‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 14 sur 47 · II A' E FORÊT VIERGE · texte numérisé non relu

II A' E FORÊT VIERGE

Fîdémine-el-Fayoum, — L’hospitalité biblique , ou une iiidij^estion de riz. — Un rat de Pharaon. — Respect aux inoucbcs. — Le retour du marché.

Nous devions passer deux fois successivement par Médine t ^ d’abord pour aller et ensuite pour revenir de Fidémine. A la rigueur, nous aurions pu prendre un autre chemin ; mais une triste circonstance nous forçait à ce détour : l’un de nous subissait les douloureuses conséquences d’une insolation. Son état de santé rendait très-pénible pour lui la continuation de notre expédition , et nous devions le diriger sur le Caire, où des soins intelligents l’attendaient cerlainement et pouvaient le sortir de cette situation désagréable.

Le trajet de Senoubrès fut assez long et assez laborieux, quoique nous nous soyons trouvés eu pleine terre cultivée à l’abri des vents de sable, du khamsinn et de ses facéties ordinaires. La quantité innombrable des canaux qui sillonnent particuliérement cette partie de la province fait de la roule un véritable labyrinllu* ; à défaut du plan, les indi-

IJIME FOKÈT VIERGE, cations d’un conducteur indigène sont indispensables pour ne pas s’égarer, ni faire vingt fois le même cliemin en revenant à son point de départ.

C’est en cet endroit, à proximité du grand canal, dit Canal de Joseph , que la végétation atteint les proportions les plus extraordinaires et dépasse les conceptions les plus exagérées. En beaucoup d’endroits, nous passions sous de véritables voûtes de verdure que procuraient les branches énormes d’arbres et d’arbustes que l’on est habitué à voir dans des dimensions beaucoup plus ordinaires. Les citronniers et les orangers ont ici l’allure et la vigueur de nos plus beaux clienes ; des luréts de cactus et d’aloès bordent les routes à perle de vue, et semblent former un rempart impénétrable. i\près avoir suivi ces sentiers merveilleux, nous nous trouvions déboucher sur l’un des embranchements les plus larges du canal de Joseph. Ce canal, dont nous reparlerons lors de notre second passage à Médinet , est un travail des plus considérables de toute l’Egypté; des légendes fort curieuses se rattachent à sa construction et à son origine biblique.

L’animation des abords de la ville de Médinet était tout autre que .celle des villes et des villages que nous venions de traverser précédemment. Des soldats en uniforme, des cavaliers richement équipés , tout cela indiquait le rang de la localité , importance commerciale et officielle qui gâtait un peu

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le côté pittoresque et la couleur locale de rendroil. En effet, notre campement aux environs de la ville fut assez difficile à obtenir des habitants, qui perdaient déjà dans leurs costumes et dans leurs manières de cette douceur et de celte simplicité rurale qui caractérisent essentiellement la population des fellahs.

Notre cher malade, accompagné d’un domestique intelligent, fut remis en très-bonnes mains, et pendant qu’il se dirigeait sur le Caire , nous partions de notre côté pour gagner le village de Fidémine , généralement négligé par les voyageurs, et qui n’en a que mieux conservé un cachet de sauvagerie des plus curieux et des plus rares aujourd’hui.

Nous remontions insensiblement le canal de Joseph. Arrivés dans de véritables savanes de plantations nouvelles pour nous, nous nous engagions dans une série de routes à travers bois, oh Robinson se serait facilement cru dans son île. Les lianes et * les herbes les plus énormes couraient d’un bord de la route à l’autre, reliant entre eux les palmiers et les arbres qui barraient quelquefois le chemin de leurs troncs contournés et noueux. Nos chameaux de charge avaient bien du mal à naviguer au milieu de ces broussailles, steeple-chase qui menaçait de ne se terminer qu’à la nuit. A travers bois nous montions sans nous en rendre compte , et nous devions nous trouver à une très-grande hauteur

