‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 43 sur 47 · L\E VILLE MONOLITHE · texte numérisé non relu

L\E VILLE MONOLITHE

j’étais nez à nez avec la plus hideuse apparition (|ue l’on puisse imaginer.

Sur la face de cet être indéfinissable, un masque fait de peau de bête ne possédait d’humain que deux trous ménagés pour les yeux; une bouche artilicicllc était grossièrement peinte, un peu au-dessous, sur cette enveloppe livide, et affectait une grimace repoussante. Comme pour couronner cette laideur, une perruque de crins tressés formait une corne proéminente sur le front, pendant que deux énormes houppes de même nature descendaient symétriquement de chaque côté des oreilles. On n’aurait pu composer un plus hideux assemblage, et jamais cauchemar ne m’avait produit une aussi forte impression de malaise.

Pourtant le monstre que j’avais sous les yeux était bien une femme, peut-être jeune, peut-être jolie, à n’en juger que par ses petites mains.

Mais c’eût été madame Nossar Scheik elle-même que je n’aurais pas insisté, et je m’enfuis comme si j’avais vu le diable en personne.

Oreilles de chien, bosse de licorne, masque de peau, tels sont les singuliers accessoires de la coquetterie bédouine, qui consiste sans doute à effrayer les voyageurs, à l’instar des mannequins chargés d’effaroucher les moineaux dans les cerisiers.

SORTIE DK PÉTRA.

Des brigands pour de bon. — Moment critique. — Projets de vengeance. — Le IVadi- Arabah et un océan de fleurs. — Rebédouins-re voleurs. — Hébron. — Partant pour la Syrie... .Au revoir et à bientôt.

Le lendeiîiain était le jour du départ; aussi cette douce pensée nous remplissait-elle de gaieté. Nous comprenions rempressement que nos amis les Anglais avaient déployé à fuir ce repaire de brigands, et nous nous disposions à faire de même. De grand matin, quoique très-humides, les tentes furent chargées sur les chameaux, et le,drogtnan organisa les bagages par groupes, que nous suivions de façon à, pouvoir les surveiller et les défendre au besoin.

D’après les conventions faites, le scheik Xossar devait nous accompagner jusqu’à la sortie de la ville et jusqu’au dernier défilé, non que ce fut un honneur pour nous, mais pour nous protéger contre les affreux Bédouins, qui ne se faisaient pas prier pour* nous suivre, et qui auraient saisi la plus petite occasion de nous dévaliser après nous avoir tendu quelque piège.

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Au dernier moment, le sclieik avait refusé son concours, prétextant que son cheval était trop loin; sur l’ordre impérieux de notre colonel, il s’y résigna, manifestant hautement sa mauvaise humeur : les autres scheiks, armés de pied en cap, lui servaient d’état-major, et ne semblaient pas remplis de meilleures intentions à notre égard.

D’où venait ce mécontentement si particulier contre nous, qui avions laissé henoîtement vider nos cantines et payé largement le prix de notre |)assage sur leurs terres, suivant leur tarif?

C’était bien simple*: le bakchich qu’ils auraient considéré comme suffisant de la part de voyageurs ordinaires, devenait insuffisant de la nôtre; car ces admirables voleurs nous avaient, eux aussi, jugé d’après les superbes dromadaires du vice-roi qui nous avaient conduits jusqu’à l’Akabali , et que nous avions eu le regret de quitter si tristement pour les petits chameaux maigres de Mohammed - Gadd. Telles bêtes, telles gens, voilà le raisonnement de ces pillards, qui vous estiment et vous rançonnent d’après le rang et la valeur de vos montures; ils voulaient donc un bakchich supplémentaire, un bakchich en raison des bosses officielles sur lesquelles nous avions eu l’honneur de naviguer.

Scheiks, bergers et Bédouins de toute nature réclamaient de l’argent avec obstination ; ils escortaient en masse chacun de nos malheureux chameaux et

PÉTRA

semblaient vouloir, à un moment donné, s’opposer à leur marche. Sur un geste d’un seul des scheiks ils pouvaient nous fermer la route, et malgré la plus héroïque résistance, pas un de nous n’en serait sorti vivant.

Malgré leurs fusils en mauvais état et leurs sabres ébréchés, ces canailles pouvaient tuer notre drogman, et dans l’ignorance où nous étions des chemins à travers ces précipices et ces gorges .inextricables, nous aurions eu à soutenir une lutte des plus inégales.

L’orage grondait derrière nous et faillit éclater.

Nossar, le scheik de Pétra, descendit de son petit cheval, et la lance à la main, il s’avança vers notre , colonel, lui faisant comprendre qu’il voulait encore de l’argent. Celui-ci tira simplement son porte-monnaie de sa poche et lui montra en souriant qu’il était vide; le scheik resta ébahi. Il s’attendait à tout, -excepté à cela. Son éblouissement fut tel qu’il resta la bouche ouverte, planté comme un pieu ou plutôt comme deux pieux, puisqu’il avait sa lance à la main.

Afotre colonel porta le coup de grâce à l’ahurissement du scheik en ôtant son propre manteau et on le lui offrant; s’il n’avait été calé dans ses bottes, Nossar se serait affaissé sur lui-même.

Mais la fête n’était pas encore finie; revenu bredouille de sa mission, le scheik avait essuyé les re^.

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