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Cinq trous superposés indiquent les oritices par où l’eau sortit du rocher, et de longs sillons perpendiculaires creusés par l’écoulement de la source sont encore très-appréciables à l’œil. Un modeste jardinet a été planté non loin de là, et entoure une petite chapelle délabrée. A l’intérieur de ce petit sanctuaire sont accrochés une quantité de tableaux allégoriques des principaux passages de la Genèse et de la vie de Moïse. Des portraits de patriarches, plus effroyables les uns que les autres, viennent jeter une gaieté déplacée dans ce lieu saint.
Les moines étaient venus plusieurs fois nous rendre nos visites, et notre campement ne manquait pas d’animation; les nombreux renseignements qu’ils nous donnèrent sur le pays étaient du plus grand intérêt pour nous, et nous furent fort utiles dans le trajet qu’il nous restait à parcourir jusqu’à l’Akabah. Les moines, grâce à leurs aumônes et à leur érudition, sont très-considérés par toutes les tribus de la péninsule, qui viennent quelquefois les consulter et les prendre pour arbitres dans leurs différends.
Au moment de notre départ, ce furent eux qui mirent le holà et apaisèrent de graves contestations qui s’étaient élevées entre nos chameliers. Les moines du couvent avaient parlé, et tout s’était arrangé comme par enchantement.
La vallée que forment le mont Horeb (d le Sinaï
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en cet endroit, jouit par excellence de cette propriété désolante des pays de montagnes, où l’on éprouve les plus grands froids comme la plus grande chaleur. Nous avions déjà rencontré de la gelée blanche dans des anfractuosités de rochers qui la préservaient du contact du soleil; marcher sur de la imige par trente-huit degrés de chaleur nous avait fort étonnés, mais ce qui nous frappa encore davantage, ce fut le froid intense des nuits et des matinées, tant que les rayons du soleil étaient interceptés par les montagnes ; nous ne nous étonnions plus des pelisses fourrées des moines, ni des calorifères qui ornaient leurs cellules.
Notre première nuit au campement fut glaciale ; nos chameliers ayant été convoqués, on procéda à l’installation d’un feu colossal. Toutes les broussailles, débris, racines et arbustes de la vallée y j)assèrent; la llamme s’élevait à une hauteur démesurée au-dessus du camp et projetait des ombres fantastiques sur les flancs du Sinaï.
(]e spectacle était magnifique. Si Moïse était repassé par là, il aurait encore (Mé ses souliers et se serait prosterné pour écouter la parole du Très- Haut; mais il n’aurait entendu que de violentes récriminations sur l’Orient à la glace dont les voyageurs n’ont pas assez souvent parlé, et contre lequel on ne se prémunit jamais assez dans ces contrées, bizarres. Barda fm^ barddnn hetir! .le suis gelé!
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lel élait le concert qui sortait de ce buisson ardent. Mos pauvres dromadaires faisaient peine à voir : dans leur détresse, ils s’étaient couchés les uns sur les autres pour obtenir ainsi un peu plus de chaleur. Le matin nous trouvâmes notre eau gelée à douze centimètres d’épaisseur, et nous dûmes aller au couvent pour nous débarbouiller.
\otre séjour au Sinaï coïncidait avec une circonstance joyeuse, qui nous fit sortir momentanément du recueillement que nous nous étions promis de conserver jusqu’à la fin. C’était la fête de l’un de nous, de notre cher docteur, si éprouvé dans ses semelles de bottes. Nous lui devions cette réparation ou plutôt cette consolation ; pendant six jours le cuisinier et ses aides conspirèrent à la confection d’un festin sardanapalesque, qui devait anéantir désormais tous les préjugés possibles sur les privations et les souffrances de la vie au désert. C’était un démenti à donner à l’histoire , et nos estomacs durent faire bonne contenance.
Deux potages, quatre entrées, trois rôtis, salades, desserts variés, et surtout moutarde à discrétion. C’était un repas de noce de première classe , avec bombe glacée à la manne !
Au dessert de ce jour mémorable, et comme dans toutes les grandes circonstances , tous les joujoux de la société furent sortis des boîtes : la toupie , Jules, le loto, les cartes firent tour à tour la joie
(les enfants et des grandes personnes. Les vins les plus exquis avaient été débouchés et versés dans des verres de toutes les grandeurs ; on fît une poule formidable à l’écarté , où personne ne paya , et les chants les plus nationaux que la pairie ait jamais inspirés firent tressaillir les échos terribles de la montagne.
