LE FAYOL'M
foule compacle se rendant avec peine dans la même direction, et ce ne fut pas sans bousculade que nos ânes purent escgdader cette inondation humaine. Les femmes, vêtues de leurs plus belles robes bleues, les ongles repeints à neuf et tous leurs bijoux dehors, semblaient les plus empressées au milieu de ce tumulte. En cette circonstance, le zaghroiita , sorte de gloussement de poule qu’elles exécutent avec la langue, est l’expression la plus ordinaire de leur enthousiasme religieux. A chaque coin de rue, des bandes plus animées accompagnaient des cortèges partiels qui se dirigeaient vers le rendez-vous général ; des cawas ornés de courbacbes faisaient ouvrir les rangs de la foule devant la petite confrérie qu’ils précédaient, ne ménageant pas les horions aux enfants, aux chiens, ni aux ânes qui ne se rangeaient pas assez vite. Derrière eux marchaient des musiciens et leurs instruments, le darabouka, les cymbales, les flûtes, qui formaient le menu de ces orchestres. Suivaient les ulémas, les derviches et les autres fonctionnaires de la mosquée du quartier, escortant les pèlerins qui devaient faire partie de la grande carayane. Arrêtés tous les vingt pas par ces processions et par les flots toujours grossissants de la foule, nous pûmes atteindre enfin la place Roumeïlèh, où le spectacle le plus extraordinaire que nous ayons jamais vu nous attendait.
La citadelle, devant nous, avec sa porte pitto-
UETOUK AU CAIKE.
lesque richemeiit pavoisée; à notre droite, la perspective du Mokattam et des premières mosquées des klialités; derrière nous, la mosquée Hassan couvrant de son ombre gigantesque la place tout entière. C’est dans ce cadre magnifique que le tableau allait se dérouler sous nos yeux.
Comme dans toutes les fêtes compliquées, il y eut du retard; mais en raison de l’encombrement, nous n’avions pas mal fait de nous trouver là exactement. Une haie de soldats traversait la place dans toute sa longueur, ménageant libre le parcours du cortège, et devait surtout le protéger contre les démonstrations fanatiques de la foule.
Enfin, le canon de la citadelle annonça le départ, et la ville entière, perchée sur ses terrasses, y répondit par les cris de joie les plus effrayants ; les hommes levaient les bras au ciel, d’autres se prosternaient dans la poussière; les femmes avaient entonné leur chant, ou plutôt leurs cris aigus de satisfaction; les chameaux et les ânes mêlant leurs observations gutturales à ce concert, le vacarme était à son comble.
Le défilé des voitures de la cour commença.
Précédées de détachements militaires, infanterie* cavalerie et artillerie, ces voitures chamarrées de panaches et de dorures ne furent qu’un prélude long et fastidieux du véritable cortège, pendant que le canon, tiré par intervalle, accentuait le côté officiel et presque dramatique de cette étrange cérémonie.
L1-: rAvuuM.
v Tout à coup les . cris rcdoulileiit, les tètes se tournent avec un empressement fébrile du côté du bazar qui relie la grande place de Karameïdan à celle de la citadelle. Les terrasses, les minarets et les murs en ruine semblent crouler sous le poids de la multitude qui s’y est entassée, et l’on se demande comment ces constructions vermoulues ne s’elfondrent pas sous le poids de cette foule en ébullition. Les femmes tiennent la corde dans le tapage universel , car tout le tumulte est dominé par leurs piaulements aigus et prolongés. Les oreilles nous tintaient, les .ânes pialFaient, et notre drogman nous faisait signe de dissimuler nos pipes, car c’était bien le tapis qui s’avançait lui-même.
Deux hommes entièrement nus et exécutant des gambades précédaient le cortège; ces deux fous étaient ce que l’on nomme ici deux saints, personnages religieux et vénérés qui embrassent cette carrière à défaut d’autre métier à leur goût.
La piété des fidèles, qui les entretient de tout, avait fait, ce jour-là, des économies sur leur garderobe, car pour pantalon ils n’avaient qu’une' corde autour des reins.
