‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 23 sur 47 · NOTRE ESCORTE · texte numérisé non relu

NOTRE ESCORTE

LES WADIS.

Au désert. — Plateaux, torrents et montagnes. — Wadi- Mokatteb^ la Vallée Ecrite. — Wadi-Faran. — Une montagne rouge. — Djebel-tiatherinc.

Pour être sincères, avouons que nos premières expériences d’équitation n’avaient pas été sans nous procurer de fortes contusions dans les régions inférieures du dos. C’est le lendemain matin de notre première étape aux sources de Moïse que nous pûmes nous rendre compte de l’énorme courhature que nous avions contractée, et les inquiétudes cuisantes de quelques-uns de nous ne firent que croître et embellir à notre seconde expérimentation.

Bienheureuse la cavalerie légère, dont les culottes blindées se rient des outrages d’un frottement par trop prolongé. Il n’en avait pas été ainsi pour nous, et le soir, sous la tente, il fallut souvent procéder aux réparations les plus urgentes, comme aux pansements les plus mal placés. Grâce au temps, qui cicatrise tout , et à l’habitude , qui est une seconde nature , ce fut bientôt nous qui , à notre tour, usâmes l’épiderme de nos bêtes par des courses exagérées.

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Souvent perchés sur nos selles coinine des écuyers du Cirque, nous évitions ainsi le contact trop douloureux qui aurait gâté la lucidité de nos observations dans le paysage. Et comme par une ironie du sort, ce Tut notre excellent docteur qui dut consommer le plus d’élixirs et de pommades rafraîchissantes.

A part ces considérations assez matérielles, nous n’avions qu’à nous louer des conditions d’hygiène dans lesquelles nous allions accomplir le laborieux trajet que nous nous étions proposé.

Notre campement tel qu’il se dressa dans tout le parcours de notre voyage au désert se composait, pour nous, de trois grandes -tentes et de deux petites.

Des trois grandes, l’une servait de dortoir commun à la petite bande réunie et parquée non sans raison dans ce compartiment sacrifié; notre salle à manger-salon occupait la seconde, et la troisième contenait avec peine tous les appareils de la cuisine. Les deux petites tentes formaient les appartements réservés des hommes sérieux qui n’avaient pas l’habitude de passer leurs nuits à chanter et à danser en rond autour de la table ; sur l’une des deux flottait notre pavillon amiral, puisque nous naviguions dans les sables.

Les locataires de ces deux dernières s’appliquaient généralement à éviter une trop grande proximité

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avec le hercail indiscipliné et tapageur; mais lorsque les séances de désert péchèrent trop par la monotonie, il s’opéra des fusions momentanées, des rapprochements ; les hommes sérieux sollicitaient la faveur de pénétrer dans notre antre de gaieté, mais nous n’y consentions pas sans leur faire payer cher cet extra.

Pour le spectateur placé sur le haut d’une montagne, notre caravane en marche présentait un ensemhle très-respectahle , car l’effectif de notre procession était de vingt-sept chameaux et dromadaires tout compris.

Kos neuf montures de choix appartenaient aux écuries du vice-roi;' quatre chameaux étaient spécialement affectés au transport de l’eau ; trois portaient les tentes et tout l’attirail de campement, sept autres étaient chargés de paille hachée et de fèves pour la pâture de leurs confrères : car c’est à tort que l’on étend la sobriété du chameau à sa nourriture; il peut rester plus d’une semaine sans boire, mais il lui faut tous les jours un repas, si mince qu’il soit, sa conformation ne lui permettant qu’un approvisionnement d’eau.

L’un de ces intéressants animaux pouvait s’étonner à bon droit de la sollicitude dont il était l’objet de notre part, et l’àne portant des reliques avait eu moins de prétextes à se monter la tète : il portait plus que César et sa fortune, car il avait sur le dos

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noire unique appareil à photographie, plus les deux caisses de bouteilles et de verroteries qui en font le plus grand charme; on lui prodiguait les soins les plus exagérés aux descentes et à tous les passages difficiles; son bagage, relativement inférieur à celui des autres, a dû lui fausser le jugement sur la nature de nos prévenances. Combien d’bornmes d’Elat en sont là, s’attribuant à eux-mêmes tout le mérite des verres de lampe qu’ils ont sur le dos! Ne lâchez pas le globe! Voilà le fond de l’enthousiasme qu’ils inspirent à leurs électeurs.