U\E FORET VIERGE, au-dessus du niveau du reste du pays. Kn effet, nous étions sur un plateau fort élevé ; mais la végétation extraordinaire qui nous entourait nous avait empêchés de nous en apercevoir. Enfin nous arrivions au bord d’un précipice immense, au fond duquel semblait courir un ruisseau que nous apercevions à travers les troncs des palmiers et des aloès qui tapissaient le versant du ravin. Nous dûmes exécuter alors une descente des plus roides pour nos montures, pour nos bagages et pour nous-mêmes. Nous étions à pied , tenant les chameaux par la bride et les escortant de notre mieux ; cette descente longue et difûcile nous fît apprécier la hauteur considérable où Tious étions arrivés , et croyant être descendus aux enfers, nous étions simplement au niveau naturel d’un charmant ruisseau et à l’entrée pittoresque du village de Fidémine.

Au simple aspect des bords déchiquetés, tourmentés et effondrés de ce cours d’eau, cette petite rivière doit prendre de temps en temps des allures de torrent furieux. Des palmiers déracinés, des roches mises à nu et des herbes de toute espèce indiquent les variations qui doivent s’opérer dans la rapidité de son cours. Nos tentes furent dressées au bord de cette eau limpide, encaissées de palmiers énormes, d’aloès et d’arbustes les plus étranges dans leurs formes et dans leur assemblage. C’était une véritable forêt vierge. A part les premières maisons

\Æ TAVOCM.

du village que nous avions aperçues dans le fond du ravin à travers les arbres, rien n’indiquait jusqu’alors la présence d’êtres humains dans ces parages. A notre approche, des animaux de toute sorte s’éloignaient en poussant des cris, comme les seuls hôtes de ces bois, l^as un habitant ne s’était encore montré, et en raison de cette solitude, nous organisâmes pour la nuit un petit service de surveillance qui ne fut peut-être pas de trop pour nos poules, à en juger par le concert de cris de bêtes fauves qui nous assourdit toute la nuit. Etaient-ce des loups ou de simples chacals? La sonorité du ravin rendait fort émouvants ces miaulements et ces cris, et, notre imagination aidant, nous nous compla'isions dans la pensée d’avoir aflaire à de vraies bêtes féroces. Ce ne fut pas sans une émotion des plus flatteuses que je me crus obligé de glisser deux balles dans mon pauvre fusil, avec lequel je n’aurais peut-être tué que de misérables chiens auteurs de tout ce vacarme terrifiant. Le revolver sous le traversin, plusieurs d’entre nous ne dormirent que d’un œil-, et, du reste, en furent quittes pour une nuit blanche.

Le lendemain matin, toutes les bêtes féroces ayant dû fuir au seul aspect de notre attitude guerrière, nous primes un bain délicieux dans ce même torrent où pendant la nuit notre imagination s’était plu à voir tous les lions du désert se désaltérer en chœur pour s’exciter à la faim. Le bain fut ex-

IJXi: K OR HT VI HR GE,

cellent, et nous le prolongions même d’une ftiçon ridicule, lorsque l’on vint nous annoncer la visite du scbeik de Fidémine lui-même, escorté de sa suite et des membres les plus Agés de sa famille. Ce n’étaient plus les joyeux compères de Senoubrès, mais bien de véritables Arabes fellabs, aussi simples et aussi dignes dans leurs moindres gestes que les autres nous avaient paru peu sérieux.

La réception fut des plus cordiales et des plus toucbantes. Par un sentiment d’bospitalité tout biblique, le jeune scbeik s’était fait accompagner de son cadeau de bienvenue, ignorant certainement jusqu’à quel point nous pourrions lui rendre sa générosité. La jolie figure de ce jeune Arabe, la dignité aimable des vieillards qui l’accompagnaient, tout cet ensemble de mœurs simples et primitives s’encadrait admirablement dans cette forêt vierge et au milieu de cette nature indomptée. Son cadeau consistait en un immense plat de riz, où nageaient quelques cuisses de poulet saupoudrées de safran; immense pilau qui est le mets le plus ordinaire et le plus officiel de tout repas oriental; nous l’invitâmes à notre tour à venir s’asseoir sous nos tentes, et à accepter notre menu pour le lendemain.