. De brillants cavaliers, de nombreux cawas, secondés par des soldats de l’armée régulière, contenaient avec peine la foule qui se précipitait sous les pas du dromadaire blanc, porteur du précieux cadeau des pèlerins. Entièrement enfoui sous des
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ornements de hrocait et d’or, ce magnifique animal s’avance avec peine sous le poids de l’énorme catafalque qui se balance lentement sur son dos.
Disposé en forme de tente, ce petit monument est surmonté d’un riche croissant et entouré de quatre autres petits clochetons; le baldaquin tout entier est étincelant de broderies d’or et de pierreries. Le fond de l’étoffe, qui est de soie verte, disparaît pTesque entièrement sous cet encombrement de richesses.
L’extrémité du dôme principal et des quatre autres petits pavillons est surmontée de floches noires et de croissants finement ouvragés. La tête du dromadaire est surchargée de plumes d’autruche , reliées par des pompons de soie et des broderies merveilleuses. Le reste de son ornementation est assorti au ton général du catafalque , qui , de loin , entièrement vert et or, produit l’effet le plus éblouissant.
Viennent ensuite les musiciens , montés sur des dromadaires de toute beauté; ces hommes, à moitié nus , exécutent une musique infernale à quelque distance du tapis; leurs montures sont peintes au henné et couvertes d’ornements aux vives couleurs. Ces malheureux se livrent avec un zèle indescriptible au rôle assourdissant qui leur est confié, et les tambours, qui battent aux champs, sont entièrement
couverts par cet orchestre perché en l’air. Patentés
sans doute pour ce métier , quelques-uns d’entre eux présentaient un singulier exemple de difTorniité : leurs joues, démesurément distendues par le gonflement qu’exige l’usage de leurs musettes, semblaient faire partie de leur instrument en atteignant des proportions fabuleuses. D’immenses tambours placés de chaque côté de la bosse du chameau rappelaient l’installation de nos anciens timbaliers; les fifres aigus étaient en grande quantité, et ne le cédaient en rien aux trompettes ni aux cymbales, qui déchiraient l’air à faire jaillir le sang des oreilles. Mais c’est au vacarme, paraît-il, que l’excellence de ces maëstri se mesure. Le chameau porteur du tapis fit sur la place une longue pause. Sans dégonfler le moins du monde le ballonnement de leurs joues, les musiciens, plus assourdissants que jamais, se rangèrent de chaque côté.
Cette halte nous permit de voir consciencieusement tous les détails de cette fête étrange et magnifique à la fois. Le reste du défilé put alors s’avancer , et vint se mettre à quelques pas de nous, au beau milieu de la place.
Un monstrueux santon, entièrement nu , ouvrait la marche. Le dromadaire sur lequel il se balançait était peint au henné, couvert également de housses et de harnais brillants. La foule, ivre de fanatisme, avait rompu la ligne de soldats qui protégeait le passage de la caravane : hommes, femmes, enfants,
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vieillards, c’élait à qui baiserait les pieds, les genoux et les mains de l’horrible monstre qui bavait de graisse sur sa selle dorée.
La hauteur où il se trouvait bûché faisait que le commun des fidèles ne pouvait atteindre que ses pieds sacrés. Du reste> se prêtant peu à la vénération du public, le santon s’agitait comme un chien agacé par des mouches. Exaspéré sans doute des pieux attouchements qui lui étaient prodigués par la foule, il allongeait de temps en temps de formidables coups de pied à ceux dont la ferveur le chatouillait trop.
Le santon, se balançant sur lui-même, semblait accompagner la mesure de la musique, comme si son dromadaire fût encore en marche. Etait- ce l’envie de s’en aller, ou l’impatience de retourner à la Mecque? C’était difficile à lire sur ce visage boursouflé et huileux, que des cheveux indomptés depuis fort longtemps ensevelissaient littéralement sous leurs mèches crépues. Les femmes se faisaient spécialement remarquer par l’audace qu’elles mettaient à escalader la haie des cawas et des sapties pour arriver jusqu’à ce hideux magot.
