus extravagants d’orientalisme furent échangés, toujours par l’intermédiaire du drogman, et tout était pour le mieux sous la plus belle tente du meil- ^ leur des campements.

Cette réception sérieuse et officielle offrait pour quelques-uns de la petite bande un singulier contraste avec la bamboche de la veille, et il nous fallait toute notre énergie pour ne pas rire devant ces conseillers municipaux que nous avions surpris en flagrant délit de Café Anglais.

Tout fut sérieux ce matin-là. Ils restèrent à déjeuner avec nous. La nappe seule eut à le regretter, car ce ne fut pas pour eux une petite opération, ils travaillèrent avec leurs doigts les aliments que nous avons l’babi tilde de manier à l’aide d’une fourchette et d’un couteau. La moutarde de Dijon eut un vrai succès auprès d’eux, comme nous eûmes

LES DAXSEUSES.

le plaisir de l’observer en plusieurs autres circonstances.

On ne se dit pas adieu , mais au revoir pour la petite fête de la soirée.

Xotre drogman avait ceint son sabre lui-niôine et avait roulé une kouflie neuve autour de son tarbouche, ce qui était chez lui le signe d’une circonstance extraordinaire et solennelle.

En effet, il était sept heures du soir, nous avions bien dîné, pour ne pas défaillir au milieu de la cérémonie. ües lampions en papier avaient été artistement suspendus sous la plus grande de nos tentes ; comme dans le cirque de Caracalla, tout avait été prévu, classé, ordonné: tout autour, nos lits et nos malles, disposés en gradins, riiénageaient des loges de première et de seconde galerie pour les nombreux spectateurs sur lesquels nous comptions; à gauche, dans le coin, la loge impériale, la place d’honneur chez les musulmans; à droite, en face, le conseil municipal, un tapis plié en deux pour notre colonel et nous, comme qui dirait les fauteuils d’orchestre; tout autour, échelonnés sur les gradins factices susnommés, la suite du conseil municipal, les parentes et les amies des danseuses. Enfin nos domestiques et nos chameliers, entassés comme de véritables sardines, et qui formaient l’im des côtés les plus pittoresques de cet étrange tableau.

Les lampions pétillaient d’impatience, lorsque la

danseuse Hasné (celle au foulard de treize sous) fit une entrée des plus écrasantes, drapée qu’elle était dans une longue robe bleue pailletée d’or et relevée à la ceinture par des franges de soie brodée qui lui donnaient l’aspect le plus extraordinairement sauvage; une étoffe jaune, artisteinent nouée sur le dessus de la tête, formait une coiffure des plus bizarres avec les nattes innombrables qui lui tombaient sur les épaules, et dont quelques-unes étalent ramenées sur le front par d’imperceptibles anneaux d’or.

Le bruit métallique de tous les napoléons qui se jouaient dans ses cheveux et les cris aigus qui préludèrent à ses premiers pas, les instruments barbares des musiciens qui commençaient déjà leur accompagnement, tous ces bruits étranges donnaient quelque chose de diabolique à cette scène entièrement nouvelle pour nous. L’orchestre se composait de trois instruments aussi singuliers dans leurs accords que la' danse qu’ils allaient accompagner : c’étaient le darahouha ^ tambour en terre cuite , le kemengèhy sorte de violoncelle à deux cordes, puis le zoumara, double chalumeau de berger qui nous fit penser aux rois pasteurs.

jVos meilleurs tapis avaient été soigneusement tendus sur l’emplacement où la danse devait avoir lieu.

L’artiste ne se fit pas prier; aux premiers ac-

LES DA\SEL'SES

cords du dnrahoiika et des violons, Hasné se planta tout d’une pièce au milieu de la tente.

Animée sans doute par la vue de cette nombreuse assistance, encouragée par les bakchichs princiers que nous lui avions promis, et peut-être aussi émue parla présence de son conseil municipal , elle nous servit les raffinements les plus exquis de son art chorégraphique.

Ses yeux brillants lançaient des éclairs, et à un signal convenu la danse commença.

D’abord lente et cadencée dans ses mouvements, la danseuse se déplaçait à peine de l’endsoit où elle semblait attachée par les pieds; puis le ibylbme de la musique s’accélérant un peu, des pas imperceptibles et pressés vinrent seconder les incroyables inflexions auxquelles tout son corps se livrait, <!èhancbements presque convulsifs qui forment à peu près tout le fond de la danse des aimées. A mesure que les musiciens pressaient la cadence du pas , les gestes de la danseuse, ses contorsions, les moindres mouvements de ses bras et de sa tête prenaient un caractère plus fébrile et plus sauvage. Arrivée pour ainsi dire au paroxysme de cette épilepsie rbytbmée, elle s’affaissait sur elle-même, et, accroupie sur les genoux , elle exécutait de nouvelles figures plus étranges, plus érotiques et plus pittoresques que les précédentes.