Dans ces contrées désertes, l’affection se déplace et vient se fixer avec acharnement sur de.s objets de première nécessité auxquels on n’aurait jamais cru devoir donner une si grande importance. Un second cbameau tenait dans notre cœur une place presque équivalente à celui qui portait notre photographie, c’était celui sur la bosse duquel notre pot-au-feu se faisait tout seul , chaque jour, dans une marmite suédoise et merveilleuse; la lampe d’Aladdin n’était qu’une bobèche à coté.

Si la Suède a bien mérité de l’Europe et n’y occupe pourtant qu’un rang secondaire, nous lui accordons sans hésiter le premier prix de marmite : n’aurait-elle inventé que cela, nous lui en conserverons une reconnaissance éternelle !

Voici la chose et la manière de s’en servir : une caisse de bois solidement capitonnée de laine et ber-

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niétiquement fermée, contient une simple marmife qu’elle enveloppe comme un bijou dans son écrin. Dans cette simple marmite vous installez tous les ingrédients d’un pot-au-feu, vous y introduisez son contenu d’eau bouillante (que l’on peut obtenir facilement une heure avant le départ); alors la boîte ayant été refermée avec soin, l’ébullition se continue indéfiniment jusqu’à évaporation entière de l’eau, si l’on prolongeait l’expérience au delà du temps voulu pour une cuisson raisonnable.

En voiture , à cheval , à une ou à chameau , le potau-feu se fait lui-même ainsi, et lorsque partis dès le matin vous arrivez exténués de fatigue et de faim, c’est un potage exquis et brûlant qui vous tend les bras.

Devant ce phénomène de la plus simple physique, les Arabes croyaient à la sorcellerie de notre part, et la marmite merveilleuse leur causait autant de terreur que d’admiration. Toutes les fois que nos chameliers passaient devant le chameau porteur de la soupe en travail , ils faisaient un grand détour en se signant à leur manière.

Notre cuisinier seul, grand amateur de son art, avait maîtrisé ses scrupules religieux, et il nous affirma devoir renoncer au paradis de Mahomet s’il devait ne pas y retrouver de marmite suédoise.

Quelques profils de nos gens : notre drogman ,

Syrien d’origine, était très-intelligent; doué comme

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tous les Arabes d’une hâblerie à toute épreuve, les travaux d’Hercule ne sont que de la plaisanterie à côté des hauts faits dont il était l’auteur et dont il nous accentuait les récits par des gestes et des démonstrations invraisemblables. « Lorsque tu viendras en France, lui disions-nous, nous te présenterons àM. de Crac, et il te prendra tout de suite pour drogman. » 11 n’en doute pas, et il l’attend encore avec impatience.

Nos deux autres domestiques étaient Egyptiens ; beaucoup plus silencieux et respectueux que le drognian, ils étaient fort doux et très-intelligents, se préparant, disaient-ils, à être plus tard à leur tour conducteurs en chef de caravanes.

L’un d’eux, originaire , de la haute Egypte, se nommait Ihrahim; sa figure fine et sans barhe, ses gestes gracieux et la grande robe bleue dont il était revêtu, lui donnaient l’air d’une jeune fille timide; nous le nommions miss Ihrahim. Lui et son confrère Michel étaient d’une propreté exemplaire, qualilé si rare chez les Arabes et qui faisait ressortir le débraillé de notre drogman et du reste de ses acolytes.

Un autre type parmi nos serviteurs ne manquait pas d’intérêt, c’était notre aide de cuisine, petit nègre africain dont nous ignorions le nom, et qui était tellement noir que nous l’avions naturellement appelé BouIe-de-Neige.

Toujours riant, ses dents blanches apparaissaient

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comme une branche (l’illumination au gaz à l’entrée d’une cave.

