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(leux malheureux qui avaient inauguré ces insectes étaient l’objet de la méfiance des autres; on parlait d’étoufier le mal dans sa racine en les empoisonnant : on faisait déjà des complots. Définitivement on aima mieux leur venir en aide et partager leurs souffrances : en effet, le lendemain nous en avions tous et nous pouvions faire des échanges. Devant des montagnes aussi colorées nous pouvions rougir à notre aise sans que cela fût trop remarqué : « Ce sont des reflets! 55 disions-nous à table, en faisant pas mal de bruit sur nos verres avec les couteaux pour détourner l’altention.
Mais la vérité ne s’en dressait pas moins terrible, sanglante : nous avions fini par nous gratter les uns les autres au dessert.
Pressenlant le danger auquel nous devions succomber tôt ou tard, j’avais acheté à Suez une de ces mains d’ivoire à petit manche d’ébène qui figurent si gaiement dans le salon de quelques châteaux du midi de la France. On s’était beaucoup moqué de moi; les cigales avaient sifflé tout l’été : quand les petites bêtes furent venues , ce fut à qui obtiendrait ma main.
Je l’aurais mise aux enchères que j’aurais fait ma fortune; j’ai préféré la louer par abonnements de six jours, et je ne me fis payer qu’en suppléments de cornichons dont je raffolais, les billets de banque perdant toute leur valeur au désert,
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Désormais assurés d’avoir un intarissable sujet de distraction , nous ne demandâmes qu’cà lever le camp pour promener un peu nos acolytes et les clianger d’air; ils s’agitaient beaucoup trop et semblaient s’ennuyer.
Wndi-Mokatteh ^ la Vallée Ecrite, tel était l’endroit merveilleux que nous allions traverser. A une hauteur de deux cents mètres, les lianes de la montagne , aussi polis que des tables de marbre préparées exprès, sont couverts d’inscriptions sinaïtiques; pendant plus de trois kilomètres ces signes extraordinaires tapissent littéralement les deux versants qui s’élèvent à pic de cha([ue côté comme deux immenses pages d’écriture.
L’origine de ces hiéroglyphes fait l’objet de nombreuses contestations, où d’innombrables savants ont encore perdu beaucoup de cheveux. Le ton rouge brique des montagnes qui portent de ces inscriptions donne un caractère encore plus saisissant à celte étrange page d’histoire écrite sur le dos de la nature.
Cette vallée aboutissait à une vaste plaine circulaire , sorte de carrefour des montagnes qui l’entouraient de toute part. Le campement fut égayé par la visite du frère de notre sclieik. Il n’était pas seul, ear lorsqu’il entra dans la tente-salon il donnait le bras à un énorme mouton qu’il venait nous offrir, pourvu, naturellement, qu’on le lui payât fort cher. Cetle gracieuseté de sa part nous coûta vingt-cinq
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IVaiics, ce qui est un prix fabuleux pour le pays. Mais nous ne pouvions refuser, sous peine de contrarier ce monsieur et une foule d’autres qui auraient pu se montrer fort désagréables, en considération de notre sol)riété mal interprétée; il fut fort aimable, du reste, et nous invita à dîner chez lui, à visiter sa petite famille, ses petites tentes e^es petits moutons.
Avec des gestes presque gracieux et des intonations féminines, il nous expliquait combien tout cela était joli, joli; nous nous laissâmes tenter, quelquesuns mirent des gants et se rendirent à ce diner en ville. JV’ayant plus rien à attraper, nous y allions plus hardiment; nous étions npus-mémes stupéfaits de notre sang-froid.
Le singulier repas qui nous attendait en valait la peine : pilau, conscoussou , hachis aux boulettes de pain , lait caillé, rien de ce qui peut provoquer le mal de mer n’y manquait; un mouton avait été préparé à l’arabe.
L’animal tout entier, placé sous la braise comme un simple marron, en était sorti entièrement calciné fl l’extérieur et parfaitement cru au dedans. Pour compliquer sa cuisson, l’intérieur du mouton avait été préalablement bourré de fruits et d’herbes odoriférantes qui lui donnaient un goût de pharmacie très-prononcé. Nous eûmes la délicatesse de trouver tout excellent, quittes à en être malades pendant plusieurs jours; le ciel nous vint en aide, car nous
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étions entourés des chiens de la tribu, qui nous aidèrent à faire honneur au repas.
Après cette indigestion par politesse , nous quittâmes ce plateau pour nous engager dans des gorges étroites; le sol et les parois de la montagne étaient d’un grès blanc et poudreux qui tranchait sur les tons rouges dont nous n’étions pas encore sortis. Un sable fin inondait la route et rendait trèsdifficile la marche de nos dromadaires. Ici les accidents du sol ne présentaient pas cet aspect de crevasses et d’éboulements que nous avions déjà observés*
Boursouflées comme de la lave en fusion , les dalles de granit poli sur lesquelles nous circulions, occasionnèrent plus d’une chute à nos pauvres montures , aussi inexpérimentées que nous dans cette pénible ascension. Nous étions descendus, et les tènant par la bride , nous nous cramponnions souvent à elles sous prétexte de les aider. Après cet étroit défilé, nous nous trouvâmes tout à coup à l’entrée d’une vallée magnifique qui allait se perdre dans les flancs escarpés de la montagne la plus haute que nous eussions encore vue. Les cailloux aigus qui formaient le macadam de cette route en gâtaient pour nous tout le charme, et les pieds ensanglantés de nos dromadaires disaient assez qu’ils partageaient notre avis sur la négligence des cantonniers.