Les propriétés les plus bienfaisantes et les plus merveilleuses sont, paraît-il, attachées au contact de ce paquet de graisse fondante. Elles lui faisaient toucher tout ce qu’elles avaient de plus précieux : leurs vêtements, leurs bijoux; quelques-unes lui présentaient leurs enfants, que cet attouchement
devait rendre à la santé ou préserver de tout malheur pour l’avenir.
Ceux qui étaient trop petits ou trop faibles pour arriver jusqu’aux orteils de cet hippopotame se cramponnaient après le dromadaire, et assouvissaient sur lui leurs transports de piété féroce. La malheureuse bête devait ne rien comprendre* à cet étril- ^lage d’un nouveau genre ; à sa place j’aurais été terrifié à l’aspect de ces sauvages qui semblaient vouloir le dévorer vivant.
C’était curieux et triste à la fois de voir où pouvait en arriver la folie humaine, qu’une religion idiote et barbare est venue consacrer et rendre incurable pour jamais.
Apres avoir assisté à tous les détails repoussants de cette orgie religieuse, nous vîmes défiler devant nous le reste de la caravane, richement équipée et où les pèlerins avaient rivalisé de luxe et d’inventions nouvelles; quelques-uns, abrités dans des sortes de cages, couvertes d’une tente, avaient déployé un art tout oriental à décorer ces petites habitations ambulantes. Les étoffes les plus riches, les drapeaux emblématiques aux brillantes couleurs, ornaient ces maisonnettes bariolées avec goût. D’autres recouvertes simplement de toiles de tentes, étaient cependant remarquables par les accessoires que la nécessité d’un long voyage y avait fait accrocher : gargoulettes , narguilèbs , lances et
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armes de luxe, boucliers, sacs d’approvisionnements, tout était suspendu en tropliées aux flancs de la monture, qui semblait elle-même pénétrée de son importance en raison de tout ce qu’elle avait sur le dos.
Ap rès un défilé de plus de deux heures , vinrent les pèlerins pauvres, qui , confiants dans la protection du Prophète , feront à pied ce long et pénible chemin. Ce n’étaient pas les. plus jeunes , et plus d’un vieillard âgé se comptait dans leurs rangs, qui semblait devoir rester en route ou aller mourir là-bas, plutôt que d’en Jamais revenir.
Parmi ces malheureux, nous en remarquions un grand nombre qui portaient le turban vert, signe distinctif de tous les fidèles qui ont déjà fait le pèlerinage de la kaaha du Prophète.
Plusieurs santons figuraient encore dans ce long défilé, tous nus et tous horribles dans la variété de leur laideur : c’est de père en fils que se transmet la singulière profession de santon voyageur. L’un d’eux avait été l’objet des ovations les plus spéciales, et sur notre question, un de nos àniers, très au courant de la fête, nous expliqua que ce malheureux avait déjà fait sept fois le voyage de la Mecque, toujours avec le même costume. A l’odeur seule, nous aurions dû nous douter de la sainteté sept fois concentrée de ce morceau de lard.
Mais nous, chiens de chrétiens, nous n’étions pas
LE FAYOEM.
connaisseurs : notre ànier sollicita notre permission pour aller vénérer cette monstruosité; plus agile qu’un serpent, il avait fendu la foule, passé entre les jambes des soldats, et accroché comme une moule au mollet du saint personnage , il s’y donnait une indigestion de piété humide.
Tout passe, même une caravane; la fête était finie, et nous revenions ahuris, littéralement, du spectacle de ces scènes étranges , encore tout émerveillés des décors et de la mise en scène, mais profondément navrés des acteurs : les premiers sujets avaient trop bien joué leur rôle dans cette apothéose de l’abrutissement. Tant d’or, de pierreries et d’ignorance mélangés nous avaient donné l’idée de nous purifier nous-mêmes et de prendre un bain réparateur.
Du reste, le bain arabe est une des jouissances les plus exquises de l’Orient : c’est bizarre, nouveau et même agréable pour tous ceux qui en font l’expérience.