Les bons moines avaient été invités et n’avaient pas dédaigné de prendre part à cette petite fête. On fuma, on but, on chanta une bonne partie de la nuit, il ne nous manquait qu’un petit veau d’or. Les plus beaux tam-tams de la cuisine avaient été apportés, et le vacarme fut bientôt à son comble. C’était à en casser toutes les tables de la loi.
I^our expier cette vie de désordre et de ténèbres, le lendemain fut entièrement consacré à l’ascension périlleuse de la montagne sainte. Plusieurs de la bande reculèrent devant cette pénible opération, qui promettait une fatigue analogue à celle que nous avions éprouvée aux Pyramides. Là, sans le moindre Arabe pour vous enlever ni vous donner la main , il fallait procéder soi-même à l’escalade de chaque roche anguleuse et glissante.
Le Sinaï, essentiellement granitique, présente l’aspect d’une montagne hérissée de dents, d’aspérités et de crevasses dues à l’action du feu et à de violentes convulsions volcaniques. La coloration de ce granit est rouge du haut en bas, ce qui lui
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donne un aspect encore plus terri Me el encore plus imposant.
Les moines essayèrent bien d’y indiquer un escalier, mais ce travail de Cyclope était à refaire chaque année, à la suite de chaque fonte de neige et de l’écoulement des torrents qui entraînaient avec eux les pierres dont les Pères s’étaient servis pour organiser ce travail.
Pour installer un système de degrés dans la roche même, il aurait fallu employer la mine, et la poudre est trop rare et trop précieuse dans ce pays désert pour la faire servir à un travail aussi matériel.
Après avoir péniblement gravi la montagne d’Horeb, qui sert de contre-fort au Sinaï, nous commençâmes une ascension plus difficile que la précédente : le cbemin était moins indiqué que jamais, el les rocbes aiguës auxquelles nous nous cramponnions étaient de plus en plus glissantes. Nos bottes eurent fort à souffrir de ce voyage dans les airs, et nous nous demandions comment les pieds nus du saint patriarche avaient pu résister à ces lames de rasoir.
A moitié route , sur une petite plate-forme isolée, nous rencontrâmes le seul cyprès de la montagne qui sert de jalon aux voyageurs pour retrouver leur cbemin et pour savoir ce qu’il leur en reste à parcourir.
Nous nous assîmes en cet endroit, et une première balte nous permit .de reprendre haleine. Le
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Sinaï a la déplorable réputation d’étre peuplé de serpents et d’énormes lézards. C’est au froid intense qu’il faisait alors que nous dûmes la véritable faveur de n’en avoir pas vu un seul; à chaque roche où je m’accrochais des deux mains, je m’attendais avoir surgir l’un de ces vilains animaux; mais ils nous épargnèrent ce sérieux désagrément. Xous ne rencontrions en route que la plan te qui produit la manne et que les moines recueillent avec le plus grand soin.
La manne du Sinaï a la réputation d’étre bien supérieure à toutes les autres, et le couvent de Sainte- Catherine aurait obtenu plus d’une médaille si les Arabes avaient jamais pensé à faire la moindre exposition. Mais ils sont au-dessus de ces choses-là.
Toujours pour être hébraïques , nous goûtâmes a ce singulier aliment, qui a, du reste, la particularité de n’avoir aucun goût.
Peu a peu nous devions être arrivés à une hauteur très-satisfaisante, car nous entrions dans la région des neiges.
Il nous tardait de toucher au but. Ce ne fut pas sans peine; mais le spectacle (|ui nous attendait lahaut nous dédommagea largement des fatigues du voyage.
ïiC sommet du Sinaï forme un plateau presque uni, dont un des versants est à pic du haut jusqu’en has de la montagne, dans la direction de Thor.
De cette plate-forme , le panorama le plus étendu
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que j’aie jamais embrassé sc déroulait tout autour de nous : les deux bras de la mer Rouge et du golfe Arabique se reliant à l’extrémité de la presqu’île, et laissant apercevoir les rives opposées des deux mers dans un brouillard argenté qui se confondait avec l’eau. A notre gaucbe et à notre droite, les crêtes convergentes de toutes les chaînes sinaïtiques de la Péninsule.
