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nouveau pour nous, c’est la nature elle-inème du tumulte qui s’y produisait. Cette absence de pavé et de roulement de voitures, le retentissement sourd du pas des dromadaires sur le sol battu, tout cela donnait un caractère mystérieux et presque religieux au spectacle nouveau qui nous absorbait.
Le cri des àniei s clair et aigu , la musique de quelque café, le bennissement des ânes, le cri des dromadaires, forment le fond de l’orcbestre qui accompagne cette représentation perpétuelle; car l’Arabe niarcbc silencieux dans la rue; les marebands ne crient leurs marebandises que dans les bazars spéciaux ; encore les marebands d’babits et de défroques à l’encan usent-ils presque seuls de ce privilège. La nature du bruit qui se produit est donc très-caractéristique, et ne saurait se confondre avec le bourdonnement et les éclats de voix discordants de nos foules en ébullition. L’aspect méthodique de la marche de chaque individu accentue encore ce caractère mystérieux.
Les ailiers courent une espèce de pas trotté qui est favorable à la respiration; les ânes sont toujours au trot, très-souvent au galop; les chevaux sont généralement au pas, ainsi que les chameaux et les dromadaires, qui sembleraient déroger à leur dignité en activant le mouvement de balancement qu’ils impriment d’une façon presque effrayante à tous les énormes fardeaux dont ils sont ornés.
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iVos preiiïiers accès d’achat calmés, et suivis de nos acquisitions que portaient triomphalement les conducteurs de nos ânes, nous prîmes d’abord à gauclie, si je ne me trompe, en quittant l’extrémité duMouski, puis, tournant indéfiniment dans tous les sens, nous dessinâmes des circuits à décourager Ariane et son fil.
Toujours au trot, nous nous engouffrions littéralement dans une interminable série de ruelles plus étroites, plus étranges les unes que les autres, qui devaient nous amener insensiblement à l’une des portes de la ville, llab-el-Xasr , la porte de la Victoire.
Dans ce parcours rapide, nous n’avions fait qu’entrevoir les admirables sculptures sur bois qui, sous forme de moucharahichs ^ servent de fenêtres et de ventilateurs aux habitations riches; voûtes surmontées de terrasses, fontaines de marbre rose, niches ornées de stalactites et de peintures, colonnettes de tous les granits, balcons ouvragés : telle fut la suite non interrompue de nos surprises dans ces quartiers plus silencieux, sans parler des portes entr’ouvertes mystérieusement et ornées d’imperceptibles veilleuses qui nous intriguaient fort et piquaient au plus haut point notre curiosité.
A la porte de chaque mosquée c’était un incident nouveau : des groupes, des costumes, des tableaux à faire que l’on aurait voulu emporter avec soi, et qui semblaient semés sur notre route pour retarder
LK KAVOUM.
à plaisir le parcours que nous nous étions proposé de remplir dans la journée.
Enfin , sans pouvoir nous rendre un compte exact ni du chemin que nous avions parcouru, ni du point topographique que nous occupions, nous étions arrivés à rune des extrémités de la ville, et nous en sortions à àne par la porte de la Victoire, aussi heureux et aussi fiers certainement que le général lîonaparte le 29 juillet 1798, lorsqu’il fit son entrée le lendemain de la bataille des Pyramides, sur un cheval noir admirable, présent du conseil municipal. Dah-el-Nasr est le nom arabe de cette porte, qui est la plus belle des soixante et onze autres qui ornaient les murailles du Caire. Par son architecture des plus élégantes et par les souvenirs historiques qui s’y rattachent, elle mérite toute l’admiration que nous lui avons, du reste, témoignée de notre mieuXi
C’était la première étude que mon professeur avait faite au Caire, à son premier voyage ; par conviction religieuse, je voulus lui sacrifier aussi mon premier carré de toile fine.
Flanquée de deux énormes tours carrées, cette porte présente l’aspect le plus imposant et le plus gracieux à la fois, par ses proportions colossales et par les ornements de sculpture qui en font un véritable objet d’art.