Nous avions pourtant devant nous l’un des plus
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beaux points de vue du désert. Le mont Serhal dominait toutes les montagnes environnantes; la vallée, s’inclinant peu à peu, venait aboutir à la mer au-dessus de Thor, et la pente rapide du sol , sillonnée de déchirures et de roches arrondies, indiquait suffisamment la violence extraordinaire des eaux à l’époque où les pluies faisaient de cette vallée un torrent furieux.
\ous rentrions par une crevasse de la montagne et nous nous résignions d’avance à une nouvelle série de wadis, lorsque la nature du sol changea subitement. La terre végétale se faisait annoncer par des buissons et des arbustes semblables à ceux qui nous avaient déjà charmés par leur feuillage d’argent et par leurs silhouettes élégantes; ces buissons devinrent bientôt des arbres, et de nombreux choux de palmiers semblaient écarter les roches avec effort pour faire passer leurs joyeux bouquets.
Cette oasis est le seul wadi fertile de la péninsule du Sinaï. IVadi-F aran ^ qui s’annoncait si bien, fut encore plus agréable pour nous lorsqu’on pénétrant davantage dans l’intérieur du pays, nous nous trouvâmes dans une véritable forêt de magnifiques palmiers au milieu desquels courait un ravissant ruisseau. Le village, composé de huttes en terre, était dissimulé par ces palmiers à l’état sauvage, dont les palmes s’abattaient jusqu’au sol, ayant été laissées au tronc de l’arbre dans toute sa hauteur.
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Ce nouvel aspect du palmier primilil' nous IVappa vivement; cette silhouette imprévue complétait le caractère sauvage de cette étrange localité. Les maisons, basses et au ras du sol, étaient quelquefois creusées au-dessous du niveau des chemins battus, car dans cette gorge les froids les plus vifs succèdent aux chaleurs suffocantes que nous y éprouvions pour le moment. La coloration moins exagérée des montagnes rendait, pour ainsi dire, plus naturel et plus vraisemblable la toile de fond de ce magnillque tableau. Xous n’avions encore rien vu d’aussi pittoresque : instinctivement ce fut à qui ferait le jour meme une première étude de ce beau pays, et l’on vota à runanimité une station de plusieuis jours, qui furent très-laborieusement employés.
Ln matin, la curiosité me Ht entreprendre une périlleuse ascension. L’un de mes amis et moi nous étions grimpés à l’aventure, toujours en haut et devant nous, histoire de regarder ce qu’il y avait do l’autre coté du mur; mais ce mur était une montagne de première classe, qui voulut bien s’amuser de notre hardiesse en nous laissant toujours grim- ^ per. La descente n’avait été ni prévue ni calculée, et je revins en morceaux de cette escapade. De la hauteur où nous étions parvenus, le campement, perdu au fond de la vallée, nous faisait l’effet de trois taches blanches dans un buisson de verdure, et nous pouvions à peine distinguer la forme des objets.
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tandis que par un singulier effet d’acoustique nous entendions très-distinctement les conversations qui avaient lieu sous les tentes; il s’agissait même de nous, et les expressions les plus énergiques venaient qualifier notre imprudence. Pour la forme, nous répondions aussi très-énergiquement; mais nos paroles allaient se perdre dans les nuages. Rien ne fut comique comme l’étonnement de nos compagnons, lorsque nous leur répétâmes mot à mot les jolies choses qui s’étaient dites à nos dépens.
Tous les jours nous prenions un bain dans les eaux limpides du ruisseau. Par une belle matinée, nous étions en train de barboter comme de petits canards, lorsqu’une caravane déboucha tout d’un coup dans le wadi ; elle se composait d’une Anglaise, de son fils et d’un précepteur. Dans le costume grec où nous étions, ce fut à qui trouverait une feuille de bananier en fuyant; mais pris trop vivement au dépourvu, et, d’un autre côté, ne voulant pas faillir aux lois de la politesse, nos chapeaux étant à Beyrouth, nous saluâmes milady un caillou à la main, accroupis dans les endroits les plus creux.
Le soir même , des visites furent échangées entre les deux caravanes. Le thé de la marquise fut charmant; mais nous n’étions pas aussi bien montés qu’elle pour répondre à son invitation. Aussi, ce soir-là, fîmes-nous circuler des photographies avec
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un acharnement inusité; comme nous n’en avions pas (les (juantités indéfinies, nous faisions passer plusieurs fois les mêmes , et à clia(jue tournée c’étaient de notre part des gestes de satisfaction et d’intérêt toujours nouveaux.