On était à table, lorsqu’une circonstance des plus bizarres vint cbarmer pour nous cette petite fête, car, nous renfermant dans notre admiration pour cet incomparable pays, notre conversation n’offrait pas

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une grande variété; le nomlire de ses moutons et de ses chameaux, son âge, son nom, firent le fond des questions que nous pouvions adresser au jeune sclieik, et auxquelles il savait répondre avec une précision et une simplicité des plus naturelles.

Depuis comhien de temps, lui demanda notre colonel, n’avez-vous eu la visite de voyageurs étrangers? Car, à en juger par le pays, l’Européen n’avait pas dû souvent passer par là, et lorsque le gaz sera installé à Fidémine, c’est qu’il y en aura déjà partout.

A cette question , le scheik sembla se recueillir un instant, comme un homme qui tient à donner une réponse aussi exacte que si Mahomet lui-même lui eût adressé la demande.

a II y a cinq ans, répondit-il, mon père était alors scheik de Fidémine; j’étais plus jeune, mais j’en ai fidèlement conservé le souvenir. »

Précisant alors par des détails l’époque, la saison et la date du passage de ces voyageurs, il se trouvait que c’était de notre colonel et de son second voyage en Egypte dont il parlait sans le savoir.

Puis, après une pause de quelques minutes. :

Cl Mon père, ajouta-t-il, me raconta que cinq années encore auparavant des étrangers étaient venus jusqu’à notre village et y avaient chassé ; quelques-uns de ces Européens s’installaient en face de nos maisons, assis devant une petite boîte, et sem-

Maicnt s’absorber dans iin travail qui nous était inconnu. 5)

Ce travail inconnu, c’était la peinture à riuiile , et ce voyageur absorbé devant une petite l)oite qu’i! tenait sur ses genoux avec un grand parasol, c’était encore Gérùme cà son premier voyage, comète périodique que l’on pourra revoir à Fidémine le 0 février 18711, puisque c’est tous les cinq ans qu’elle y passe.

Xous n’avions qu’à suivre les caprices de ce torrent féerique pour faire connaissance avec le pays. Fn le remontant sur sa rive gauche, nous arrivions au village. En le descendant sur notre droite, nous nous enfoncions indéfiniment dans ces dédales de roches, de plantes, d’aloès et de palmiers, où les serpents seuls peuvent circuler facilement. Le gibier devait se ressentir naturellement de ce site sauvage, et nous pouvions constater sur le sol les empreintes d’animaux entièrement neufs pour nous.

La bande des chasseurs ne put résister à cette tentation, et, bottés jusqu’aux épaules, ils s’enfoncèrent dans le ravin à la découverte des botes de ces bois impénétrables. Des miaulements, des cris bizarres les mirent longtemps sur la piste de bétes certainement fort intéressantes; mais la difficulté de la circulation au milieu de ces précipices, des cactus et des lianes, ralentit leur ardeur et vint contrarier leurs efibrts. Un énorme rat de Pharaon

LK KAVOl'M.

ol (les oiseaux dtî loules plunies fur('iU le n!\sultat de cette battue en foret vierge. A en juger par ce rat, les chats de Sésostris devaient être fantastiques. Cet animal n’a presque aucune analogie avec le mulot, et rien ne justifie ce surnom de rat, si ce n’est sa tête allongée et son museau pointu : amphibie et peu dangereux , le rat de Pharaon pullule dans ces contrées chaudes et humides à la fois. Il est trèsnuisible à la végétation , par la façon dont il ronge les racines des arbres qui bordent les torrents, les canaux et les cours d’eau de toute nature; les Arabes lui font une chasse assidue; mais, malgré leurs efforts, dans plusieurs contrées cet animal est un véritable fléau.

