A LA VAPEUR
Damanhotir, — Kafr-Zmjad ou un buffet dans le désert. — Les voilà! ! ! — Xous y sommes.
Par un lioureux hasard, et sans que le vice-roi ait eu besoin de s’en occuper, le train était parti.
Nous roulions incrustés dans des wagons dits de première classe, ressemblant assez à d’anciennes boîtes de joujoux, ornés de glaces et de peintures aussi modernes que ridicules , lorsque Dcimanhour fut la première station qui vint égayer notre situation'de colis humains, dont l’administration se garderait bien de répondre. Ce fut le premier village égyptien qui s’offrit à nous dans toutes les conditions requises pour nos yeux de peintres d’Orient : les maisons, en terre ou en briques sèches, s’adossaient sans ordre les unes aux autres, ne laissant pas la possibilité d’établir là où commençait le paysage, là où finissait le village, tant cette couleur de terre était uniforme et grise.
Un minaret élégant sortait comme une apparition de cette série de petites boîtes ; quelques bouquets de longs palmiers se balançaient tristement au-dessus de ce village, véritable cimetière au premier abord.
LE l'AYOUM.
L’heure du jour contribuait, du reste, à cet aspect funèbre d’une ville en ruine, car tous les habitants dorment ordinairement à cette heure torride. Quelques femmes seulement avaient bravé les ardeurs du soleil pour venir vendre aux portières les produits de leur industrie, ou les rafraîchissements les plus primitifs : les oranges, les œufs frais, Varahi et le lait de chamelle remplaçaient ici orgeat, limonade, bière traditionnels, et trouvaient de nombreux amateurs dans les wagons de quatrième et de cinquième classe, où la population ruminante, chameaux et chameliers, est impitoyablement entassée par couches.
Kafr-Zayad nous offrit, comme huffet, quelque chose de beaucoup plus confortable et aussi de beaucoup plus cher; mais, comme pittoresque, un ensemble moins heureux que celui du villages de Damanhour.
Un coup de sifflet presque européen dans ses intonations nous remit en marche, et l’aspect du pays se modifiant, nous sentîmes que nous entrions au cœur de l’Egypte, dans ces terres de culture qui en font l’inépuisable richesse; c’était à l’époque où les blés sont encore verts : aussi fûmes-nous singulièrement impressionnés de traverser ces steppes d’herbages que nous nous figurions n’exister qu’en Hollande. Des hérons blancs , comme des papiers semés à plaisir, tranchaient d’une façon bizarre sur le ton monotone de cette fertilité agricole.
A LA VAPEUn.
Peu de palmiers, d’iniiomhrahles travaux d’irrigatiou , et toujours des horizons de verdure : c’était presque irritant. Un seul de nos compagnons, originaire d’Utreclît, semblait s’épanouir devant cette profusion d’herbe sans le moindre coquelicot pour égayer l’œil. Mais notre attention fut agréablement captivée par la variété infinie d’oiseaux qui semblaient accompagner le train. Des bandes de canards , des éperviers , des pygargues, des aigles, SC succédaient sans interruption , et semblaient avoir établi une concurrence parallèle au trajet que nous parcourions.
Les- milliers de petits cours d’eau qui sillonnent intelligemment ces terres sont encombrés d’oiseaux de toute espèce, des échassiers de toute grandeur et des animaux de toute nature, qui semblent vivre dans la meilleure intelligence du inonde, malgré le disparate de leurs proportions et de leurs habitudes. D’adorables petits sic-sacs (vanneaux armés) voltigent comme des papillons , pendant que d’énormes grues s’épluchent le cou avec une patience de liénédictin. Les dromadaires et les buffles, qui se rencontrent à chaque instant sur des chemins parallèles à la voie ferrée, regardent béatement passer les trains avec l’impassible sérénité de nos vaches normandes les plus blasées sur la vapeur, les sifflets et les locomotives.
Nous nous étions méfiés à bon droit du ravitaille-
ment des buffets; aussi étions-nous en train de déguster un carré de veau froid, daté de l’iiôtcl Abat, lorsqu’un cri d’admiration s’échappa de nos bouches pleines; mais ce cri n’en fut pas moins sincère : « Les voilà ! ! ! les voilà ! ! ! — Les voilà, qui ? les voilà, quoi ? objectèrent les affamés, qui n’avaient rien aperçu et qui sous ce ciel de feu craignaient sans doute de voir le veau froid se réchauffer. — Les Pyramides, parbleu! m répondit notre cher maître avec l’accent d’un homme qui les connaît déjà depuis bien longtemps et qui va leur faire bien plaisir en allant les revoir.