Le mont Serbal et le Djebel-Catherine semblaient ^ dominer de beaucoup le Sinaï lui-même, quoique ne présentant pas un aspect aussi imposant que la montagne sainte.
Une dalle immense, formée naturellement, est indiquée comme l’endroit où Dieu apparut à Moïse et oïl les tables de la loi lui furent données.
Certes l’emplacement ne saurait mieux répondre aux récits de la Bible, et rien ne me lit une impression plus saisissante que ces rochers béants et taillés à pic jusqu’à la vallée de Rajihidim , où le peuple d’Israël attendait -le retour du saint patriarche.
De ce point, l’on montre remplacement où iUoïse, soutenu par deux lévites, étendait les mains pendant la bataille qui fit replier Amalec en bon ordre (levant les soldats d’Israël.
Une petite chapelle grecque est construite sur la plate-forme même où nous étions, et tous les dimanches un (les moines du couvent vient y officier; à quelques pas de là, les musulmans, jaloux des soiw
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venirs chrétiens attachés à la montagne , ont installé un commencement de mosquée en ruine aujourd’hui où ils montrent l’empreinte du pied du chameau du Prophète.
Cette ascension étant absolument impossible à nu dromadaire, cette empreinte est assez contestée, à moins que ce ne soit la semelle du Prophète luimème. Mais alors quel pied! !
Dans la chapelle grecque, qui est la grotte où Moïse se réfugia pour ne pas voir Dieu face à face, une pieuse légende montre également sur la muraille l’empreinte de la tête du patriarche terrifié. Ici, à en juger par l’empreinte, on ne peut pas s’écrier : u Quelle tête! mais : Quelle bosse il a di\ se faire ! ! îj
A l’aide d’un marteau géologique , qui ne me quittait pas plus au désert que les cravates à treize sous au Fayoum, je détachai des éclats de la plate-forme sacrée où Moïse s’était prosterné, et je rapportai ces précieuses reliques avec tous les autres cailloux historiques dont j’avais la manie d’encombrer ma pauvre malle, passée à l’état de carrière.
Après nous être rassasiés du spectacle grandiose que nous avions sous les yeux, nous procédâmes à un petit déjeuner où la manne n’entrait pour rien. Une vaste discussion religieuse s’entama au dessert sur le plateau même et fit une noble diversion aux fatigues de la journée. Il y avait du pour et du con-
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trc, et les théologiens les plus érudits n’auraient rien pu conclure de nos argumentations aussi subtiles qu’intarissables. Le café et les liqueurs ayant été abondants, la polémique faillit s’envenimer, et il nous fallut toute notre énergie pour ne pas nous précipiter mutuellement du haut de la montagne, où il s’était déjà passé assez de choses effrayantes sans y ajouter un nouveau drame.
L’un des orateurs eut le bon esprit de faire tourner en chansons cette conférence dans les nuages, et nous descendîmes tous d’accord... provisoirement, sur la hauteur de la montagne.
A mi-côte du Sinaï et avant de reprendre la descente du mont Horeh , on nous montra la roche sur laquelle le prophète Elie demeura pendant quarante jours, ayant pour toute nourriture les petits pains d’un sou que des corbeaux charitables voulaient bien lui apporter, sans avoir Lair de le faire exprès. Ce procédé de la part des corbeaux voraces m’a toujours stupéfait. Peut-être trouvaient-ils le prophète un peu maigre et voulaient-ils l’engraisser avant de le manger lui-même et sans pain.
Comme souvenirs, nous rapportions des branchages et des fleurs au campement , et notre retour fut salué par un second grand feu de joie et surtout de bois, où tout ce qu’il restait de buissons à brûler fut mis en réquisition par nos Arabes; les Bardânn^ hfirddnn ketir avaient recommencé, et on se roula
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de bonne heure dans ses couvertures avec une satisfaction sans exemple dans l’histoire.
La journée du lendemain fut passée au couvent, dont nous n’avions pas encore visité le jardin. Tous les arbres étaient en fleur ; ces grappes blanches et roses suspendues aux branches contrastaient singulièrement avec la désolation qui régnait alentour de ce petit paradis. La terre végétale qui en expliquait l’incroyable fertilité avait été rapportée d’Egypte à dos de chameau; on peut se faire une idée de la patience et du temps qu’il fallut aux moines du couvent pour arriver à ce résultat.