Dans un climat aussi chaud , et où l’on est passé journellement à l’état de filtre à poussière, les bains sont de première nécessité d’abord, et du plus grand agrément ensuite. Nous en prenions, souvent, et je ne puis m’empêcher d’en faire ici une brève description.
Pour prendre sérieusement un bain arabe, il n’est pas nécessaire d’être très-malpropre; mais il faut
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avoir beaucoup de temps devant soi , car Topération , on pourrait dire Topéra, est en cinq actes très-dislincts et aussi réglés qu’un cahier de musique.
Il y a des changements à vue, des travestissements, des apparitions et des divertissements toujours imprévus. Si l’on y tient, il y a môme plusieurs sortes de ballets parmi les accessoires de ces véritables théâtres.
Le mot de théâtre n’est pas de trop*, car si vous allez dans un bain tant soit peu aristocratique, vous y voyez de riches habitués qui y ont leur loge à l’année, leur divan numéroté et leurs stalles réservées. Vous, simple étranger, vous êtes aux places de tout le monde, ce qui vous permet du reste de mieux étudier toutes les péripéties du drame qui va se passer pour vos voisins comme pour vous.
Premier acte. On pénétre mystérieusement par une petite porte dans une salle immense tout en marbre blane, où différents bassins, ornés de jets d’eau , entretiennent une douce fraîcheur. Le long des murs sont de riches estrades en bois sculpté , sur lesquelles des tapis, puis des matelas, en un mot de véritables lits, sont alignés. Sans supplément, vous avez droit à vous tout seul à une douzaine de coussins plus moelleux les uns que les autres , dont vous êtes libre de vous faire une 'pyramide sur la tête. Une fois déshabillé entièrement, vous commencez par aller confier ce que vous avez de bijoux
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à un vieux monsieur qui se tient à l’entrée et qui vous les remettra à peu près tous en sortant. Ceci fait, vous vous flanquez par terre une dizaine de fois sur le marbre humide et glissant; personne ne rit , et l’on semble au contraire trouver cela tout naturel et très-bien. Un Arabe, déguisé d’un caleçon et qui a pu compter tous les bleus que vous vous êtes faits , aide à vous relever et à vous mettre aux pieds deux espèces 'de sandales de bois, destinées à compliquer votre marche, mais à empêcher toutes les chutes que vous avez déjà faites. Même, il en arrive un autre qui, comprenant à la couleur de votre peau que vous êtes un habitué de la Samaritaine , vient guider et soutenir vos pas dans ce nouvel établissement hydrothérapique. Tout meurtri de vos chutes, trébuchant dans vos petits sabots japonais , vous vous rattrapez vingt fois aux muscles luisants de vos conducteurs , qui vont vous faire reluire comme une pièce de canon , sans s’inquiéter si , en entrant, vous avez demandé votre bain avec ou sans friction.
Second acte. Sortant d’une pièce un peu fraîche relativement à votre costume un peu simple , on vous fait passer dans un long couloir obscur et par plusieurs petites portes, pour entrer enfin dans une grande salle toujours en marbre blanc, où des fontaines d’eau chaude à divers degrés jaillissent des parois de la muraille et alimentent de nombreuses petites piscines historiées. Ici Ja température est
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attiédie par des bouches de chaleur qui viennent du sol et qui vous rôtissent à en crier, si, novice dans la maison, vous y avez posé le pied par inégarde. Vous vous asseyez un instant et vous croyez que la cérémonie va commencer; mais pas du tout: c’est la scène des muets, et vous avez le droit de vous croire dans le palais de la Belle au bois dormant, car les deux Arabes qui sont venus vous chercher se sont assis et se mettent à dormir sans vous en demander la permission. Vous ne savez pas combien peut durer ce point d’orgue, et vous essayez de faire comprendre que vous n’étes pas dans ce costume-là pour vous amuser.