En effet, les trois grandes pyramides se détachaient en clair à l’iiorizon sur un ciel déjà un peu rissolé, vu l’heure avancée du jour. Tel fut le premier aspect sous lequel nous apparurent ces trois géants de pierre, qui semblent faire douter de la fin du monde.
Aperçu du chemin de fer, le Caire ressemble à une forêt de minarets et de coupoles, et ce serait l’abîmer que d’en faire une description aussi incomplète.
Nous allions y être. Nous y étions. Nous y sommes!
LE CAIRE
Huit jours au Caire. — Les éblouissements. — Les rues. — Les bazars. — Le Mouski. — Le vieux Caire. — La vallée des Tombeaux. — Les mosquées.
A àne , Messieurs ! à àne ! ! !
Et comme dans un rêve japonais , nous étions tous à àne avant d’avoir eu le temps de savoir pourquoi.
Et dans ce songe d’opium, sans pouvoir ni vouloir opposer la moindre résistance, nous étions emportés à fond de train dans une direction que Ad ha Anna, notre drogman provisoire, connaissait seul.
Lancés comme dans un tourbillon humain ,. nous avions à peine conscience de notre situation fantastique; un vacarme infernal nous mettait dans l’impossibilité de nous appeler ni de nous entendre les uns les autres, et la petite bande tenait la corde dans cette course effrénée, où les traînards pouvaient être considérés comme des hommes à la mer.
Cl Chmàlak ! Yeminak! Reglak ! hurlaient à l’envi les petits conducteurs de nos montures, heureux de notre ébahissement, de nos terreurs, et voulant .s’assurer notre pratique par les qualités in-
comparables de vitesse qu’ils savaient activer à coups de bâton chez les moins bien partagés de nos coursiers.
Enfin, après avoir avalé en une heure plus de poussière que dans tout un déménagement, nous commencions à nous apercevoir de loin en loin et à constater qu’il n’y avait. pas encore eu de victimes. Nous avions quitté la route de Chouhra^ et le tumulte des cavaliers, des dromadaires, des voitures et des passants commençait à se calmer un peu. Des calèches d’un à huit ressorts allaient au grand trot, précédées de coureurs aux riches costumes; en cet endroit plus aristocratique , l’édilité avait prudemment supprimé la circulation des chameaux; qui, attachés en procession, compliquent horriblement le libre parcours des avenues. Vingt fois, dans notre course furibonde, je me voyais accroché par l’une'de ces cathédrales mouvantes, à qui le milieu de la rue appartient; vingt fois mon âne merveilleux sut les éviter, car un choc eût été terrible pour lui comme pour moi. Ces animaux ont certainement l’instinct de la circulation.
V Ezhekijèh ^ tel était le lieu enchanteur où nous pûmes enfin modérer un peu notre allure. Nous étions sur le boulevard des Italiens de l’endroit, et nous nous devions à nous -memes une cavalcade moins apocalyptique.
L’âne joue un rôle trop important dans la vie au
LE CAI UE
Caire et dans tout rOrient, pour qu’il ne mérite pas les honneurs d’une digression zoologique.
D’abord, mon àne n’était pas un âne; c’était, à proprement parler, ce que l’on nomme en Kgypte le hourriquot du Caire, quadrupède d’une nature toute spéciale et qui ne saurait se confondre avec la béte de somme, l’àne vulgaire.
Le bourriquot du Caire est aussi vif, aussi adroit, aussi intelligent et aussi infatigable que scs frères de Montmorency sont vicieu.x, paresseux et têtus.
L’àne n’est pas seulement le premier ami que l’on se fait en Orient, c’est aussi la meilleure paire de chaussures; on n’use ses bottes qu’en les mettant sous son lit. Toujours à àne , à cheval ou à dromadaire, les clients de saint Crépin font ici de fortes économies de semelles.
Nous vécûmes à àne pendant toute notre expédition dans la province du Fayoum, de même que nous vécûmes à dromadaire pendant nos deux mois de désert au Sinaï et à Pétra.