Le lendemain, jour de marché, fut pour nous l’occasion d’assister à des scènes de l’animation la plus pittoresque, oii les types les plus frappants de la population se trouvaient naturellement réunis. La famille fellah y était représentée au complet dans tout son caractère primitif : l’homme grand et fort, à la figure fine et expressive; la femme petite et aux mouvements pleins de vivacité; l’enfant généralement d’aspect maladif et qui, jusqu’à Page de dix ans, ne connaît d’autres vêtements que ceux que la nature lui a confiés à sa naissance. En Egypte, il existe un contraste singulier entre les proportions admirables de riiomme et l’aspect presque chétif et vieil hfl de la femme. C’est un triste et fatal résultat

IJXE FORINT VIEROK.

du climat et des mœurs du pays, climat et mœurs énervants , et par qui ces natures ridiculement précoces sont épuisées depuis longtemps à Ttige où chez nous l’homme et la femme sont à peine formés.

Des livres nombreux ont traité au long ces questions physiologiques et presque zoologiques, car la femme est ici rapidement reléguée au rang des hôtes de somme, dès qu’elle a cessé d’orner l’élagère d’un harem.

Complètement rasés pour cause de propreté indispensable, les hommes conservent sur l’extrémité de la tête une houppe de cheveux qui porte le nom sacré de Mahomet. Est-ce le nom du prophète attaché à cette mèche, est-ce la mèche elle-même? toujours est-il que l’Arabe découvre rarement son crâne et met une pudeur presque britannique à ne jamais laisser entrevoir cet ornement ridicule.

Dans notre soirée des danseuses de Senouhrès, le hasard nous avait procuré la faveur de surprendre à l’air libre les mahomets de deux de nos chameliers; ce sont les deux seuls que j’ai vus dans tout mon voyage en Orient, les deux seuls que je verrai peut-être jamais; aussi serais-je désolé d’en perdre le souvenir.

Les ophthalmies sont la véritable plaie qui défigure une bonne moitié de la population en multipliant le nombre des aveugles et des borgnes, au point qu’il existe un proverbe qui dit que sur trois

Arabes vous ne trouvez jamais que quatre yeux. La malpropreté et rincurie la plus radieale secondent les ravages de celte triste infirmité; les mouches, dont les enfants ne se gardent nullement par les ablutions les plus primitives, semblent avoir élu domicile sur ces pauvres petites têtes converties en véritables ruches; les parents se garderaient bien de les débarbouiller, car si ÎVIabomct a recommandé les ablutions aux fidèles croyants, il leur a sans doute aussi défendu la chasse aux mouches.

En voyant Tincurie des mères pour soigner la figure de ces pauvres créatures, on se demande si ce n’est pas de la folie ou une cruauté barbare; au contraire, c’est par amour maternel , et la religion du Prophète vient expliquer encore l’origine de cette monstriieuse superstition.

Pour les musulmans, cette déplorable maladie n’est qu’un à-compte connu des malheurs inévitables que la fatalité réserve à chacun de nous en ce monde. La femme fellah se réjouit presque à la pensée que cette triste infirmité est un malheur infiniment préférable à ceux dont son enfant aurait pu être victime, et dont il sera ainsi préservé en payant déjà son tribut à la somme d’infortunes qui lui était dévolue par le sort.

Le riz, le blé, le maïs, la canne à sucre formaient le fond des denrées qui figuraient sur ce marché on j)lein air , en dehors des oranges et des

UXE FOUET VIERGE, liuils (le toute sorte (jui encoinbreiit les paniers et se donnent plut()t (ju’ils ne se vendent. Anes, cluinieaux et buftles sont les charrettes ordinaires de ces maraîchers orientaux, et des femmes faisaient ‘ encore ici l’office de nos forts de la halle, pendant (|ue les propriétaires fumaient leurs chihouks et prenaient du café nonchalamment étendus sur des tapis ou sur des nattes. Là, comme partout en Orient, la femme reprenait son rcjle d’animal domesti(jiie, condamnée aux travaux les plus pénibles ou les plus contraires à la conservation de sa nature délicate. Barbarie monstrueuse consacrée par la religion musulmane, et (|ui est loin de disparaître de l’Orient !

