‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 16 sur 47 · LK FAYOUM · texte numérisé non relu

LK FAYOUM

aussi inconnus en Égypte que les (ilets de crocodile à I^aris.

Le buffle n’est pas mangeable, elle bœuf d’Égypte, aux pieds tordus et aux cornes renversées, n’offre ^ aucune ressource pour l’alimentation.

Grâce à l’importance de Médinet, nous avions eu assez de peine à trouver un premier emplacement pour nos tentes. Une buanderie et un abattoir auxquels nous nous étions adossés à notre insu, nous forcèrent de décamper plus loin. Ce n’était pas une petite affaire que de trouver un autre local, car les propriétaires ne s’y prêtaient pas avec entrain. Nous en étions là et nous longions à l’aventure l’un des embranchements du canal de Joseph, lorsque notre drogman, comme Salomon, trancha la difticulté.

lu vaste champ bordé de cactus et parfaitement enclos présentait l’aspect le plus riant et le sol le plus propice; le milieu de cette prairie attrayante était occupé par des meules de maïs séché et rangé avec soin. Mais un drogman qui a un vrai sabie n’entre j)as dans ces détails-là; sur un signe, àuiers , chameliers, domestiques et lui -même s’étalent mis à la besogne, la baie était escaladée et les bottes de maïs voltigeaient en l’air comme par enchantement : en un clin d’œil la place fut nette , et nos tentes s’élevaient paisiblement au milieu de ce champ de bataille si singulièrement conquis.

\'ous étions un peu inquiets du dénoùment de ce procédé socialiste et de l’interprétation que le propriétaire ne manquerait pas d’en faire. Alais notre drogman, doué d’un toupet spécial et d’une imagination plus orientale encore, alla au-devant du danger : il se rendit chez le maître du champ et lui expliqua que le Prince qu’il escortait lui faisait heaucoup d’honneur en ayant bien voulu s’installer au milieu de sa propriété. Charmé de cette préférence flatteuse, peu s’en fallut que le propriétaire ne vînt lui-même aider nos àniers à lancer par-dessus sa haie ses dernières bottes de paille, dont nos chameaux commençaient déjà à faire leurs choux gras.

Nous fîmes quelques excursions autour de la'ville. La fertilité extraordinaire de celte partie de la province dépasse tout ce que nous pouvions nous imaginer; plusieurs récoltes s’y font par année; le trèfle, par exemple, s’y coupe trois fois, en atteignant une hauteur qui lui est inconnue dans nos plus belles contrées.

. Ici la terre végétale, fécondée parle limon du Nil, n’a pas besoin du repos si nécessaire à nos terres de culture: A peine le blé a-t-il été moissonné, que le soc de la charme retourne la terre pour y préparer le sol à un nouvel ensemencement.

Dans les environs de Senouhrès, où nous avions fait un séjour plus prolongé, nous avions pu étudier davantage les procédés de labour en Egypte.

C’est (l’un chameau ou d’un une (jue la charrue est généralement attelée. Le buffle est spécialement réservé au manège des puits et des saquièhs.

Le sol, détrempé parles irrigations constantes, présente une telle facilité au travail du laboureur , (jue la charrue ressemble à un tabouret renversé dont un des pieds'fait office de socle.

Ce n’est pas ce fer large, lourd et brillant qui chez nous semble vouloir mettre à jour les entrailles de la terre; ici , c’est quelquefois un simple morceau de bois qui se promène comme par enchantement au milieu de sillons faits d’avance qui s’ouvrent devant lui. Tout dans ce pays merveilleux a l’air d’un rêve. Là où nous installons des machines à vapeur, le fellah gratte le sol avec une allumette.

Le bœuf, que l’on rencontre plus souvent en Syrie , est assez rare dans cette partie de l’Egypte ; dans ses proportions, celui que l’on voit ici est généralement petit, il a les pieds tordus, et ses cornes, très-allongées, se renversent en arrière comme celles de l’antilope. Une bosse énorme, à la hauteur du garrot, ressemble à une difibrmité de la nature, et n’a d’autre utilité que de mieux maintenir le bat qui lui est fixé à la tète. Nous en rencontrâmes peu dans le Fayoum; ils sont beaucoup moins rares sur les bords du Nil et dans la haute Egypte; sa robe est fauve ou jaune, quelquefois d’un pâle qui arrive au blanc.

MÉl)li\ET-EL-FAVÜUM.

Est- ce ce bœuf difforme qui peut revendiquer ses papiers de famille comme descendant des fameux Apis? Grammatici certant. Iiln tout cas, il est fort disgracieux. Les peintures hiéroglyphiques et les figurines qui reproduisent le bœuf sacré n’ont qu’une faible analogie avec cet animal bizarre.

Dans ce pays, qui fut presque toujours occupé par des peuples pasteurs, '"nous ne rencontrâmes pas beaucoup de troupeaux, et ceux que nous avons vus n’étaient pas à la hauteur de leur réputation ; ce sont de petits moutons noirs ayant la tête allongée, ressemblant plutôt à des chevreaux qu’à des brebis.

