I-E CAIRE
assez rapprochés les uns des autres, et forment une petite nécropole spéciale où l’on respire toute une époque de l’histoire moderne de l’Égypte. Ces farouches mameluks devaient être à la fois de brillants personnages, pour avoir à leur suite des artistes aussi sincèrement amateurs de ce que l’art arabe a produit de plus fin et de plus élégant. 11 y a dans ces monuments funèbres une vague odeur de Jockey-Club d’autrefois. Ces mousquetaires musulmans devaient être des amateurs de peinture et des collectionneurs de bibelots japonais.
Nous rentrâmes au Caire par la porte Bah-eU Karafah, Nous traversâmes successivement la place Karameïdan^ sorte de champ de Mars dominé par la citadelle de Méhémet-Ali , et la place même de la citadelle qui porte le nom de place Roumeïleh (marché aux chevaux). Là est le rendez-vous des caravanes et des campements militaires. C’est l’esplanade des Invalides doublée de la place de la Concorde , reliées par un interminable bazar.
L’heure avancée ne nous permit pas d’étudier ce jour-là l’aspect' imposant de ces constructions modernes, et à six heures nous nous mettions à table à outrance, muets de faim et d’admiration pour tout ce que nous venions de voir en un jour.
Mais nous n’étions pas des flâneurs ; il ne s’agissait pas seulement de voir, il fallait travailler, peindre à la main et juste.
Aussi , le lendemain matin , mon compagnon de moustiques et moi nous nous levâmes de bonne heure. Nous avions passé une partie de la nuit, dans un costume léger, à extirper de nos malles tous les engins indispensables à une première attaque; nous avions aiguisé nos pinceaux, tendu nos toiles, vérifié nos cartouches de couleurs , et sur les six heures du matin nous partions à fond do train dans la direction de la mosquée Amrou , où nous flairions des effets de modelé et des gris plus beaux que nature.
Amrou, général du khalife Omar, est l’auteur de ce monument, que l’on s’accorde à considérer comme la première mosquée musulmane construite au Caire. Rien ne vient démentir cette origine, et le style du monument confirme tous les renseignements qui s’y rattachent.
Gàm^~a Amrou, telle en est la désignation arabe. Construite l’an CAO de notre ère, lors de la conquête par les Arabes, elle peut être considérée comme le point de départ ou le berceau de l’islamisme en Égypte. Située à l’est du vieux Caire dont elle est contemporaine, elle se trouve entourée aujourd’hui d’interminables décombres , restes informes de la ville dont elle était sans doute le plus bel ornement.
L’enceinte de cette relique d’architecture forme un carré parfait, l’intérieur n’étant que le péristyle régulier d’une cour immense. Deux cent trente colonnes de marbre forment le fond de cette construc-
LE CAIRE
tion en plein air, où la partie couverte est insignifiante relativement au reste de l’édifice.
Au milieu de cette cour gigantesque s’élève la piscine traditionnelle des mosquées où chaque musulman va exécuter les ablutions les plus indispensables avant de se livrer à la prière.
Ce petit pavillon octogone , encore bariolé de peintures dans sa partie inférieure, est abrité d’un admirable palmier qui semble être le gardien séculaire de cfi lieu saint. Du reste, l’eau saumâtre de la piscine prouve peu en faveur de la piété des fidèles d’aujourd’hui, à moins que ce ne soit un résultat de leur malpropreté.
Nous finies une étude consciencieuse de cet endroit remarquable, où les moindres détails respirent la naïveté et le caractère de l’art arabe dans ce qu’il avait de plus primitif, de plus simple et par conséquent de plus beau.
Un gracieux minaret s’élance presque au-dessus de l’entrée principale et signale de fort loin la présence de ce monument important, qui sans lui se devinerait à peine, vu sa forme régulière et l’encaissement dans lequel il se trouve resserré par les ruines de l’ancienne ville et par les décombres de toute sorte augmentés des envahissements du sable.
Dans la partie couverte qui forme le sanctuaire, sur une largeur de six rangs de colonnes, peu de
LE FAYOllM.
choses rappellent leculte dont cette mosquée dut être longtemps l’objet. Son rnirhah ou abside, tournée vers la Mecque, est en décomposition ainsi que le menhe)\ chaire en bois sculpté qui est si religieusement entretenue dans les autres mosquées.
