‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 5 sur 47 · DE \A CAKE DE LYON AUX AIGUILLES DE CLEOPATRE · texte numérisé non relu

DE \A CAKE DE LYON AUX AIGUILLES DE CLEOPATRE

La colonne de Pompée. — Le canal Mahrnoiulicli et les moustiques.

«Stop!!! « s’écria riioinnic à turban que nous avions embarqué càAIessine comme pilote: tel fut le véritable coup de tam-tam qui nous annonçait à la fois et la fin de cette ennuyeuse traversée et le lever du rideau de cette grande féerie qu’on appelle un voyage en Orient.'

Les trois coups étaient bien frappés pour nous, mais le rideau ne se levait pas, car une brume épaisse obscurcissait l’horizon de la façon la plus désobligeante. Le soleil se faisait attendre comme un roi qui se sent dans le plus beau de ses royaumes et qui veut éblouir scs invités; d’interminables fusées jaillirent tout d’un coup de l’iiorizon, jusqu’au moment où son disque se fut complètement décidé à sortir de l’eau.

La cote d’Afrique nous apparut alors sous l’aspect d’une longue paille dorée flottant au loin.

Nos imaginations devançant la marche du navire, c’était à qui découvrirait le premier les objets les

LE FAYOE.M.

plus iinpcrccplil)les : Vois-tu ceci..., vois-tu cela...? Ce sont (les palmiers... Non, ce sont des chameaux... Non, car c’étaient des moulins à vent.

Ce matin-là, la petite bande déjà nommée déploya une agitation plus bruyante que de coutume, et le bruit infernal de la chaudière n’était rien à côté des exclamations de joyeux enthousiasme dont elle ahurissait le reste despassagers : ce Vois-tu les grenouilles? disions-nous à notre cher empailleur. — Un peu , répondait-il, je crois qu’elles ont des turbans, w Car notre naturaliste en titre n’avait qu’un défaut, c’était d’ètre myope comme toutes les taupes de la Théhaïde.

Le pilote, le navire, tout allait bien, et comme par enchantement nous nous trouvâmes enfin tout portés au milieu de ce port magnifique derrière lequel est située la ville d’Alexandrie.

La canne, le bâton, ou la lutte à main plate au choix, sont les premiers exercices de gymnastique auxquels tout Européen doit se livrer avec les indigènes qui envahissent le navire, sous peine de voir chacun de ses colis voltiger d’épaules en épaules dans les directions les plus variées.

Adha-Anna, qui avait été cuisinier de notre colonel dans sa première campagne d’Egypte, simplifia le débarquement de nos bagages et de nous par-dessus le marché.

Se présenter au visa des passe-ports, faire passer

DE LA GARE DE LYOX Al X AIGUILLES DE CLÉOPÂTRE, r, (les cartouches pour des conserves anglaises, et nous débarbouiller à l’iiôtel , furent l’affaire d’un instant.

Nous étions impatients de grouiller nous-mêmes dans ces rues étroites où tout semble rouler comme les cailloux d’un torrent; on s’y marche sur les pieds par principe, et l’on s’y bouscule par conviction religieuse: les ânes, les chevaux, les dromadaires y tiennent le haut du pavé et des trottoirs; le reste de la rue appartient librement aux piétons, aux femmes entortillées de leurs longues robes bleues et (jui portent des fardeaux invraisemblables , à moins (ju’elles ne traînent une guirlande d’enfants suspendus en grappe après leurs haillons.

L’hôtel mit à notre disposition deux calèches d’origine européenne et qui auraient figuré avantageusement à la porte d’une mairie. 11 en fallut trois pour nous contenir tous; la noce partit donc au grand trot pour admirer ce qu’il reste à voir d’intéressant à Alexandrie , malgré les efforts des habitants pour en faire une succursale de Marseille, Ses rues alignées, ses maisons à volets verts, le gaz, les vitrines des photographes et la signature rouge de Nadar, jettent un grand froid sur l’idée première que l’on se fait d’une ville égyptienne si remplie de souvenirs historiques.

Après avoir traversé des quartiers plus pittoresques, c’est vrai, mais où la police doit avoir bien

du fil à retordre, nous arrivâmes au pied’ de la classique colonne de Pompée...

Ayant trente mètres de hauteur, vingt-deux mètres de fût et neuf mètres de circonférence, cette colonne monolithe est en granit rouge d’un style corinthien douteux... Assez!!!

Ce fut l’éparque ou consul -préfet Puhlius qui eut la poigne de la faire élever un beau matin , dans un accès d’admiration pour l’empereur Dioclétien. Ce que cette colonne offre sans contredit de plus remarquable au point de vue de l’art, c’est la collection de mendiants qui sont autour et qui a cor et à cri vendent des débris fabuleux de ce monument presque intact. Mais une carrière de granit rouge n’est pas loin, et il y a encore de beaux jours pour les amateurs de cailloux historiques.