Des berceaux ombragés de vigne et disposés avec symétrie nous transportaient subitement dans une de ces villas trop bien peignées des environs de Paris.
Au centre, une porte basse semble devoir conduire à une cave. Cette ouverture justifie assez bien l’impression sévère qu’elle produit, car elle sert d’entrée à la nécropole des moines. Le savant Robinson , qui fut admis à y pénétrer, en a donné une description curieuse. C’est là que sont entassés les ossements des moines et des frères, dans deux salles distinctes. Les os de chaque squelette, ayant été désarticulés , sont rangés par catégories, les têtes à part, les tibias ensemble, et ainsi de suite pour chaque membre. Les patriarches seuls sont conservés en entier dans des sortes de boîtes qui rappellent les sarco-
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phages des momies égyptiennes. Quelle confusion, que d’erreurs, lorsqu’il s’agira de retrouver sa tète ou sa jambe gauche pour se trouver au grand rendezvous de la vallée de Josaphalü!
L’époque où nous nous trouvions ne nous permit pas de goûter aux fruits de ce délicieux jardin, où un échantillon de tous les arbres semble être réuni ; mais, à en juger par les fleurs, la prochaine récolte faisait concevoir les plus belles espérances. A défaut de fruits, les Pères nous. offrirent des légumes qui eurent un succès énorme, vu la privation réelle où nous étions de toute espèce de verdure depuis notre départ du Caire. Ils nous donnèrent à chacun .un petit sac de manne et un petit tube de fer-blanc rempli du miel des abeilles de la montagne sainte.
En considérant cette petite congrégation de religieux qui, perdus dans les montagnes, ne manquent de rien et offrent môme l’hospitalité très-largement, on peut se demander d’où leur viennent cette aisance et cette allure tranquille au milieu de contrées aussi absolument désertes.
Les revenus du couvent proviennent de fermes que la communauté possède dans l’île de Chypre et en Crète; en outre, de riches dotations lui ont été faites par plusieurs impératrices de Russie et par de riches pèlerins.
Ce n’est pas sans raison que les Arabes convoitent depuis longtemps les valeurs considérables qui y
sont accumulées ; mais la Russie tout entière veille sur le couvent, et serait sévère pour les indiscrets.
La veille de notre départ, nous allâmes faire une visite d’adieu aux bons moines; nous avions fait leur photographie, et nous avions échangé les gages d’une cordiale fraternité : nous dûmes nous conformer aux usages et aligner nos noms sur le registre où sont recueillies les signatures des pèlerins qui honorent le couvent de leur visite. Nous nous y retrouvâmes en pays de connaissance : les noms parisiens brillaient comme des étoiles au milieu d’un salmigondis de touristes plus anglais les uns que les autres, et nous pûmes constater que -les Français sont en minorité au nombre des visiteurs du Sinaï.
Par la même occasion, on nous montra le paraphe du général Ronaparte au bas d’un fîrman écrit de sa main, et qui assure au couvent une protection dont le prestige n’est pas encore effacé parmi les tribus de la péninsule.
Enfin, les poches bourrées de friandises immangeables , nous dûmes nous arracher à cet antre d’hospitalité; nous y laissâmes un bakchich qui compensait largement les consommations faites par nous, et nous nous quittâmes enchantés de nos procédés réciproques.
« Lorsque vous reviendrez, nous dit gracieuse-
MOINES L) L' C O U V E N T DU S I N A ï .
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ment le supérieur, je vous ferai goûter d’un petit cru que je fabrique moi-méme. «
Toïb! taïb! taibl
« Lorsque vous passerez par Boiigival , lui répoiidîrnes-nous , nous vous ferons canoter, et nous vous présenterons à la Grenouillère. «
Persuadé que c’était une personne de haut parage, le bon Père nous exprima toütc sa reconnaissance pour une faveur dont il se croyait indigne.
Sa présence influente ne fut pas inutile pour décider nos cliameliers cà partir ; ce dernier parcours jusqu’à l’Akabali devait les éloigner de leurs tribus, et ils n’étaient pas plus zélés qu’il ne fallait pour le cbargement de nos formidables bagages.