Du reste, l’Arabe, qui est peu difficile, trouve dans la laine des chameaux une ressource suffisante pour ses besoins et pour la nature grossière de ses* vêtements. Les étoffes plus fines que nous pouvions voir sur les fellahs et particulièrement sur les femmes, ces étoffes viennent du Caire et sont quelquefois d'importation européenne.

La couleur bleue est la teinte presque uniforme de tous les vêtements des habitants de ces contrées. La robe courte des àniers, la robe longue des fellahs et la tunique carrée des chameliers sont invariablement de cette nuance bleue, qui se dégrade depuis le bleu le plus foncé jusqu’au bleu le plus clair, suivant l’usage du vêtement ou la malpropreté de son propriétaire. Dans la campagne, cette note

LE FAYOIM.

douce fait valoir admirablement les tons gris et roses des terrains. Les robes légères des femmes {hahbara) et leurs longs voiles, dont nous nous étions offert une multitude d’échantillons à Senouhrès, sont d’un bleu beaucoup plus foncé que les autres costumes. Ces étoffes, pjus fines, lamées de soie et de laine, possèdent la souplesse, la transparence et le brillant de ce que les modistes de Paris appellent de la grenadine. Elle se prête admirablement aux formes qu’elle enveloppe, et si la loi de Mahomet sur la pudeur est si absolue, il n’a certainement pas prévu la nature des étoffes légères dont les femmes savent se servir pour abroger son premier décret. Sachant ne dissimuler que des imperfections, ces voiles de convention ne laissent 'presque plus rien à deviner. Souvent même on en voudrait davantage, tant l’inconnu a toujours de charme et sait toujours dépasser la réalité dans ce qu’elle a de mieux.

Les enfants ont pour tout veston la peau que la nature leur concéda et qui semble les contenir avec effort. Le climat et la nourriture végétale qui fait le fond de leur alimentation amènent chez eux un état d’obésité précoce qui est des plus pénibles à voir. Ce ballonnement exagéré les déforme entièrement, quelquefois jusqu’à l’àge de onze ans, où leurs proportions commencent alors à s’équilibrer un peu plus, La maladie du carreau fait en Egypte les

plus terribles ravages parmi les jeunes enfants, qui en meurent par centaines.

Malgré tout le charme de notre séjour à Médinet, malgré la série de tableaux tout faits que nous rencontrions à chaque pas et qui semblaient nous guetter au coin de chaque rue et de chaque bazar, notre expédition au Sinaï et à Pétra avait été combinée de telle sorte que nous devions déjà songer à quitter la province du Fayoum. Pays ravissant par son caractère essentiellement doux et primitif, avec ses habitants de la Bible, sa végétation sauvage là où elle n’a pas été conduite parla main de riiomme. Véritable paradis terrestre où les peuples pasteurs se sont succédé en mettant tous leurs efforts dans les travaux de la culture des champs.

Ruraux intelligents de l’univers, qui furent les vrais civilisateurs de l’Egypte, et qui n’y ont voulu, en fait de progrès, que les lois de la nature secondées par le travail- de l’homme.

Nous allions quitter cette page vivante de la Genèse pour rentrer dans le brouhaha de ce monde tourmenté et maladif qui a déjà envahi le Caire et qui, à coups de vapeur, d’électricité et de héton- Cognet, s’est chargé de détruire ces décors naturels des Mille et une nuits pour y faire des pendants du boulevard Malesherhes et de la rue Troncliet.

Commençons par la vapeur; renvoyons nos ânes, nos bagages , nos chameaux , et allons prendre nos

billets au guichet de la gare de Médinet-el-Fayoum.

Et d’abord, la gare? Il ii’y en avait pas encore, mais il doit y en avoir une aujourd’hui, avec de belles barrières peintes en vert et de beaux employés tout neufs. Du reste, c’était bien inutile : on prend le train où l’on veut sur la voie; il s’arrête avec la docilité d’un liacre à l’heure, et s’il y a quelques stations marquées sur l’indicateur, c’est uniquement au point de vue décoratif. Les stations, c’est très-souvent, et n’importe où, suivant les lois de la fatalité la plus imprévue. Rallumer sa pipe, cueillir un bleuet , tirer un canard, sont les mille prétextes suffisants d’une pause pour tous les voyageurs du train; et si le point d’orgue est trop long, on peut s’installer à déjeuner sur la voie et faire son café , pourvu qu’on ne mette pas le feu aux wagons.

Vers neuf heures du matin, nous montions à même le train, sans autre formalité administrative que de refermer la portière. Mais nous devions rester là deux heures. Grâce aux albums qui ne nous quittaient guère, ce ne fut pas du temps perdu, et nous finies de nombreux croquis d’après nos voisins et nos voisines , sous prétexte de prendre des notes pour radministralion.

Le bon Père italien vint nous faire ses adieux, et ce fut avec des larmes dans la voix qu’il nous quitta, nous remerciant du pot do Liebig dont nous avions émaillé son existence.

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