En revenant du marché par un chemin creux, je me trouvais suivre l’un des embranchements du cours d’eau rapide (|ui coupe en deux ce village. Un corbeau gouailleur poussait des cris sinistres , perché au haut d’un des immenses palmiers (jui bordaient le torrent. Sans autre motif (jue celui d’essayer ma maladresse, je lui envoyaf unxoup de fusil (jui lui brisa l’aile et le força de (juitter son gîte ; tombé dans l’eau , il se débattait contre son sort lamentable, lors(jue je fus témoin de la course au canard la plus étrange. Des chiens et des enfants , dont je ne soupçonnais pas la présence, m’avaient observé ; ils s’élancèrent pèle-méle à la nage à la poursuite de l’oiseau. A coups de pierres, des femmes

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accourues essayaient de cliasser les chiens, qui, entraînés par le courant, se rattrapaient de leur mieux, tandis que le corbeau voletait d’une roche sur l’autre; enfin il fut pris, et devint la proie de celte marmaille bruyante qiii n’avait pas hésité à prendre ce bain dangereux pour un aussi maigre gibier.

Le lendemain, le jeune sebeik vint nous faire ses adieux, et, nous quittions à regret cette contrée pittoresque et sauvage pour regagner Médinet.

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MÈDINET-EL-FAYOUM.

IjO canal de Joseph. — Le Hirkei-Kéroun. — La babouche de Ccndrillon. — Un bien joli caillou rose.

Médinet esl la ville principale du Fayouin, cl dans sa dénomination ordinaire son nom est toujours accompagné de celui de la province elle-même*

i\Iédinet-el-Fayouni est fort important à tous les points de vue : commerce, industrie et culture, tout y est organisé et administré en règle et meme avec un certain cachet officiel.

Le vice-roi y a une résidence, et la circulation y reprend un peu le caractère tumultueux des rues du Caire.

La ville est traversée dans toute sa longueur par Timmense canal de Joseph, qui s’étend jusqu’au lac Birket-Kéroun et atteint en cet endroit la largeur d’un véritable fleuve. Cette largeur extrême pour un canal fit que la science ne s’accorda pas tout à fait sur la nature de ce travail, que les uns attribuent à la main de l’homme, et où d’autres ne veulent voir qu’une dérivation naturelle du Nil. Que Joseph

LE FAYOEM.

en ait fait plus ou moins le plan, ou que la nature seule en soit l’ingénieur en chef, ce canal n’en est pas moins magnifique : c’est l’artère principale de la circulation et surtout de l’irrigation de toute la province depuis le lac llirket jusqu’au Nil.

Un ingénieur du plus grand mérite a donné l’explication la plus rationnelle que l’on puisse avoir au sujet de ce fameux lac Mœris, si diversement décrit par les auteurs les plus autorisés. La province du Fayoum tout entière pouvait former un lac immense à l’époque des plus^ fortes inondations du Nil; mais l’irrégularité de ces inondations annuelles dans leur étendue avait donné aux Egyptiens l’idée d’en assurer quand même les heureux résultats par des digues et des travaux de canalisation. En effet, soit que la crue des eaux ait été insuffisante, soit qu’elle devînt dangereuse par son exagération, ces canaux et ces aménagements du sol venaient doubler la valeur des inondations du Nil, ou en modérer l’excès. Tour à tour réservoir ou trop plein, le Fayoum, habilement utilisé , devenait le régulateur du fleuve auquel toute l’Egypte doit sa fertilité.

De plus, rien ne justifle les travaux de creusement qu’aurait nécessités la construction d’un lac , et les fragments de murailles gigantesques que l’on retrouve dans le parcours de la province ne sont que les anciennes digues destinées à retenir les eaux de ce lac naturel, qui ne fut jamais creusé

(le main (riioiiime, comme (juekjiies voyageurs anciens ont voulu le voir.

■ Une autre opinion avait fait accorder au lac Birket-Kéroun le mérite de ce grand rôle, et plusieurs auteurs lui donnent hardiment le nom de lac Mœris. Ce lac est parfaitement naturel, et sur les observations topographicjues les plus précises de M. Linant-Bey, jamais il n’aurait pu jouer le rôle merveilleux (jui lui, fut si faussement attribué; sa configuration et le niveau très-inférieur où il se trouve relativement au Nil interdisent désormais toute confusion à ce sujet.