Plus sourds que les Pyramides, ils ne répondent pas plus à vos prières qu’à vos menaces : ils ont leur consigne. En effet, au bout de dix minutes, qui vous ont paru deux heures, puisque vous n’avez plus votre montre sur vous , au bout de ce mystérieux temps d’arrêt qui à votre insu est une hygiénique préparation, vos Arabes vous font signe de les suivre, ils vous donnent la main pour vous aider dans votre marche inexpérimentée, et vous font entrer dans une troisième salle.
C’est le troisième acte; et votre imagination désœuvrée tout à l’heure ne manque pas de sujets d’observation , frappée qu’elle est par l’étrange tableau qui se présente à elle tout à coup : accroupis devant de petites fontaines à deux jets, et munis de
formidables bouchons d’iierbes séchées, deux Arabes tout à fait pareils aux deux vôtres semblent dépecer des cadavres qui, étendus sur le dos ou sur le ventre, dans toute leur longueur, ne font pas la moindre observation à l’horrible cuisine dont ils sont l’objet.
Après que la vapeur vous a bien pénétré, dans cette salle dont la température est du double plus élevée que celle de la précédente, l’Arabe vous allonge délicatement sur les dalles de marbre ; il vous tient le cou de façon à s’assurer votre immobilité , puis l’opération commence. D’abord, ne se servant que de ses doigts, il opère sur tout votre être une friction minutieuse qui vous force à une séparation de corps avec la poussière dont tous vos membres étaientdntimement pénétrés. Ce travail d’extraction est fait avec une habileté si consciencieuse, qu’à un milligramme près vous pouvez savoir au juste le poids et le volume de votre malpropreté hebdomadaire et établir des comparaisons avec vos amis.
Nous étions tous là, étendus comme des vers et terrifiés quelquefois des résultats merveilleux obtenus sur nous, mais dont nos frotteurs semblaient s’enorgueillir. Du reste, ce massage délicat est fait avec une dextérité et une discrétion qui en rachètent tout le côté pénihle pour l’amour-propre du patient: de nombreuses ablutions d’eau tiède, d’eau froide, puis d’eau chaude, viennent varier les épisodes de cette première et principale opération, car
RETOUR AU CAIRE, la seconde n’est qu’un perfectionnement, un parachèvement de l’œuvre dont vous êtes la matière.
Le masseur, j’allais dire le sculpteur, vous re^ tourne d’une seule pièce, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre; 'ses doigts nerveux et souples à la fois ne connaissent ni détours ni obstacles; vous sortez de Là gratté, nettoyé, rincé à en être transparent. Un savon en mousse des plus appétissants vient compléter le travail et vous polir à la surface; la tête, le nez et les yeux ne sont pas exempts de cette cérémonie, où l’on disparaît sous des flots de broue blanchâtre pour en sortir rouge comme un homard cuit. Us n’y vont pas de main morte les janissaires de votre propreté, ils frottent à vous en faire rendre l’âme; vous la rendriez devant eux, qu’ils vous la savonneraient par dessus le marché.
Rien ne peut donner idée de l’état de courbature où l’on est en sortant de cette seconde opération, après laquelle on vous laisse pour mort sur les dalles, étendu les quatre fers en l’air; vous êtes alors tout naturellement en proie à un de ces accès de transpiration qui vous rappelle les plus beaux discours de nos meilleurs orateurs. Au bout de cinq minutes et quand vous êtes jugé cuit à point, on vous inonde d’eau bouillante, à moins que vous ne préfériez vous plonger vous-même dans une piscine où l’on pourrait facilement faire cuire des œufs, vu sa température incandescente. Deux nou-
veaux Arabes viennent alors vous chercher, après vous avoir soigneusement bouchonné, essuyé, rehouchonné et emmaillotté de la tête aux pieds avec d’immenses serviettes pelucheuses.
Seconde station dans la zone tempérée. Si vous avez négligé de remettre vos petites sandales de bois, vous exécutez de nouvelles cabrioles sur les dallages ; mais les premiers bleus, dont le savon n’a pu enlever les marques, font rarement oublier ces patins au retour. Après cette pause de précaution, vous êtes entortillé de nouveau dans une douzaine de nouvelles serviettes : momie fraîche, vous êtes si bien bandeletté qu’un de vos conducteurs vous prend dans ses bras et vous transporte comme une plume sur le lit définitif où vous devez trouver dans le repos tout le bénéfice de ce bain compliqué.