Enfin, après avoir accompli ce pieux pèlerinage, nous gagnâmes à pied un campement d’Arabes Bédouins, qui était en station de passage près d’Alexandrie. C’est là que pour la première fois nous approchâmes de ces types étranges, que nous devions étudier plus à fond dans notre expédition au désert. Nous venions d’y goûter par gourmandise anticipée et mal nous en avait pris, car le soir même nous devions nous apercevoir des locataires irritants que nous en avions rapportés. Nos calèches nous conduisirent de là sur les bords du grand canal

DE LA GARE DE LYOX AUX AIGUILLES DE CLEOPATRE. 7. Mahmoudièh; ce travail immense est l’œuvre de Méhémet Ali : sur un parcours de soixante-dix-huit kilomètres, il offre trente mètres de largeur à la circulation des barques de toute l’Egypte et est l’artère principale qui relie le Caire à Alexandrie.

Son importanceconiinerciale est de premier ordre, et grâce à lui l’exportation des blés et l’importation des produits de l’Occident se font sur une ccbelle colossale. Mais il n’est pas seulement une source inépuisable de richesse commerciale, il est aussi le plus gai , le plus riant des sites qui nous aient frappés jusqu’alors. C’est là, en effet, que nous apparurent pour la première fois ces trésors de végétation exotique qui nous avaient fait croire que les Mille et une nuits n’étaient jamais arrivées. Des allées interminables de tamarix et de citronniers ombragent les rives du canal ; des villas princières semblent s’étre donné rendez-vous à ce tour du lac oriental et viennent mèlerleurs bariolages bleus, jaunes et rouges à cette gamme indéfinie de toutes les verdures, depuis le gris perle de l’aloès jusqu’au vert émeraude des bananiers. C’est sur ces rives enchantées que sont remisées les embarcations de luxe et de plaisance des princes et des pachas pour leurs excursions sur le Xil , dont le grand canal n’est qu’une dérivation navigable.

Les longues dahahièhs aux couleurs variées semblent atteindre le ciel du bout de leurs vergues

élancées, pendant que des radeaux de construction antique sont remorqués par les animaux les. plus mélangés. Tantôt c’est un âne et un chameau attelés ensemble ; tantôt c’est un cheval aux formes élégantes, doublé d’un buffle à lourde allure. Partout des volées de pigeons, qui semblent être les propriétaires de l’endroit, et rendraient des points aux moineaux de Paris pour l’effronterie avec laquelle ils viennent se percher jusque sur les animaux et leur emprunter de la nourriture.

Les équipages qui se croisent, les avalanches d’ânes ornés de cavaliers qui se bousculent, les longues files de dromadaires, tout cela nous avait transportés d’admiration et nous avait fait vite oublier les becs de gaz de la place des Consuls, où en l’honneur du vice-roi les chevaux de bois attendaient l’amateur, comme sur l’esplanade des Invalides.

Nous passâmes presque par hasard dans la rue où habitent les Aiguilles de Cléopâtre. D’abord, ces deux obélisques ne sont plus qu’un pour l’œil du voyageur.

L’un de ces deux monuments est littéralement enfoui sous des décombres de toute sorte, et la seconde aiguille, enterrée à moitié, a l’air d’étre tombée dans la cave de son appartement, en cherchant sa sœur probahlement. Les hiéroglyphes qui en font l’ornement sont assez bien conservés, et font remonter à Toulhmès III, de la dix - huitième dy-

DE LA GARE DE LYON AUX AIGUILLES DE CLEOPATRE. 9 nastie , l’époque où ces deux obélisques furent placés en sentinelle à la porte du temple du Soleil. Cléopâtre, qui ne reculait devant aucune dépense, les fît venir de Memphis à Alexandrie pour l’ornement d’un temple qu’elle fît construire assez grand, à César, et à ses frais j en dépit des mauvaises langues du pays.

Si au commencement de ce chapitre j’ai absolument négligé de mentionner la gare de Lyon , qui fut pourtant le premier monument qui nous apparut en quittant nos foyers, c’est que cet édifice manque entièrement d’intérêt et d’hiéroglyphes, ce qui lui serait un titre à l’admiration des Alexandriotes , qui semblent détester tout ce qui pourrait faire croire chez eux que l’on est en Egypte.

Aussi avions-nous hâte de quitter cette ville de province , qui n’est en somme que l’antichambre inévitable du Caire, comme dans un appartement mal combiné où il faut passer par la cuisine pour entrer dans le salon.

Autrefois, le canal Mahmoudièh était la voie la plus directe pour se rendre d’Alexandrie au Caire. Aujourd’hui il y a un chemin de fer, des gares et des stations comme de Paris à Rueil ; mais le service n’est pas très-régulier : il est même trop artistique, car le train ne partait que de temps en temps, et nous avions hâte d’arriver.

Notre première nuit à l’InMel d’Alexandrie avait

été désastreuse , et les moustiques avaient dû en être malades, à eu juger par l’orgie de piqûres qu’ils s’étaient offerte à nos dépens , ce qui n’avait fait que redoubler notre désir d’aller plus loin.

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