Deux portes successives littéralement bardées de
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fer ferment l’accès de cette construction guerrière, où les traces de travaux de défense sont encore visibles. Un poste militaire est installé sous la voûte; c’est par pure ornementation et pour faire plaisir aux peintres, car en étudiant ce groupe de soldats chamarrés de costumes brillants, on s’en demande l’utilité stratégique pour la sécurité de la ville. Seraient-ils trois fois plus nombreux, c’est à peine s’ils pourraient ébranler l’iin des formidables battants de ces portes gigantesques. Nous eûmes en cet endroit une première idée de ces milices irrégulières dont on nous avait tant parlé, et dont * nous n’avions vu dans les rues que des échantillons fort incomplets.
En attendant une nouvelle conquête de l’Egypte par n’importe qui, ces soldats d’ornement, ces sentinelles d’opéra - comique n’ont d’autre consigne que de faire arrêter les photographes qui voudraient les honorer de leur confiance. Leur costume artistiquement débraillé, leurs armes de luxe aussi brillantes qu’inoffensives, leurs attitudes fières et dédaigneuses, leurs moindres gestes, tout en eux semble avoir été longuement étudié.
Rien n’est pourtant plus naturel que ces interminables moustaches à la grecque qui leur coupent la ligure en deux comme deux énormes cornes de buffle , et qui font le plus bel ornement de ces figures énergiques bronzées par le soleil.
LE FAVüUM.
La moustache, qui n’a rien d’arabe dans le principe, est chez le soldat du Caire un signe d’origine albanaise.
Les Amantes, cette milice grecque apportée en Egypte par Méhémet-Ali pour lutter contre l’importance envahissante des mameluks, inaugurèrent au Caire et la fustanelle et leurs moustaches , qu’ils agrémentèrent des étofies les plus riches trouvées par eux dans le nouveau pays qu’ils venaient occuper militairement.
C’était une innovation dans une contrée où la barbe est en haute estime, et où le respect que l’on doit à un homme se mesure tà la longueur de cet ornement.
Soldat amateur , il s’acquitte de son rôle avec soin, et il devient le meuble indispensable d’une porte de mosquée ou de l’entrée d’un palais. C’est le Suisse , c’est le chasseur de nos pères, ayant pour hallebarde une dizaine d’armes, sabres et pistolets artistement entre-croisés dans les compartiments d’une vaste ceinture de cuir rouge qui lui donne l’aspect d’un des étalages de Devisme. Sa pipe, son tabac, sa nourriture, trouvent place sur cette vaste étagère.
On se demande à bon droit par quel tour de force d’équilibre il peut marcher ainsi sans accrocher les murailles; mais le gamin de Paris mamjue en Egypte, et ces farouches guerriers sont à l’abri
LE C.UUE.
(lu croc-eii-jainbe gaulois, (|ui serait le signal do leiii’ (Ic'cadeiice et l’iiallali de leur prestige.
Du reste, ils ont assez le sentiment de leur position intéressante, et pour ne pas déranger une seule des armes du musée qu’ils ont sur l’estomac, ils ont à la main une courbaclie démesurée qui tient à distance leurs ennemis et leurs admirateurs.
lia courbaclie est une longue cravache flexible en peau d’bippopolame , qui joint la souplesse du fouet à la précision du bâton.
C’est le sceptre indispensable qui obtient tout, règle tout, tranche tout, lorsque le bakcbicb est devenu impuissant dans une question délicate.
Sortis de la ville, nous tombions dans une véritable cohue d’hommes , de femmes et d’enfants se livrant à des exclamations de joie, à des cris et à des danses' qui contrastaient avec la gravité des passants silencieux que nous avions croisés jusque-là dans les rues; c’était, en effet, une fête populaire nationale et religieuse qui avait réuni en dehors de l’enceinte cette foule bigarrée et bruyante.
La plus grande variété des costumes qui défilaient devant nous, la divergence des types, indiquaient la présence de populations éloignées réunies en cet endroit pour une circonstance spéciale. Beaucoup devaient venir de fort loin , à en juger par les tentes aux couleurs criardes qui s’adossaient aux murailles de la ville.
