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farine et de riz avaient seuls encore le privilège de cette entrée des artistes, à laquelle nous aurions voulu faire valoir nos droits comme peintres; mais le règlement du couvent venait contre cette espérance , et nous interdisait cette fantaisie.
Du reste, les moines sont très-sérieux, et n’auraient pas compris que nous nous tissions un jeu de cette corde, qu’ils n’ont jamais considérée comme une balançoire. Ce fut notre première mortification , mais nous l’oubliâmes vite dans l’intéressante visite du couvent.
> Pour commencer par le commencement, allons rendre nos devoirs au supérieur; il était à la bibliothèque : un Père à la figure fine et un peu maladive nous reçut en attendant, et nous fit entrer dans la salle de réception. Pour y arriver, nous avions dû gravir plusieurs pentes inclinées, escalader des marches élevées, passer successivement dans des couloirs obscurs et contournés pour nous retrouver de plain pied avec une seconde série de constructions qui, au ras d’un nouveau sol, semblait une seconde petite ville construite sur la première. Une vaste cour, ornée de trois superbes cyprès, formait le centre de cette seconde couche d’habitations; là nous tournâmes encore dans plusieurs sens pour grimper enfin un escalier de bois , vaste échelle aussi vermoulue que glissante , au bout de laquelle nous nous trouvâmes sur le balcon
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principal qui donne dans la cour intérieure. C’est là que par une petite porte notre aimable guide nous lit entrer dans une salle assez basse de plafond, dont les fenêtres donnaient, l’une sur la cour, l’autre sur le jardin.
En attendant le supérieur, qu’on était allé chercher, nous avions pu faire une consciencieuse inspection de cette pièce étrange, où les emblèmes religieux, les christs, les portraits de popes, les tableaux de sainteté, les inscriptions grecques et les ex-voto les plus naïfs se mariaient singulièrement à des trophées de bottes, de pipes à têtes de zouave et de blagues à tabac aussi peu bibliques que les nôtres.
Des allumettes-bougie de Marseille oubliées sur la table firent notre admiration , surtout par les photographies d’actrices du boulevard qui ornaient les petites boîtes enluminées desdites allumettes. Retrouver Horlense Schneider et Thérésa au couvent du Sinaï ! c’était à décourager Olfenbacb. Mais cet engagement n’était pas sérieux; que l’Europe se rassure, elles n’y étaient qu’en effigie.
Nous sûmes nous contenir lorsque le supérieur fit circuler les allumettes; nous n’avions même pas la ressource de lui demander si c’étaient des portraits de famille, vu la nature des costumes, qui dépassaient tout ce que la Grèce a pu produire de plus léger, Notre discrétion passa inaperçue.
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A son retour de la hihliotljèque , la présentation avait eu lieu; raccueil avait été des plus cliarmants, par gestes, car le drogman s’était chargé de tous les frais d’éloquence , et nous n’avions qu’à approuver d’un léger sourire, ce qui du reste nous permettait de mieux observer nos liùles.
liC supérieur pouvait avoir une soixantaine d’années; sa figure aux traits accentués s’encadrait merveilleusement sous sa chevelure, d’une remarquable blancheur; une barbe longue et fine lui descendait jusqu’à la ceinture, et tombait comme un flot de neige sur les plis épais d’une robe noire qui l’envelop])ait de la tête aux pieds. Comme les ])rétres de l’Eglise grecque, il était coiffé d’une sorte de mitre de feutre noir; un long voile posé par-dessus et rejeté en arrière devait protéger le cou et les épaules du contact du soleil.
Hélas! nos dialogues badins avec les aimées de Senoubrès ne pouvaient plus servir ici. Pour être gais, nous nous efforçâmes de traduire les inscriptions grecques dont les murailles étaient décorées. J’eus même l’enfantillage de me rappeler tout haut Véjyimuthione d’une fable d’Esope; ce vieux souvenir de cinquième fit beaucoup rire ces messieurs, qui me parlèrent aussitôt un grec moderne que j’eus bien de la peine à reconstruire et à ne pas comprendre.
'O auüoç or,Xoï oTt que je n’en savais plus un mot
depuis mon baccalauréat.
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Le supérieur nous présenta aux autres moines du couvent, dont les plus importants étaient venus le rejoindre dans la salle de réception. Memes dialogues par gestes, mêmes sourires. Agés pour la plupart, leurs figures exprimaient la plus grande douceur; leur costume sévère leur donnait l’aspect de ces anciens patriarches de l’Eglise byzantine, dont les murs étaient ornés : tout leur attirail de prière se composait d’un énorme chapelet et d’un livre de psaumes écrit en grec et en arabe.
Le but que remplissent ces bons moines n’est pas seulement d’accueillir les voyageurs et les pèlerins, mais bien de se livrer à des études approfondies sur les ouvrages rares et sur les manuscrits incomparables qui se trouvent dans la bibliothèque du couvent.
Cette bibliothèque merveilleuse n’est ordinairement accessible qu’aux moines; mais notre qualité de peintres à la main, et surtout les magnifiques proportions de nos dromadaires officiels, aplanirent toutes les difficultés; le supérieur lui-même se fit un bonneur de nous y conduire et d’y épousseter pour nous les parchemins et les papyrus les plus curieux.