Le nom historique de Mœris est lui-méme douteux. Le Pharaon auquel est attribué le plus généralement ce grand travail de canalisation est Aménemha III, sixième roi de la douzième dynastie; à moins que ce ne soit un autre, car les opinions sur ce point sont plus nombreuses que les palmiers du pays.

D’après Cbampollion , ce serait un Tboutmosis ordinaire .qui pourrait seul revendiquer l’honneur d’un travail aussi merveilleux. Le nom de Fayouni serait une dérivation du nom de Pbioum ouPbaïoum, mot qui dans la langue égyptienne indiquait un sol marécageux.

Revenons sur le bord du grand cdinû B ahr-VouseJ^ le fleuve de Joseph. Des barques et des bachots immenses stationnent à perte de vue le long de ses

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quais en brique , venant cberclier les blés et la paille, produits des dernières récoltes. De nombreuses caravanes font concurrence à cette navigation de transport et servent à relier Médinet au Caire.

L’importance de premier ordre de cette localité a décidé le gouvernement à rinstallation d’un chemin de fer cà travers les sables et les dunes mouvantes des abords du Nil, ligne en formation dont nous devions faire nous-mêmes l’expérience la plus accidentée. Mais avant de parler de ces wagons bibliques, visitons la ville.

Ce n’est pas le Caire avec sa variété de constructions et de costumes, c’est une grande ville de province; aussi peu de flâneurs, beaucoup d’animation dans les rues entre les vendeurs et les acheteurs de céréales et de denrées du pays : c’est le commerce des champs sur une grande échelle »

Un interminable bazar , presque parallèle au canal, traverse la ville dans toute sa longueur; on y retrouve en petit la variété et rencombrement des boutiques du Caire. Il y a cependant chez les marchands et chez les habitants un caractère de simplicité remarquable. Malgré les soldats en uniforme qui se mêlent à la foule et en gâtent le côté pittoresque, ce sont bien toujours des fellahs avec leur longue et unique robe bleue relevée à la ceinture par une corde, et coiffés d’un turban blanc, à moins

qu’ils il’aicnt sur la tète qu’une simple caloüe brune ou blanche en feutre grossier.

En raison des progrès amenés forcément par cette plus grande agglomération , les femmes de Médinet sont plus jolies et moins sauvages que celles que nous avions pu voir jusque-là dans la province. Beaucoup se dispensent du voile traditionnel , qui doit ne laisser entrevoir que leurs yeux; et avec un commencement de coquetterie étudiée, elles savent se coiffer avec goût, mêlant à leurs longs voiles bleus des étoffes de soie de nuances plus variées, et des ornements d’or ou d’argent du travail le plus fin. Je fus personnellement frappé d’une superbe paire de boucles d’oreilles qui se balançaient comme un harnais sur le cou d’une jeune fille assez jolie, mais d’un très-mauvais caractère, car j’eus bien du mal à en obtenir ces bijoux , même à prix d’or. Je commençai par la suivre, quoiqu’elle marchât trèsvite, ayant sur la tète l’éternelle cruche en terre sans laquelle une femme fellah ne serait plus une femme ; elle se rendait à une petite fontaine qui est à l’extrémité du grand bazar. La rapidité de sa marche et l’encombrement croissant de la rue, me faisaient désespérer de pouvoir l’aborder. Se sentant suivie, et ne supposant pas que c’était simplement pour ses boucles d’oreilles, elle avait encore hâté le pas; elle arpentait le bazar comme une gazelle, et désirant ne pas perdre sa trace au milieu de cette foule