La température rafraîchie de la salle, les jardins sur lesquels donnent de larges baies treillagées, les plafonds gracieusement décorés, les fontaines jaillissantes et les fleurs qui vous entourent, procurent une des impressions de béatitude animale la plus complète que l’on puisse éprouver.
La fatigue réelle des opérations qui ont précédé, et l’immense satisfaction que l’on ressent à se trouver subitement si bien couché, contribuent certainement à rendre incomparable le bien-être qui s’empare de vous de la tête aux pieds.
On dort, ou, si l’on ne dort pas, on croit rêver
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les yeux ouverts. Des Arabes soigneusement mis viennent vous offrir une série indéfinie^ de cafés, de glaces et de liqueurs qui mettent le comble à cet épanouissement général. 11 y a des amateurs (|iii vont plus loin encore; mais restons-en là, et soubaitons en France la prochaine et complète installation de ces bains enchantés : on y passerait sa vie entre les repas. J’eus la faiblesse d’en prendre souvent, et je poussai le raffinement jusqu’à y emporter ma boîte de peinture et à y travailler. C’était le bonheur sur la terre.
Ne nous endormons pas davantage dans les souvenirs débilitants de ces orgies de paresse, disonsleur au revoir comme à toute l’Egypte. Pensons au Sinaï, à Moïse, à la manne des Hébreux, et allons expier toutes ces voluptés mondaines dans les privations, le sable, le jeûne, les poux et l’abstinence qui nous attendent au désert.
En fait de bain, chacun de nous n’allait plus avoir droit par jour qu’à un verre d’eau; aussi emportions-nous à Pétra un formidable approvisionnement de vins fins qui réussit à nous faire prendre la sécheresse en patience et à nous concilier l’estime des plus horribles canailles du pays.
C’en était fait, nous partions, nous quittions ce Caire merveilleux où nous aurions voulu rester six
mois, pressentant tout ce que nous y laissions de choses intéressantes à voir, à étudier et à peindre.
Le jour du départ, il y avait de la tristesse dans l’air; chacun alla de son côté; j’allai seul faire un pèlerinage intime, une dernière visite à la porte de la Victoire et aux tombeaux des khalifes : je leur devais jusqu’ici la première et la plus belle impression du voyage, je voulus y faire une étude d’adieu.
Le soleil disparaissait à l’horizon derrière les Pyramides, et je dus m’arracher de cette vallée fantastique; elle reçut mes serments :
La revoir un jour! et mourir...
sans rhumatismes, aux environs de Paris, et surtout le plus tard possible !
A DROMADAIRE
Suez. — Un peu de canal. — Nos dromadaires officiels et leur suite. — La mer Rouge. — Aï?i-Mouça ^ les sources de Moïse. — Xotre entrée au désert.
Soyons sérieux, s'était dit la petite bande, qui sentait toute la gravité que devait avoir cette seconde expédition : de vrais dromadaires et du vrai désert, sans le moindre restaurant Peters, telle était la nouvelle allure que nous allions prendre et que quelques-uns n’envisageaient pas sans appréhension.
J’aimais à me retourner dans les grandes pensées de la Bible, et je m’exercais d’avance à être hébraïque dans mes moindres gestes.
La ville de Suez n’était pas faite pour nous distraire de notre gravité, et pourtant notre début ne vint en rien justifier nos bonnes résolutions. A travers les sables , le chemin de fer nous avait apportés dans cette triste et malpropre petite ville, qui de-
puis bien longtemps avait grand besoin du -percement de l’isthnie pour gagner un peu d’animation et de pittoresque.