Près de cette chaire, la tradition ou une légende apocryphe tient à vous faire observer une longue veine blanche qui taillade l’une des colonnes comme un véritable coup de fouet. C’est à la courbacbe du khalife Omar que l’on attribue cette miraculeuse cicatrice.
Le tombeau de l’auteur ou plutôt du fondateur du monument et de la ville prouverait en faveur de sa modestie : son monument funèbre est une simple pierre rectangulaire surmontée d’une petite toiture banale que soutiennent quatre petites colonnes maladives, et cet excès de simplicité n’a rien ôté de la vénération que les vrais musulmans professent pour Amrou et sa mosquée, car les plus grands personnages l’honorent souvent de leurs visites officielles et en remportent des bénédictions d’une qualité tout à fait supérieure.
Dans une seconde visite que nous fîmes en niasse à cette intéressante mosquée, nous voulûmes nous conformer à une pieuse légende qui est l’un des agréments de l’édifice. Voici la chose : vers la partie (boite de la porte, sous le péristyle de la cour, se trouvent deux colonnettes de marbre d’un seul mor-
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ceau, reliées par leurs chapiteaux et par les ornements de leur soubassement; un intervalle de quelques centimètres seulement sépare les deux fûts, et une pieuse légende arabe donne à cette ouverture les propriétés les plus agréables ; celle entre autres de prolonger la vie de tous ceux qui pourront passer entre les deux colonnes sans se briser les côtes.
Plusieurs d’entre nous, vu leur jeune âge et leur nature d’élégante minceur, passèrent comme des lettres à la poste, emportant facilement le brevet de la longévité à discrétion ; mais l’un de nous dut y apporter de tels efforts que les colonnes semblaient craquer au contact de sa puissante nature.
« Il passera, il ne passera pas... » 11 passa, mais à quel prix!
Dans un autre endroit, nous nous assurâmes le bonheur éternel en parcourant les yeux bandés une largeur de quelques mètres au bout de laquelle nous devions toucher une plaque noire incrustée dans la muraille.
Les Arabes crurent à de la mauvaise foi de notre part, tant nous arrivâmes assez juste et presque tous à mettre dans le mille de cette cible céleste.
Le caractère sérieusement convaincu et presque fanatique du scheik de la mosquée contrastait singulièrement avec le côté comique de ces superstitieuses légendes, qui nous rappelaient nos beaux
jours (le collège , la course au • sac et le colinmaillard.
Après de nombreux salarnaleks et des bakcliiclis encore plus nombreux, nous pûmes nous arracher aux félicitations et compliments du scbeik , (|ui sans doute voyait en nous .de futurs néophytes ou de bonnes pratiques, vu l’enthousiasme que nous avions manifesté pour ses petits jeux de hasard et de salut éternel.
LES PYRAMIDES
Le choix (Lun honnête voleur. — Le Nil. — Houdah. — Premier
campement. — L’aspic de Cléopâtre. — Les Pyramides. —
Sakkara. — Sér{ÿ)éum. — Hérons et pygargues. — Dachour.
— Une tempête d’oies. — Plus de bruit que de besogne.
Nous rentrions au Caire, au galop de nos ânes, par la route qui longe le Nil jusqu’tà Doulak. Mille incidents plus pittoresques les uns que les autres nous auraient retenus k chaque pas, si nous n’eussions été préoccupés de l’opération importante qui nous attendait à l’hôtel.
Il s’agissait du choix d’un droginan pour notre expédition au Fayouni. Véritable conseil de guerre, cette cérémonie capitale avait réuni dans notre cour une collection fantastique de physionomies et de types les plus étranges.
Au simple aspect de quelques-uns de ces pilotes assermentés auxquels nous allions confier toute notre existence, un geste instinctif boutonnait les paletots et rapprochait la main de la chaîne de montre.
Rien de plus singulier que cette légion d’hommes de confiance, dont quelques-uns, armés jusqu’aux dents , nous rappelaient ces types de brigands que