Elle avait certainement une grâce infinie dans la

façon dont elle semblait s’abandonner et succomber à ces convulsions nerveuses : c’était la souplesse du serpent, jointe à la grâce de la gazelle.

Tel fut le spectacle qui nous cbarma positivement pendant plus d’une heure entière; les applaudissements, les bonbons, les oranges, l’araki et les bakchichs ne furent point épargnés. C’était un véritable succès, et elle avait dû se surpasser ce jour-là, à en juger par le délire d’admiration qui s’était emparé de toute l’assistance en général et de deux de nos chameliers en particulier, A eux deux, ils formaient dans la fête l’un des groupes les plus amusants que nous, ayons jamais rencontrés.

Borgnes tous les deux du même œil, cette infortune commune les avait sans doute rapprochés, et ce n’était pas un pur hasard qui les avait placés sur les mêmes gradins de cet amphithéâtre de voyage. L’araki et la musique avaient déjà préparé chez eux ces manifestations de la béatitude la plus bruyante. Mais lorsque Hasné se laissa tomber sur les tapis comme une lionne blessée, leur enthousiasme ne connut plus de bornes : l’un des deux chameliers prit la tête de l’autre entre ses mains et la balançait en mesure avec de véritables hurlements de satisfaction; il semblait vouloir la lui décoller pour la lancer à l’aimée comme un bouquet; celui dont la tête servait à battre la mesure se laissait faire avec des accès d’allégresse les plus expressifs.

LES DANSEUSES

A la fin (le la séance, les deux turbans, d’abord fortement inclinés sur l’oreille de leurs propriétaires, finirent par déménager dans le désordre le plus imprévu, et laissèrent voir leur mystérieux A/«homet; rien n’était plus comique que la vue de ces deux borgnes , têtes nues , et s’embrassant à outrance pour s’exprimer mutuellement leur bonheur.

Mais les plus belles choses ont une fin. Les lampions commençaient à fumer; l’un d’eux prit feu, et ce fut le signal de la' retraite générale après force salamaleks de toute part. Il n’y avait pas eu trop de casse; nos domestiques étaient ravis, et nous avions gagné l’estime du conseil municipal : tout s’était donc passé pour le mieux.

La danseuse avait été reconduite triomphalement chez elle sur l’un de nos plus beaux bourriquots et très-satisfaite de nous , paraît-il ; nous ne devions pas tarder à ressentir les effets de sa vive reconnaissance.

Dès le lendemain matin, à cinq heures, un glapissement de voix féminines nous tira du sommeil que nous avions pourtant bien mérité après une soirée aussi laborieuse qu’émouvante. C’était Hasné avec ses amies qui venait nous voir : « Va kouloum hahîhi ketir. « Nous étions tous ses meilleurs amis, et, après le lever du soleil, c’est nous qu’elle avait éprouvé le besoin de revoir. On la fit patienter avec un peu de café, et nous passâmes avec elle une ma-

tinée des plus gaies. Toujours « Koïss ketir » ; notre dialogue n’était pas très-varié, mais les gestes et les bonbons faisaient le reste.

Pour l’amuser, J’eus l’imprudence de lui montrer un affreux pantin que j’avais emporté de Paris et qui avait déjà fait mes délices en plusieurs circonstances. Cette marionnette stupide, suspendue à iin caoutchouc, présentait l’aspect le plus trivial; je l’attachais généralement au cou de mon âne , et j’avais fait le vœu de lui faire voir toutes les contrées que je devais parcourir, enfantillage colossal qui n’eut d’excuse que dans la découverte d’un second pantin du même genre dans les bagages de l’un de nous au Sinaï. Nous l’avions appelé Jules, et Jules ne connaissait certainement pas son bonheur; il était monté avec moi sur les pyramides, et il allait être l’acteur d’un drame émouvant.

Je l’avais laissé entre les mains de la danseuse , et elle s’eu amusait comme un véritable singe, se le mettant sur la tête, l’accrochant à ses oreilles avec des cris de joie à effrayer nos montures. Tout allait bien; mais dans l’après-midi, j’allai faire une étude pendant qu’Hasué était restée au campement. La nuit était venue. Hasné et Jules avaient disparu.

Cet enlèvement me fut fort désagréable. Passa-t-il la nuit entière sur le cœur ou sur l’étagère de la danseuse? il ne me l’a jamais dit. Toujours est-il que la moitié de la journée du lendemain fut em-

LES DAXSEl’SES.

ployée à faire des démarches pour rentrer dans la possession de ce bibelot. Aies relations de fraîche date, mais très-intimes, avec les conseillers municipaux ne furent pas de trop pour obtenir une séparation de corps et la reddition de l’objet enlevé.

Après nous être accordé celle série d’émotions dramatiques, nous voulions reprendre le côté sérieux de notre séjour dans cet intéressant village, et nous sûmes nous garantir adroitement des visites par trop fréquentes d’Hasné , qui avait fini par prendre un goût excessif à notre société.