ües dromadaires encore chargés de leurs selles de voyage, quelques chariots attelés de buffles, avaient été les moyens de transport de cette foule bariolée. Des balançoires énormes, mais dont la solidité ne nous eût inspiré qu’une médiocre confiance, s’éle.vaient sur plusieurs points de la grande place qui fait face à la porte de la Victoire. Des chevaux de bois (car il était dit que ce souvenir d’enfance nous poursuivrait partout), des chevaux de bois tournaient en rond tout comme aux Champs-Elysées, surchargés d’enfants de tout âge et même d’hommes. qui se livraient à cet exercice par dévotion ou par fanatisme.
La fête dite du Baïram était le prétexte de ces réjouissances véritablement antiques. A chaque pas, c’était une scène de famille des plus amusantes; l’achat d’un joujou pour un bébé, l’essai d’une paire de bottes toujours trop larges, la distribution de bonbons douteux par un paillasse de l’endroit. Quelques Arabes faisaient des louis et captivaient les applaudissements de la foule par des équilibres ou des contorsions qui ne manquaient pas d’excentricité.
Pour la première et la dernière fois, nous vîmes en cet endroit l’un de ces bouffons de l’Orient qui, ornés d’un chapeau et d’une corde pour tout cos* tume, se livrent à des exagérations de mime que les miinicipoux les moins bégueules ne toléreraient certainement pas au jardin Alabille.
Sans comprendre absolument le charme que pou-
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vait offrir une semblable exhibition, nous lûmes plus agréablement occupés par un véritable petit spectacle en plein vent que donnait un vieillard à barbe grisonnante, accompagné d’une petite fille d’une dizaine d’années. A en juger par les gestes naïfs de l’enfant, c’était une pièce en plusieurs tableaux que jouaient ces deux acteurs : le vieillard faisait le malade, et l’enfanf le soignait; le vieillard revenait à lui, et la petite et lui dansaient en s’accompagnant d’instruments inoffensifs que l’on n’entendait qu’à peine, heureusement pour nos oreilles.
Nous préférions ce diminutif d’opéra- comique aux convulsions peu sympathiques de l’horrible carrageuss que nous avions rencontré un instant auparavant.
Cette fête si bruyante , si animée , composée de jeux et d’éléments de distraction si divers, n’en était pas moins une fête religieuse comme toutes les fêtes égyptiennes.
Les balançoires n’étaient là qu’en l’honneur du Très-Haut, et si les chevaux de bois tournaient si fort, c’était pour la plus grande gloire de son Prophète.
La fête du Baïranij à qui nous devions tout ce vacarme et toutes ces joyeusetés, est l’une des fêtes les plus importantes de la religion musulmane.
En quittant la fête, nous suivîmes une large route sablonneuse, bordée sur la droite par des débris de
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murailles et des détritus de toute sorte amoncelés Là depuis des années; sur la gauche s’étendait à perte de vue un cimetière moderne, véritable forêt de petites tombes blanchies à la chaux. Chacune de ces tombes présente la forme d’une large dalle posée sur un petit entablement d’une ou deux marches au plus. La pierre principale, formant le'corps du tombeau, est taillée en dosd’àne. A l’ifne des extrémités s’élève une colonnette od simplement une pierre oblongue, sculptée dans sa longueur et à son extrémité , en raison de l’importance du personnage ou de la fortune des parents. L’extrémité de cette pierre, généralement d’un travail grossier , représente la coiffure du mort, et cette boule blanche, surmontée d’une petite boîte cannelée , n’est autre chose que le turban du propriétaire, figuré en marbre ou en similipierre , suivant la qualité du défunt.
X^ous traversâmes pendant longtemps cette interminable et bizarre nécropole moderne. La forme des tombes et la profusion des turbans qui les surmontaient donnaient à ce lieu funèbre l’aspect d’un immense jeu de quilles, ou d’une armée en bataille instantanément pétrifiée.
Sur quelques tombes, plus soigneusement décorées que les autres, des restes de palmes et {['exvoto pouvaient se distinguer de la route. On voyait quelquefois des femmes qui , drapées de leurs longs voiles bleus, s’étaient nccroupies près d’une tombe;