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^l’ouiüante , j’exécutais alternativement des petits temps de trot et de galop sans lesquels j’aurais été intiniment distancé. .l’allais y renoncer, quand une bonne fée me vint en aide. Dans sa course précipitée, une de ses babouches jaunes lui quitta le pied; celte précieuse savate n’avait rien de commun avec la pantoutle de Cendrillon. Elle s’arrêta cependant pour la rattraper; mais je l’avais déjà ramassée délicatement comme un éventail, et me disposais à la lui rendre avec des tours de force de grâce et de distinction.

iMais ce fut bien une autre histoire! Ce que je croyais faire comme un acte de haute galanterie fut au contraire fort mal interprété; d’un pied chaussé elle se mit à courir de plus belle, en proférant des paroles qui n’avaient rien de mélodieux dans leurs syllabes aiguës. Xe voulant pas passer pour un voleur, et désirant détruire cette première fâcheuse interprétation de sa part, je me mis à courir, tenant toujours sa pantoufle jaune à la main; elle ne se découragea pas, ni moi non plus : nous aurions été ainsi jusqu’à la troisième cataracte si elle ne se fut lassée la première. Enfin , arrivée près de la fontaine, elle s’assit, et consentit à reprendre sa bottine sans talon ; elle m’offrit même à boire dans sa cruche. Quoique je n’eusse rien de lui dans le profil, je me rappelais énormément Eliézer avec Rebecca; niais an lieu de lui apporter des bijoux et de lui

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demander sa main, je n’avais afiaire qn’à son pied, et je venais même lui demander de me céder scs ornements.

Klle s’amadoiia rapidement, car je Ini avais fait voir une des irrésistibles cravates à treize sous dont je n’oubliais jamais de me munir, et grâce à ce talisman de l’Occident j’entrai directement en pourparlers d’affaires : « Beham ji, lui dis-je en lui indiquant ses longues boucles d’oreilles. — Elle me répondit par un Ilot de paroles; ne comprenant pas le résultat de son calcul, je lui montrai une pièce arabe de la valeur de dix francs environ. Elle la prit, détacha une de ses bondes d’oreilles, me la donna et lit mine de s’en aller. Ce n’était pas assez, et il fallait obtenir l’autre; ce fut un nouveau marché à conclure, et je revins enfin au bazar avec mon trophée. L’affaire avait été bonne pour elle, paraît-il, car tt Va habîbi ketir , etc l’étais de-

venu un ami intime ; en souvenir, elle me donna ses babouches jaunes par-dessiis le marché, je les mis sur mon cœur, et je lâchai ma Cendrillon au beau milieu du bazar.

Je retrouvai alors quelques-uns de mes amis, qui, gravement assis au milieu de la boutique d’un marchand de tabac, semblaient tenir un conseil de guerre et résoudre une question de la plus haute importance. La chose en valait la peine, en effet; le marchand leur montrait un petit sphinx de granit

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(lu style le plus pur et du travail le plus fin , sans la moindre cassure. Ce bijou , de sculpture antique , nous avait tous charmés, et nous agitions très-sérieusement le prix et les conditions dans lesquelles nous pourrions nous approprier ce joli caillou rose. Le poli du granit et l’état étonnant de conservation de ce petit chef-d’œuvre nous avaient d’abord tellement frappés, que nous avions cru devoirmettre en doute sou acte de naissance.

Mais l’un de nous, grand amateur et archéologue expert, nous affirma la valeur réelle de cet objet. Le prix qu’en demandait le marchand nous paraissait exorbitant. Le poids de ce petit Pharaon monolithe nous inquiétait également sur la facilité de son transport jusqu’à llougival.

Combien l’avons-nous regretté, car nous avions pu nous rendre compte à loisir de sa valeur et apprécier l’occasion que nous venions de perdre. Peu des morceaux de sculpture qui sont au Musée égyptien du Louvre m’ont produit l’impression de charme de ce petit sphinx, qui est peut-être encore au fond de la boutique du marchand de Alédinet, à moins qu’il ne figure sur la pendule de quelque cellectionneur inconnu. Un Anglais en a peut-être fait exécuter le pendant pour s’en faire une paire de chenets de la XXIIP dynastie.

Comme toutes les villes du Fayoum, Médinet renferme une très-grande quantité de Coptes dm*-

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