Nos tentes ne devaient arriver que le lendemain avec nos superlies dromadaires, et provisoirement nous n’avions d’autre ressource que de nous rendre à XHôtel Anglais, véritable dépotoir de tous les voyageurs pour l’Indo-Cbine et le Japon. Le malbeur fit que notre arrivée coïncidait avec un prochain départ, et l’iiôtel était comble.
Complet ! nous avait ironiquement crié d’en haut un garçon beaucoup plus rouge que la mer baptisée de ce nom. Nous ne tenions cependant à coucher ni dehors, ni en ville; on parlementa, et notre droginan obtint qu’on nous installât des lits sur les divans du salon. Nous avions compté n’y déranger que les puces; mais lorsque nous y pénétrâmes pour revendiquer nos demi-portions de lits , douze Anglais y ronflaient en mesure.
La mauvaise grâce que ces messieurs mirent à déranger leurs rêves fit mûrir les plus mauvais desseins sous les bonnets de coton de la petite bande, qui s’évertua durant toute celle nuit à trouver les invenlions les plus biscornues.
Les boites , rangées en bataille sur la table du salon, projetaient au loin des ombres fantastiques; (|uelques-uns de nous ne purent résister à l’envie d’en faire une étude : comme par enchantement
A DUOMADAIRE.
les parasols se déployèrent, les boîtes s’ouvriront, et dans le plus simple appareil on discuta sur la peinture au gaz. Nos voisins écarlate firent les yeux ouverts le rêve le plus imprévu, et comprenant cette leçon d’art nocturne, ils voulurent bien rétrécir un peu leurs échasses pour nous faire place. Ayant des visites à faire, quelques-uns de nous avaient réclamé pour le lendemain un coup de brosse et de cirage. Or nous possédions dans la caravane un agréable mélange de bottes jaunes , de jambières et de bottes noires qui ne nécessitaient pas les mêmes apprêts; aussi avait-il été convenu que dès l’aurore les bottes à cirer seraient spécialement placées à la porte du salon.
Une pensée infernale surgit et fut mise à exécution. Comme la lance de Saül, une seule botte fut dérobée à chacun de nos mauvais coucbeurs et traîtreusement intercalée parmi les nôtres; les jaunes étaient en majorité : bon bakchich avait été promis, le cirage ne fut pas épargné. Lorsqu’elles revinrent toutes ruisselantes et vernies, chacune fut replacée silencieusement à son poste. Nous étions partis , nous faisant facilement une idée du réveil qui dut les accueillir.
Le désert qui sépare le Caire de Suez est d’un aspect des plus particuliers, grâce à l’incroyable mobilité des sables que l’on y rencontre. Cette poussière blanche et impalpable subit les transformations les
|)lus étranges , suivant les moindres caprices du vent. S’élevant tantôt en montagnes d’une grande hauteur, tantôt en dômes espacés, le meme sable prend le lendemain l’aspect d’une plaine immense et unie.
Le trajet en est très-pénible aux voyageurs et aux dromadaires eux-mêmes, qui, enfonçant jusqu’aux genoux , ne peuvent prendre qu’une allure des pins lentes.
Aujourd’hui le chemin de fer est venu simplifier celte première étape pour sortir d’Egypte; mais si le commerce et les voyageurs pressés y gagnent du temps, les véritables amateurs d’Orient y perdent un des points les plus intéressants du désert.
Ce sont bien là ces mers de sable mouvant qui engloutissent les caravanes et les armées, pouvant produire instantanément des montagnes là où la veille on a parcouru des plaines à perte de vue.
Ces sables, d’une blancheur éclatante, participent d’une façon extraordinaire aux colorations variées dont le ciel se pare aux heures différentes du jour.
Le matin, ils sont roses, avec des ombres violettes; l’après-midi, la pleine lumière du soleil leur rend toute leur blancheur, adoucie par des tons gris et dorés du plus brillant effet. Le soir, pendant cette période si courte du crépuscule , ces sables reflètent comme des plaques métalliques les tons incandescents du soleil à son coucher; ce ne sont plus alors des montagnes de neige, mais des montagnes de feu.