La marquise, qui voyageait à l’heure, devait repartir le lendemain pour aller directement au Sinaï; il lui restait encore un mois pour parcourir ainsi la Syrie, l’Asie Mineure, et revenir à Londres par Saint-Pétersbourg.
Après un séjour suffisant à Wadi-Faran , et après avoir visité les quelques ruines égyptiennes qui s’y montrent encore, nous fîmes d’un seul jet notre avant-dernière étape jusqu’au Sinaï.
Wadi-Solaf, la gorge du Vent, était la dernière station à atteindre, mais ce devait être très-laborieux; le chemin indiqué dans les crevasses de la montagne nécessita notre descente de dromadaire, et ce ne fut pas sans de nombreuses péripéties que ces pauvres bétes durent exécuter cette promenade en gouttière.
Au débouché du wadi , le spectacle qui nous attendait nous dédommagea largement du mal que nous nous étions donné. En face de nous , le Sinaï lui-méme s’élançait dans l’espace, et son imposante silhouette se dessinait vigoureusement sur le fond des autres montagnes qui l’entouraient. Le Djebel- Catherine , qui le précède et le dépasse , nous émer-
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veilla par ses proportions colossales; quelques savants , à la chasse de nouveautés et de contradictions historiques, veulent faire de cette montagne le seul vrai Sinaï de l’Ecriture.
Sur la droite, à une hauteur extraordinaire , on aperçoit des constructions blanches, restes du palais qu’Ahbas-Pacha eut la fantaisie de faire élever dans ces régions inaccessibles.
- Enfin, après avoir escaladé plusieurs mouvements de terrain des plus accidentés, nous traversâmes un véritable champ de hautes herbes d’un jaune clair, qui tenaient du jonc par leur nature flexible et solide à la fois. C’était un régal pour nos montures, mais nous avions hâte d’arriver au but du voyage , et les courhaches travaillèrent énergiquement à leur faire rentrer ces caprices d’estomac. Au détour du Djebel-Catherine, nous nous trouvions tout d’un coup dans la vallée qui s’étend au pied du mont Horeb et du Sinaï. Comme une petite forteresse, le couvent paraissait accroché aux flancs escarpés de la montagne sainte, et les arbres en fleur de ses jardins présentaient l’aspect le plus gai et le plus nouveau dans ce pays aride et rempli de souvenirs terrifiants.
Notre campement fut dressé en vue du couvent, et sans attendre davantage on fit un brin de toilette, et nous nous mîmes en devoir d’aller rendre une première visite à ses locataires hospitaliers.
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liO coiiveiil et ses locataires. — I/asceiisioii de la inonta‘{ne sainte. — Abstinence et privations. — Un trésor de vraies pierreries. — Le mont Horeb.
Le couvent du Sinaï est le plus singulier assemblage de constructions que l’on puisse voir. Depuis l’arcliitecture byzantine jusqu’aux époques les plus modernes de l’art arabe, tout s’y trouve mélangé à' plaisir. Des murailles colossales flanquées de tours et de contre-forts donnent au couvent l’aspect d’une grande forteresse; quadrangulaire dans son ensemble, tout en se conformant à l’inclinaison de la montagne qui lui sert d’appui, elle semble avoir voulu faire l’ascension du Sinaï et être restée suspendue dans l’espace comme un nid d’aigle.
C’est une petite cité; immense château fort qui dut soutenir plus d’une attaque et plus d’un siège de la part des tribus arabes qui en convoitaient les trésors. C’est bien l’aspect de ces constructions du moyen âge, oii des existences entières s’écoulaient dans le silence et dont les InMes ne sortaient jaïuais (jue pour guerroyer,
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A en juger par la hauteur des tours et de leurs contre-forts, on a dû rarement les escalader, et nous nous demandions quel pouvait bien être le pontlevis ou l’entrée de cette forteresse inexpugnable.
C’est un corbillon, sorte de tour à poulie, par oii les moines communiquent avec l’extérieur. La baie, recouverte d’un auvent en bois, qui sert ainsi d’entrée, se trouve à la hauteur extrême de la muraille, et exclut toute supposition de surprise; la corde qui sert à l’ascension des fardeaux et des voyageurs est mise en mouvement par un cabestan auquel les moines s’attellent eux-mêmes pour monter leur bois, c’est-à-dire celui que les Arabes leur apportent en échange de quelques aumônes.
A jour fixe, une distribution de pain et de riz se fait de là-haut à tous les pauvres des tribus voisines ; nous assistâmes à cette curieuse cérémonie : le pain leur tombait littéralement du ciel par cette ouverture haut perchée. Nous avions bien compté nous offrir à nous-mêmes ce petit voyage en l’air et pénétrer dans le couvent par cette singulière ouverture, mais nous arrivions trop tard; la manie des embellissements était venue jusqu’au Sinaï, et les bons moines s’étaient accordé une vraie porte avec de vrais battants du goût le plus moderne et le plus mauvais.
Cette entrée neuve, que nous inaugurions peutêtre, ne valait pas pour nous le panier. Les sacs de
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