Installés au Caire chez un ancien cuisinier français, nous n’eûmes à nous plaindre que de la longueur des menus de chaque jour, et des indigestions que nous aurions encourues sans Pexcessive tempérance que nous n’avons jamais observée. On était éreinté de cette journée de chemin de fer, on alla se coucher.
« Moi, je sais bien ce que je vais faire, s’était dit
chacun de nous en particulier au moment de boutonner la moustiquaire de son lit. — Aïoi , je me lèverai demain matin à quatre heures; je prends un àne , et me voilà parti jusqu’au déjeuner, w
Tous ayant eu la meme pensée, nous fûmes heureux de nous retrouver tous à âne , réunis dans les mêmes intentions. Notre programme avait toujours été de laisser à chacun sa liberté, et pour la première fois nous nous rencontrions tous dans la même idée; c’était d’un bon augure.
En effet, par tout ce que nous en avions déjà aperçu, nous avions compris de suite que courir les rues à âne était le vrai bonheur en ce monde égyptien, lorsque tout ce qu’il y a de curieux et de beau à voir se trouve dans les rues.
Nous voilà partis. Le Mouski , dont notre maison fait presque le coin, fut le premier tableau de celle série indéfinie de surprises et d’éblouissements qui nous attendaient à chaque pas.
Avant de laisser la bride sur le cou de nos montures, laissez-moi rappeler que le Caire est encore plus la capitale de l’Egypte que Paris n’est celle de la France, par cette bonne raison que Paris n’est qu’une ville et que le Caire à lui seul est toute une province. C’est plus qu’une province , c’est un monde; c’est tout l’Orient passé, présent et à venir, aussi complet qu’à l’époque des mameluks, aussi brillant qu’à son apogée, aussi pittoresque que sous
LE CAIRE
les khalifes. Y demeurer trois années et prétendre y avoir tout vu , tout étudié , serait une grossière erreur. Nos impressions et nos notes ne peuvent donc être que la millième partie des notes et des impressions qui nous y attendent encore.
Ceci posé, yallah! yallah! et en avant.
Traverser le Mouski dans toute sa longueur, tourner à gauche, puis à droite successivement une centaine de fois, gagner la vallée des Tombeaux en passant par la porte Bah-el-Nasr ^ tel fut Titinéraire de cette première journée, de ce premier rêve merveilleux. Nous entrions en Orient par la plus belle rue du Caire, et nous sortions de la ville par la plus belle de ses portes pour aller parcourir lés plus beaux des monuments de l’Égypte moderne; iMahomet nous protégeait évidemment, ou du moins nous obéissions aux hasards d’une fatalité bien intelligente.
Le Mouski , tel est le nom de la première rue qui se présenta devant nous', véritable type de ce que l’on peut rencontrer au Caire de plus animé et de plus brillant; cette rue immense , ou plutôt cette véritable avenue couverte, résume d’une façon complète et admirable toute la circulation des rues orientales dans ce qu’elles ont de plus vivant et de plus pittoresque : boutiques interminables et encombrées des marchandises les plus extraordinaires par leur variété et leur profusion; boucheries, cafés.
LE EAYOUM.
coiffeurs, fabricants de babouches, antiquaires et cuisines en plein vent, tout se suit dans l’ordre le plus imprévu, et emprunte à son voisinage disparate un nouveau cachet de bizarrerie.
Ce ne sont partout que caisses ouvertes ou à moitié chavirées dans la rue pour attirer le chaland.
Faire marcher ramateur sur la marchandise poulie forcer à mettre l’article en maih'rtel est le problème industriel admirablement résolu par le commun de ces mille et un Ali-Baba.
Depuis le vieux Juif h lunettes qui se fait prier pour déranger des débris d’antiquailles enfouis dans de mystérieux petits coffrets, jusqu’au fabricants de bottes de scheiks pour qui la bottine à élastique est le dernier mot de la civilisation, tous semblent remplir un sacerdoce. Ce n’est pas ce débit fatigant et effronté de nos petits boutiquiers, c’est le calme le plus religieux qui préside à tous les achats, à toutes les transactions de la rue. L’empressement de nos commis de magasin, leur distinction et les dissertations à perte de vue auxquelles ils se livrent en France à propos d’un mètre de grenadine ou de madapolam , seraient ici du plus mauvais goût; c’est presque le silence religieux de la mosquée qui règne dans les rayons et sur les comptoirs du Mouski. Voulez-vous une kouffîe, vous montrez l’objet d’une main et la monnaie de l’autre, suivant l’estimation que vous en aura faite votre
lÆ CAIHK.
tlrogman , à moins que vous ne so\ez déjà assez fort pour débattre vos prix vous-méine.