Sa nature éternellement gaie contrastait avec le côté (lramati(jue de ses fonctions : c’est lui (|ui était le grand sacrificateur; c’est lui qui égorgeait les victimes poules et moutons ; mais c’est lui aussi qui était chargé de leur entretien et qui leur portait de la nourriture. Aussi les poules l’avaient-elles pris en grande affection, elles le suivaient partout. En marche, Boule-de-Neige passait-il près des chameaux porteurs de cages de volailles, c’était une joie, cvtaient des cris, des gloussements auxquels il répondait en ouvrant plus grande encore la bouche, qu’il n’avait jamais pu fermer depuis qu’elle était à lui.

L’heure des égorgements étant la même que celle où il leur donnait le grain, les poules se bousculaient toujours pour venir au-devant de lui. Le couteau de cuisine d’une main, le sac au blé de l’autre, rien n’était comique comme cet exécuteur des hautes œuvres distribuant la vie et la mort au gré de son caprice à celles-là même qui le chérissaient le plus.

11 y a là un tableau à faire; Sophocle en eût fait une tragédie.

Taïh^ tüih, ketir^ furent les seuls mots que nous entendîmes jamais s’échapper de cette grande bouche rieuse. Elle était ornée de deux grandes lèvres lippues qui n’avaient jamais pu se rejoindre, véri-

table trottoir extérieur pour circuler d’une oreille à l’autre.

Notre cuisinier Achmet était grand et sec, muet comme le Sphinx, et ayant comme lui perdu son nez; mais le temps n’y était pour rien. Le côté charmant de son caractère était l’excellente cuisine qu’il nous fit toujours, ce qui ne gâte jamais rien, même en voyage.

Maintenant que vous connaissez bien notre monde, en route!

La première partie du désert qui s’oflTrit à nous présentait l’aspect d’une aridité désolante; pas la moindre végétation ne venait égayer les tons fauves et gris des sables que nous suivions dans la direction des montagnes.

Dans sa configuration générale , la péninsule Sinaïtique forme la plus singulière agglomération de chaînes montagneuses presque parallèles les unes aux autres, et qui se rejoignent en faisceau à l’extrémité de la presqu’île. Entre chacune de ces murailles gigantesques que la nature a si singulièrement juxtaposées, se trouvent les lits naturels des torrents qui résultent des pluies ou des fontes de neige. Ce sont ces vallées étroites, semblables à de vrais corridors, que les Arabes nomment

Le mot vallée ne serait pas absolument juste pour traduire le sens du mot arabe, vu l’exiguïté du passage que l’on est obligé de suivre quelquefois peu-

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(lant plusieurs kilomèlres. La lumière ne frappe plus alors que les plans horizontaux présentés par les flancs déchiquetés des deux montagnes, et donne à ces ravins l’éclairage de caves ne recevant le jour que par un long soupirail.

La sonorité de ces wadis est extraordinaire, doublée qu’elle est par le silence absolu de la nature, et les échos les plus bizarres nous permettaient de faire à peu de frais le vacarme de toute une population en marche.

Depuis deux jours de sables et de cailloux, nous apercevions toujours ces chaînes magnifiques, où nous devions pénétrer; elles semblaient fuir, devant nous comme dans un mirage, et ce ne fut pas sans une véritable joie que, par une cassure qui semblait séparer la montagne en deux, nous inaugurâmes cette série de couloirs surprenants.

Le Wadi-Reiijanèh fut le premier qui nous reçut dans ses flancs. Il était midi; la tente-abri qui ne nous quittait pas fut dressée, et l’on procéda au déjeuner, savourant la satisfaction de nous croire perdus pour le reste du monde, lorsqu’un croassement de voix humaines vint nous tirer de notre illusion. Nos chameaux de charge et notre campement né devaient nous rejoindre que beaucoup plus tard , et nous ne savions à quoi attribuer ces con-^ versations imprévues. Enfin, au dernier détour du uadi où nous nous trouvions, trois ombrelles dé-

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bouchèrent à la fois de notre coté. Ces trois parasols abritaient trois Anglais et une Anglaise du plus beau ton. En passant devant notre petit lunch, les saluts les plus européens furent échangés; par amourpropre national, ces insulaires avaient tenu à nous rattraper, comme aux courses d’Epsom , la question pour eux étant beaucoup plus de nous avoir dépassés que d’observer les curieux parages qu’ils traversaient.