Le IVadi-Saal J par où nous reprîmes notre route, ne nous offrait rien de bien nouveau, si ce n’est la perspective d’une nouvelle série de gorges étroites et de wadis semblables à ceux que nous avions déjà suivis en venant. Les Arabes lui donnent pourtant une grande importance, car cette vallée renferme le tombeau d’un scheik très -vénéré. La possession du marabout du sebeik Saleh est, nous dit-on, un éternel sujet de guerre entre les tribus jalouses de ce corbillard privilégié.
Le pays est pourtant d’un aspect moins désolé que la partie de la péninsule qui sépare le Sinaï de la ville de Suez; Des tamarix, de nombreux buis-
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sons au feuillage gris et tremblotant remplissaient (le gaieté nos dromadaires. Nous ne partagions pas encore cette joie. Etait-ce la tristesse d’avoir (juitté les bons moines, ou l’apprébension de nous avancer dans des régions plus inconnues? Le vent était à la monotonie , et le premier campement fut une longue séance de sommeil pour toute la caravane.
Comme les Hébreux dans le désert, nous avions eu notre petit accès de découragement; mais cela ne dura pas. Le IVadi-Schkattah' now^ ménageait pour le lendemain une surprise merveilleuse.
Au débouebé de la vallée , les montagnes semblaient dévier tout à coup de leur direction, et, s’élargissant de chaejue côté, faisaient place à une plaine immense de sable blanc et rose.
Une ville indienne avec ses tours , ses pagodes , ses minarets et ses dômes, se trouvait subitement devant nous. Des gradins étagés servaient de socle à ces gigantes(]ues constructions , ^et en doublaient pour l’œil l’effet prodigieux. Il ne manquait que des éléphants pour compléter l’illusion, car c’était à une montagne naturelle que nous avions affaire.
Des terrasses superposées et des détails de sculpture se dessinaient si nettement, que nous eûmes la pensée de faire un long détour pour nous approcher de la montagne et toucher du doigt l’erreur de nos yeux.
L’organisation de nos étapes jusqu’à l’Akabah ne
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nous permettait pas (Je séjourner en cet endroit, et ce fut à notre grand regret, car nous aurions l)ien voulu rapporter plusieurs études de ce merveilleux panorama.
Cette Ilabylone semblait entourée de murailles colossales flan(|uces de tours crénelées; elle se perdait ainsi jusqu’à l’horizon dans une autre série de plateaux de tons beaucoup plus ardents, qui contribuait à rendre plus naturel ce mirage d’une ville immense adossée à des montagnes encore plus élevées.
Le Wadi-Aiii y que nous diirnes gagner le même jour, n’offrait, comme compensation au magnifique spectacle que nous quittions, que la perspective d’une source abondante ombragée de palmiers, et où nous aurions pu nous baigner au besoin. Mais cette eau limpide cachait un danger dont nous nous aperçûmes heureusement à temps : elle contenait des myriades de sangsues imperceptibles qui auraient pu opérer sur nous de la façon la plus désastreuse. Nos dromadaires et nos chameaux , qui n’y regardaient pas de si près, s’en donnèrent une indigestion, et nous eûmes bien du mal à leur faire comprendre que nous avions hâte de rejoindre la mer, pour nous plonger , nous aussi , dans une eau rafraîchissante mais dépourvue d’insectes nuisibles.
A notre insu, nous fuyions les sangsues pour tomber plus mal encore , car cette partie de la côte du
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golfe de TAkahah est littéralement infestée de requins. Du reste, ce ne fut qu’après notre second bain que les Arabes eurent la précaution de nous en prévenir, car lorsqu’on est chamelier on ne peut pas penser à tout à la fois. Ces bords dangereux doivent cette faveur à la nature poissonneuse de cette partie du golfe. La limpidité de l’eau et sa tranquillité permettent de voir le poisson même de la rive, et c’est dans ces conditions que les Arabes le pêchent à la ligne, au filet, et pour ainsi dire à la main.
L’aspect de la côte est absolument différent de celui des bords de la mer Rouge en venant de Suez ; ce ne sont plus ces horribles cailloux et ces roches aiguës, mais bien un sable fin et rose qui fait penser à la plage de Trouville.
Des coquilles aux reflets les plus variés jonchent le sol et semblent être d’énormes fleurs apportées par les flots. C’est là que nous rencontrâmes en trèsgrande quantité des blocs de corail en formation, véritables éponges écarlate du plus brillant effet, et qjii sont, paraît-il, en telle quantité, que c’est à ce capitonnage peu élastique que la mer aurait emprunté son nom de mer Rouge.