Après avoir proposé en moyenne la moitié du prix qui vous a été fait d’une chose, vous vous retirez avec le calme d’un homme qui sait la valeur de ce qu’il veut acheter et vous n’insistez pas; le marcliand d’un signe imperceptible vous rappelle; il consent cà déranger sa pipe, accepte votre argent, et vous lance sa marchandise avec le gémissement plaintif d’une femme à qui l’on a arraché son enfant.
Vos prétentions sont-elles inacceptables pour le marchand, il manifeste alors la plus amère douleur par des claquements de langue qui rappellent les expérimentations des amateurs en vins ; et avec des larmes dans la voix il repousse sa marchandise en maugréant comme si vous l’aviez battu. Là, là^ là , majich , murmure-t-il entre sa pipe et ses dents. Car le chihouk ou le narghiléh sont l’accessoire indispensable du marchand du Caire qui se respecte.
Les étoffes du pays aux couleurs changeantes, aux reflets nacrés et aux broderies merveilleuses, attirèrent nécessairement notre attention, et nous serions encore dans les boutiques, si notre admiration pour la soie jaune l’avait emporté sur notre désir de parcourir d’abord la ville avant d’en apprécier les richesses en détail.
La tentation était pourtant trop forte, et dès ce jour-là, presque au galop de mon àne, je trouvai
le moyen d’acheter plusieurs de ces foulards soyeux que l’on nomme kouffies et que les Egyptiens emploient comme coiffure de luxe.
Jaunes rayées de vert et de rouge, ou jaune sur jaune ornées de petites floches du même ton, ces pièces d’étoffes miroitent au soleil de la façon la plus étonnante. D’imperceptibles fils d’or ou d’argent artistiquement mélangés dans leurs tissus leur donnent des tons métalliques du plus brillant effet pour l’œil.
Quand nous passerons la revue des bazars , nous insisterons davantage sur la nature des étoffes, des vêtements et des costumes qui forment le fond des marchandises les plus caractéristiques du pays.
Toujours au trot, au milieu de cette cohue d’hommes, de femmes, d’aveugles, d’enfants, d’ànes et de dromadaires, nous arrivions au bout du Mouski littéralement éblouis de tout ce qui venait de nous passer sous les yeux si rapidement.
La circulation dans les rues du Caire produit au nouvel arrivant une singulière impression de crainte, qui fait que les premiers moments sont exclusivement consacrés à ne pas donner prise à un accident. La rapidité des voitures, le trot constant des ânes, le balancement méthodique de ces dromadaires immenses, tout contribue à produire un premier sentiment d’appréhension sur les éventualités d’une course aussi vertigineuse.
LE CAIRE
Ce qui augmente cette première impression, c’est l’insouciance des passants pour les cris d’avertissement que prodiguent les àniers et les coureurs. Chmdlak^ Veminakj Reglak, forment un concert tellement régulier et assourdissant, que tous ces genslà semblent ne compter absolument que sur Mahomet pour les empêcher d’être écrasés.
C’est le système de la fatalité appliqué au macadam ; ce que M. Haussmann a sagement remplacé chez nous par des refuges pour les piétons au carrefour de nos rues les plus fréquentées. ,
Cette insouciance de la foule, ces chiens et ces enfants étalés au milieu de la rue, au plus fort de la mêlée, semblent un fac-similc du paradis de Mahomet et de ces pays enchanteurs promis par le Prophète, où les tigres et les gazelles prendront leurs ébats dans des forêts de palmiers en sucre, et où chaque fidèle croyant aura au moins trois cents pipes, des aimées à discrétion et du tabac à perpétuité.
Ce qu’un savant académicien (Ampère) a trèsjustement appelé la fièvre de l’arrivée au Caire, nous l’avions éprouvé, et nous commencions à analyser un peu plus cette impression de premier éblouissement.
Nous pouvions mieux savourer cette circulation léeriqne qui tient du prodigieux et du fantastique;
Ce qui contribuait à donner aux rues un aspect