Lue Vie des Saints, entièrement décorée de peintures et de portraits, fit particulièrement notre admiration par la pureté du dessin et la vivacité des couleurs qui s’y rencontraient. Ces manuscrits, à eux seuls, méritent certainement le voyage, et nous ob-
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tînmes la permission de Taire de Jon^jnes stations au milieu de ces chefs-d’œuvre. La miniature à la gouache et les enluminures sur fond d’or ne m’avaient jamais autant intéressé, et je pris soigneusement des calques de plusieurs motifs de décoration de ces ouvrages admirables. On nous montra également les quatre Evangiles, entièrement écrits, paraît-il, de la main de renipercur Théodose. Les reliures sont aussi remarquahlcs , dans leur .genre, par la richesse et le goût qui s’y trouvent déployés; quelques-unes, en bois découpé, sont surchargées d’ornements d’argent et d’or du travail le plus exquis.
Mais nous n’étions pas venus exclusivement pour la bibliothèque; l’on prit jour pour faire une visite approfondie et en règle du reste du couvent et des lieux saints qui s’y rattachent.
En dehors de l’église principale, le couvent se divise en un nombre infini de petites cbapelles, qui sont toutes sous l’invocation d’un saint spécial ; reliées entre elles par des corridors, elles commu* niquent également avec chacune des cellules des Pères, en sorte que chacun a pour ainsi dire son petit oratoire particulier.
L’église principale présente elle-même l’aspect d’une basilique se décomposant en chapelles distinctes, et dont le jubé est séparé du reste de la nef par une muraille et des boiseries riebement ornées. Une ligure colossale du Christ domine la
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le chœur, entourée d’autres images brillamment peintes sur fond d’or dans le style des décorations russes. Des lampes de cuivre et d’argent, d’un trèsgracieux effet, descendent de la route, et firent sans doute la tentation de bien des pèlerins amateurs, car on ne laisse pas les visiteurs séjourner trop longtemps à portée de ces précieux objets d’art.
Il serait difficile de définir le style d’arcbitecture (]ui domine dans cette construction. Des arceaux en plein cintre, des chapiteaux lourds et évasés sur des colonnes courtes comme celles de Sainte - Sophie , tels sont les signes distinctifs de cette église, aussi byzantine ({uc romane , où les restaurations les plus modernes se rencontrent avec les débris des ornementations les plus primitives et les plus disparates. Les mosaïques viennent, dit-on, de Sainte-Sophie, et en considérant l’état de détérioration de cette dernière, cela est fort possible.
Tout à coup les moines qui nous accompagnaient prirent un air solennel , et nous prévinrent que nous allions être admis dans le sanctuaire où Dieu apparut à Moïse.
L’autel de cette petite chapelle est placé à l’endroit même du Buisson ardent; une veilleuse reflétée par une plaque d’or est l’emblème de cette apparition , et ce n’est pas sans des gestes terribles que le moine nous découvrit le voile qui cache cette petite lumière aux yeux des profanes.
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Cette chapelle est, sans contredit, la plus curieuse et la plus richement ornée. Des vitraux de couleur tamisent harmonieusement la trop vive lumière de l’extérieur, qui viendrait détruire tout le charme poétique de ce lieu sacré. Des tapis de Perse étaient sous nos bas : comme à la mosquée, nous avions dii quitter nos chaussures à l’entrée, et ce fut nos bottes à la main que nous nous présentâmes devant le Unisson ardent; Moïse le premier nous en avait donné l’exemple. Dieu, avant de se manifester, lui avait dit : N'aj)proçhez d^ich otez les souliers ^ de vos pieds J, car le lieu où vous êtes est une terre sainte. »
Telle est la biblique origine de cet usage, que les musulmans pratiquent encore aujourd’hui à la porte de toutes leurs mosquées.
Dans une des deux chapelles contiguës, placée, ainsi que le couvent, sous l’invocation de sainte Catherine, on nous fit voir deux coffres de bois qui renferment deux cercueils d’argent d’un travail et d’une richesse remarquables. Ces objets d’art, incrustés d’émaux, d’or et de pierreries, ont été donnés par la grande Catherine de Russie, et l’un d’eux contient les restes de la sainte dont cette impératrice portait le nom. L’autre châsse contient des bijoux d’or et des boisseaux de pierreries, dons et offrandes de pèlerins illustres ou de grands personnages moscovites. En présence de ces vrais trésors
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cl c!c CCS monceaux d’or, nous étions reportés au plus beau temps des contes de Perrault. Mous pensions à la bonne journée que feraient ici les Mandrin du désert, sans la vigilance des moines et sans les remparts formidables qui protègent leur couvent. Du reste, plusieurs tentatives d’assaut par surprise ont déjà été faites par les Arabes, qui n’ignorent pas que des richesses immenses sont accumulées là depuis des siècles. •
La porte de l’église est curieuse comme œuvre d’art : formée de panneaux de bois sculptés, c’est une véritable dentelle encadrant de merveilleux émaux rehaussés de ferrures argentées d’un brillant effet.
En sortant, les moines nous firent remarquer les niincs d’une mosquée dont l’autorité turque exigea la construction dans l’intérieur du couvent comme signe de sa suzeraineté reconnue. Les Arabes ne pénétrant jamais à l’intérieur, ce fragment de construction musulmane est sans utilité et dans l’état d’abandon le plus absolu, ce que le gouvernement tolère, pourvu que sa petite coupole «soit toujours surmontée du croissant du Prophète : rivalité de clocher et pure question d’amour-propre religieux.
Le lendemain, au pied du mont Horeb, je fis le pèlerinage de la roche miraculeuse qui, entièrement détachée des parois de la montagne, est considérée comme celle d’où Moïse fit jaillir de l’eau vive en la frappant deux fois de sa baguette.
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