Du reste, ils avaient compté sans les admirables compas de nos coursiers, et à deux reprises différentes nous nous offrîmes la joie de leur brûler la politesse ou leurs fonds de pantalons, suivant une expression vulgaire de nos cochers d’omnibus.

Le chemin nous avait paru assez facile à retrouver pour lâcher notre pauvre chienne, qui nous suivit assez bien. Ce ne devait pas être pour longtemps.

Le wadi, jusque-là resserré, prit tout à coup un nouvel aspect : la façon dont les deux parois de la montagne s’élancaient de chaque côté, coupées à angle droit comme deux murailles, les contre-forts réguliers qui semblaient les soutenir, contribuaient à compléter l’illusion et à nous faire prendre ces bizarreries de la nature pour des constructions de^ main d’homme.

A l’extrémité de cet immense couloir, nous tombions dans des terrains sablonneux, où de petits

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])iiissons au leuillage presque gris perle se détacliaient sur le sol comme des flocons de laine agites par le vent.

Mos dromadaires ne négligèrent pas de goûter au passage à cette verdure bienfaisante; c’était à qui trouverait un buisson pour sa betc et lui en assurerait l’exclusive consommation ; un peu plus loin, ces buissons prirent de plus grandes proportions, et ce fut à leurs branchages et à leurs racines que nous empruntâmes les cravaches qui nous manquaient pour activer la bonne volonté de nos coursiers.

Quelques troncs de palmiers calcinés indiquaient çà et là soit la chute de la foudre, soit le passage de quelques tribus nomades. Nous suivions ce singulier paysage, lorsque l’un de nous aperçut une des ombrelles qui nous avaient si bien dépassés la veille. U Je souis ferdou », disait l’Anglais, qui s’.était égaré du reste de sa caravane. « Si vous GÏG^perdoU s lui dis-je, suivez-wî^. » Et il nous suivit, toujours avec son ombrelle* rose, jusqu’à ce qu’ayant facilement rattrapé son drogman, nous pûmes le confier à sa bonne; ce soir-là, on a dû le priver de dessert, à en juger par les exclamations et les reproches de ses

compagnons qui l’avaient peut-être égaré exprès.

. Nous allions sortir momentanément de ces gorges étroites pour arriver aux bords de la mer Rouge et en longer les cotes quelque temps.

En cet endroit, les montagnes commençaient à

prendre ces tons rouges, verts et noirs qui dérouteraient l’œil le plus exercé à vouloir déterminer la cause de ces colorations.

Terrains et roches qui, sous l’action du feu seul, ont pu subir ces boulev.ersements et ces étranges décompositions : des veines orange et jaune citron découpent du haut en bas les flancs rougeâtres de ces murailles naturelles, et de loin imitent les caprices des marbres les plus mélangés. Les cassures qui les divisent dans toute leur hauteur font ressembler ces blocs granitiques à des galantines de volaille antédiluviennes et taillées à coups de hache par des géants. Plus bizarre qu’intéressant, ce spec tacle était fortement compromis dans notre admiration par la satisfaction de nous trouver au bord de la mer, et par la perspective d’un bain espéré depuis longtemps.

En effet, nous avions à peine quitté le Wadi- Sadr J que tous nos dromadaires prirent leur plus grande allure et entrèrent dans l’eau jusqu’au poitrail; bêtes et gens ne purent résister au plaisir de barboter ensemble.

La mer est, en cet endroit, d’une transparence désespérante pour les Anglaises qui voudraient s’y baigner, et cette mer Uouge, si redoutable dans l’histoire, est ici, comme dans toute sa longueur, d’une limpidité de cristal de roche. Mahomet dut être satisfait de nos ablutions, car nous restâmes

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