Ces parages jouissent d’une quantité suffisante de sources et de terre végétale pour y attirer des Arabes en villégiature. Leur industrie consiste exclusivement dans la pêche des innombrables poissons de cette mer, plus calme qu’un lac. Dès le pre-
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mier jour de noire arrivée , deux pêcheurs se présentèrent à nous en costume, c’est-à-dire vêtus de leurs filets et d’une longue ligne de fond pour la grosse bête.
Ils devaient appartenir à la tribu des Beni-guenons, car nous n’avions jamais pensé que l’homme pût se J rapprocher autant du singe; leurs gestes saccadés, leurs yeux clignotants et la contraction effrayante de leurs mâchoires lorsqu’ils parlaient nous firent hésiter, au premier abord, à les considérer comme nos frères; mais les ayant vus de dos, il ne nous était plus permis d’en douter.
Nous eûmes la naïveté de vouloir payer leur poisson avec de l’argent, mais ils ne voulurent lâcher leur marchandise que contre des denrées alimentaires; nous n’avions pas réfléchi que l’absence absolue de poche qui les affligeait ne leur permettait pas d’avoir de porte-monnaie sur eux. - ♦
Ces deux gorilles nous intéressaient beaucoup, c’étaient de vrais sauvages; nous les fîmes manger, et considérant qu’ils devaient boire en mangeant, nous fîmes apporter une gargoulette d’eau fraîche.
« Merci, répondit le pêcheur, bu hier! »
Nous nous attendions peu à cette leçon de sobriété, et il paraissait si convaincu de sa réponse que nous nous serions fait un scrupule d’insister.
Il se décida pourtant à goûter un petit verre d’eau-de-vie qui probablement lui fit voir le ciel
entr’oiivert, car dans sa joie il faisait des bonds à décourager Auriol.
Rôtis sur des pierres brûlantes qui leur étaient appliquées comme des sinapismes, les poissons étaient excellents. Nous voulûmes faire comprendre à nos deux singes que nous serions heureux d’en voir d’autres, mais que comme nous devions poursuivre notre route, ils n’avaient qu’à nous accompagner ; nous les gorgerions de nourriture, moyennant quoi ils seraient attachés à la caravane comme grands pécheurs ordinaires de Nos Majestés.
Cela leur allait assez; ils acceptèrent et partirent aussitôt dans la direction où nous devions camper, pour avoir le temps de pêcher avant notre arrivée. Véritables grenouilles, ils sautaient dans l’eau, disparaissaient, puis revenaient sur la rive constater le contenu de leurs filets.
Cette pêche nous amusait beaucoup , et tout en marchant nous les suivions du bord, quand tout d’un coup ils nous firent signe d’approcher, en nous indiquant un point où nos yeux peu expérimentés ne distinguèrent d’abord qu’une masse grisâtre qui flottait entre deux eaux. C’était une raie immense, pouvant mesurer cinq mètres; presque échouée, elle happait au passage les mille petits poissons qui peuplent les rives. Les Arabes la cernèrent adroitement, et n’ayant d’autres lignes que nos revolvers, nous fîmes entrer nos dromadaires dans l’eau; ils en
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avaient jusqu’au poitrail, et nous allions foudroyer le poisson à bout portant, lorsque d’un seul bond la raie se dégagea et gagna le large, à l’ébabissement général.
Pécher au pistolet et à dromadaire est certainement un cas nouveau à enregistrer dans les annales de la pisciculture.
Un nouveau spectacle attira bientôt notre attention : à une distance très-rapprocbée , des bandes de petits poissons argentés s’élevaient au-dessus de l’eau, disparaissaient et reparaissaient plus loin, semblables à des nuées de papillons ; la présence des poissons chasseurs expliquait ce singulier manège, par lequel ces pauvres bêtes essayaient de dépister l’ennemi et d’échapper à sa poursuite.
A cette hauteur du golfe, nous avions devant nous une charmante petite île où les ruines d’un château fort et d’un couvent sont encore assez bien conservées : elle se nomme Kourièh. C’était un point stratégique important jadis , à l’époque où le golfe de l’Akabah était plus fréquenté et servait de passage à toutes les caravanes venant de l’Arabie et de l’Inde.