Toujours avec des bakchichs, on lui ht facilement comprendre que nous avions à travailler, et que c’est nous qui irions la voir dans sa tanière. La photographie devait aller l’y relancer, et aurait obtenu de magnifiques résultats si le collodion ne lui avait pas tourné sur le cœur, au point de déterminer chez elle un mal de mer instantané des plus évidents.

Dans sa configuration topographique, le village de Senouhrès offre, à une échelle beaucoup plus importante , l’aspect sous lequel le village de Dachour s’était présenté à nous une première fois. Installé sur un plateau fort élevé au-dessus du niveau du reste du pays environnant, Senouhrès offre de toute part la silhouette d’une gigantesque forteresse.

Comme pour Dachour , les inondations du Nil sont l’unique cause de cette situation particulière.

A l’époque des crues du fleuve, la plaine où nous cainpions , abrités de ces magnifiques palmiers, Forme, paraît-il, un lac immense jusqu’à l’extré^ mité du bois auquel notre campement était adossé. L’élévation et l’abaissement successifs de ces lacs produisent dans la forme des terrains-une dégradation régulière et lente qui donne au pays un cachet tout spécial.

D’immenses pla>teaux de terre à étages superposés graduellement forment les contre-forts de ce village; les palmiers, par leurs racines, servent a consolider ces remparts naturels que l’eau ronge et déplace toujours un peu chaque année. Soit que cette véritable monlagne ait pour base un fond de roche indestructible, soit qu’elle ne présente aucune garantie de solidité, le village n’en offre pas moins dans toute son étendue l’aspect d’une ville fortifiée entièreniQnt construite en terre, depuis le plus haut minaret de ses petites mosquées jusqu’à la base de ses murailles.

Le hasard nous avait placés en face du passage le plus animé qui conduit de la plaine au village en traversant le gué; cette route aboutissait directement au marché, ce qui en expliquait la grande animation. Les femmes de Senoubrès sembla’''’"^ avoir choisi cet endroit pour venir y chercher ne l’eau, soit que le ruisseau leur parût là plus limpide qu’ailleurs, soit que la curiosité de voir notre

LES DANSEUSES

campement leur ait fait faire des infidélités aux autres mares des environs. Toujours est-il que depuis le lever du soleil jusqu’à sou coucher, des centaines de. femmes et de jeunes filles descendaient à Teau, se suivant en procession, avec la majesté de vestales qui vont au sacrifice. Dans la quantité , il s’en trouvait parfois de fort jolies, dont les robes et les voiles légers ne laissaient rien à regretter pour l’œil le plus exigeant.

Sans s’effaroucher des observations dont nous ne nous faisions pas faute, elles se livraient gaillardement aux diverses opérations qui précèdent, accompagnent et suivent ordinairement le remplissage d’une cruche d’eau. A l’arrivée, une voisine aide à descendre la cruche du petit coussin qui sert à la tenir en équilibre dans le premier trajet : l’eau est ensuite soigneusement observée; la femme relève alors sa robe un peu au-dessus du genou, la nouant à sa ceinture avec l’un des bouts du voile qui lui couvre la tète, puis elle exécute un premier nettoyage de sa cruche, qui ne manque pas de pittoresque par les mouvements adroits et souples qu’elle déploie dans celte première opération.

Tenant la cruche d’une main, elle la frictionne ‘‘‘ïrlement de l’autre, la remplit et la vide successivemiînt plusieurs fois pour en assurer la propreté intérieure; puis, au risque de perdre pied, elle s’avance hardiment , (juclquefois jusqidà la ceiiH

LE FAYOLM.

ture, pour puiser une eau plus limpide au plus fort du ruisseau. C’est dans cette dernière opération qu’avec les mouveinents les plus imprévus et les plus gracieux à la fois, ces femmes luttent réellement contre la violence du courant; le poids de la cruche pleine rend plus difficile la sortie de ce véritable bain. C’est alors que le secours d’une amie est généralement accepté, soit pour aider à franchir ce pas difficile, soit pour opérer le chargement de cette lourde amphore. La propriétaire s’incline sur ellemême , cherchant à ramener de son mieux les pans de sa robe mouillée et en désordre, pendant qu’une voisine enlève d’un seul jet le fardeau et le place arlistement en équilibre sur la tête de son amie, où quelques bouts de linge tordus font office de coussinet. S’attendant alors les unes les autres pour rentrer au village par maisons, par ru^s ou par quartiers, elles recommencent cette procession pittoresque qu’elles avaient exécutée à vide une première fois. Leur pas, moins léger, ralentit en raison de l’inclinaison et des difficultés du chemin , et mille incidents viennent égayer ce défilé de slatucs plus ou moins voilées : un chien qui leur fait peur, un enfant qui tombe, sont les mille prétextes des eni- •barras les plus compliqués et des groupes les plus gracieux d'imprévu.

Ce serait pousser l’indiscrétion trop loin que de demander dix minutes d’immobilité à tout ce joli

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