A DROMADAIRE
Ce sont ces difFérents aspects que nous eûmes le regret de ne pouvoir étudier comme nous l’aurions voulu, claquemurés que nous étions dans un wagon pour six personnes, et où nous étions huit pour n’avoir pas froid.
Perpétuellement agité, ce sable ést toujours en proie à un travail de déplacement visible à l’œil nu et d’une effrayante rapidité.
Sur la crête de ces montagnes mobiles, le moindre tressaillement du vent produit l’effet d’une fonte de neige; le sable s’affaisse sur lui-inéme*, ayant toujours à sa surface ces nuages imperceptibles dont il est la matière insaisissable et perfide. Que de caravanes en ont été les victimes et le seront encore!
Revenons à Suez. Parcourir le bazar, la ville, *et compléter les menus approvisionnements du départ, ce fut l’occupation de la journée jusqu’à l’arrivée de' notre caravane et de nos tentes.
Notre campement, militairement gardé , était situé au nord-ouest de la ville, et nous mettait à l’abri de ses miasmes et surtout de ses habitants.
Suez, à l’époque où nous y passâmes’, était d’une malpropreté repoussante, et aucun monument historique ne vient y racheter cette incurie. La maison fort simple qu’y occupa le général Bonaparte est le seul pèlerinage à y faire. En dehors des aimables relations que la Compagnie du canal nous avait ménagées pour notre passage, rien ne vint ralentir
LE SIM AI
l’inipatience que nous éprouvions de nous en aller. Xous ne voulions cependant pas partir sans visiter les gigantesques travaux qui relient l’extrémité du canal à la rade de Suez.
Les petits modèles en carton que j’en avais vus à l’Exposition universelle de 1867 m’avaient paru fort attrayants pour les actionnaires , et je ne m’attendais certainement pas à l’impression magnifique que me produisit cette merveilleuse entreprise : sur une largeur de cent mètres , le canal qui rapproche aujourd’hui les deux mers est un des plus beaux résultats que l’intelligence humaine, secondée parla science, ait jamais obtenus.
Les dragues immenses qui, de leurs bras de géant, déversent à droite et à gauche le sable qu’elles creusent elles-mêmes, sont de véritables monuments. Sous la conduite d’un aimable ingénieur de la Compagnie, nous en visitâmes une qui était alors en réparation; la dimension de ces véritables machines de guerre et les résultats qu’elles obtiennent donnent une idée des obstacles qu’il y avait à vaincre, de l’énergie et de la persévérance qu’il fallut à un seul homme pour commencer, poursuivre et mener à bonne fin une entreprise aussi colossale.
Un déjeuner des plus copieux, à bord du paquebot V Impératrice J termina pour nous cette intéressante journée. Malgré l’aimable accueil qui nous
A DROMADAIRE
avait été fait, nous ne pouvions retarder plus longtemps notre départ; Moïse nous attendait, et Aaron nous aurait pris pour des lâcheurs.
La marée était haute, et le saint patriarche ayant oublié de nous confier sa baguette , c’cst dans un charmant petit canot de la Compagnie que nous traversâmes la mer Rouge à pied sec, à l’endroit môme où l’artillerie du Pharaon fut entièrement submergée. Notre caravane avait fait le grand tour dès le matin; nous traversâmes les baraquements d’une section des travaux de l’isthme, où les ouvriers. Français en majorité, nous firent le plus aimable accueil; ils nous offrirent une ravissante petite chienne de Syrie, et sur leur affirmation qu’elle nous suivrait au désert, elle fut mise en laisse et confiée à l’un de nos domestiques. C’est là que nous fîmes enfin connaissance avec nos superbes montures.
Le vice-roi avait eu la gracieuseté de les offrir à Gérôme pour notre voyage; nous pûmes bientôt apprécier la valeur de ces incomparables dromadaires de course, à qui nous dûmes la rapidité de notie transport et la facilité que nous avions ainsi de séjourner plus longtemps à chaque campement. Fn présence de ces magnifiques animaux et de leurs gardiens, ce n’est pas sans un premier sentiment de crainte que nous mesurions la hauteur de notre nouvelle situation.