Malheureusement c’est là que les requins ont établi le centre de leurs opérations, et de nombreux accidents sont arrivés en cet endroit par l’imprudence des voyageurs qui avaient voulu tenter de traverser la distance qui sépare cette petite île de la côte. Nous nous y baignâmes pourtant, mais avec
les plus grandes précautions. La petite bande s’était improvisé des faux nez, pour induire en erreur les requins voraces.
C’était notre avant-dernière étape avant de gagner l’Akabah , et notre impatience d’arriver nous fit malheureusement traverser un peu trop vite cette partie ravissante du golfe, qui méritait un plus long examen. Les montagnes qui viennent mourir jusque dans la mer présentent ici l’aspect le plus imposant par leurs grandes lignes horizontales, car ce ne sont plus ces cimes anguleuses ni ces rochés béantes et fracturées des wadis , mais bien d’immenses plateaux superposés les uns aux autres, laissant passer de temps en temps des échappées d’un sable qui de loin ressemble à de la neige par son étonnante blancheur. La coloration rose des terrains, le ton gris perle et vert tendre des buissons, donnent à ce paysage un aspect des plus harmonieux et des plus doux. C’est là que nous rencontrâmes pour la première fois des palmiers cloumes dont les mille branches greffées sur un seul tronc principal donnent à cet arbre une forme très-pittoresque et trèsétrange. Il produit des fruits, sortes d’amandes, que nous essayâmes en vain de manger, mais auxquelles des Arabes attribuent des propriétés préservatrices contre les maladies et surtout contre le mauvais œil.
i\ous arrivions au terme du voyage et nous n’a-
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vions (l’yciix que pour l’autre rive du golfe, où la ville de TAkabah se dessinait au loin à l’entrée d’un nitignifique bois de palmiers. Notre attention fut cependant détournée par de singuliers tas de pierres rangées symétriquement en travers du passage que nous suivions.
Dans un pays où les montagnes touchent le ciel et sont d’infranchissables barrières entre chaque tribu, les Arabes éprouvent le besoin d’installer encore des petits tas de cailloux pour définir mieux la limite exacte de leurs petits États respectifs.
Ayant sauté à pieds-joints ces modestes barricades de carton, nous cessions d’être sous la sauvegarde du sebeik qui nous avait accompagnés jusque-là. Nous entrions sur un nouveau territoire, et nous allions avoir à compter avec de nouvelles autorités civiles et militaires beaucoup plus sérieuses.
Renverser un de ces petits murs mitoyens serait le prétexte suffisant d’une déclaration de guerre et le signal de représailles sanglantes dans toute la contrée.
Aussi, étant assez édifiés sur la Valeur de ces plates-bandes, nous en finies désormais le tour avec respect toutes les fois que nous en rencontrâmes, sachant par avance avec quels vilains messieurs nous allions nous trouver.
En franchissant ces derniers obstacles, un incident alcoolique vint nous attrister, en raison de la
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gaieté qu’il avait inspirée à notre drogman et à quelques-uns de nos serviteurs. La cantine aux liqueurs fortes était tombée du chameau qui la portait, et le cognac avait pris son essor... Mais au milieu de ce récit dramatique, les gestes extravagants du narrateur nous firent comprendre que c’était spécialement par le goulot de la bouteille que notre eaude-vie s’était évadée, pour aller se perdre dans l’estomac du drogman. La pensée que nous allions traverser des tribus insoumises lui avait peut-être inspiré ce stratagème pour se procurer une dose d’énergie a la hauteur des complications qui pouvaient se présenter.
Dans son enthousiasme bachique, le drogman nous prit pour confidents , ne craignant pas de nous expliquer lui-méme comment il s’arrangeait pour ne pas payer les chameliers et pour voler consciencieusement les voyageurs. Nous sûmes du reste profiter de ces révélations intéressantes. Son imagination orientale, complètement débridée, se livrait à tous les dévergondages possibles : en le poussant un peu, nous arrivâmes à des confidences inconcevables sur sa vie privée. Lorsque j’irai à Paris, disait-il en frappant à tour de bras sur son dromadaire, je serai dans une calèche de bois de cèdre, attelée de douze chevaux, et un dromadaire pour femme, et nous irons comme cela jusqu’à Londres, ventre à terre, et... Le dieu des ivrognes le pro-