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nous rallier autour d'elle pour la défendre de toutes nos forces, nous tournons les armes les uns contre les autres. Cette perspective esb vraiment déchirante… Pesez ces réflexions, et j'ai lieu d'espérer que vous nous rendrez justice de croire que ce n’est ni pusillanimité, ni mauvaise intention qui nous empêche d’adhérer à la réunion que vous nous proposez, mais uniquement parce que notre attachement au maintien de la Liberté et de l’Egalité, à l’ordre et à la paix, qu'il serait si dangereux de troubler dans l’intérieur, nous font un devoir de nous tenir fortement ralliés à la Convention Nationale (1).
Dès le 22 juin, brisant déjà avec le parti girondin, il avait protesté hautement contre les actes et arrêtés des assemblées fédéralistes, refusant toute connivence avec elles, et dégageant son entière responsabilité. Il avait voulu inscrire sur le registre même des délibération cette protestation solennelle :
« Je, soussigné, procureur-général syndic du département de la Haute-Garonne, dépose sur le registre ma protestation solennelle contre toutes les adresses, actes, arrêtés liberticides, pris tant en assemblée du département qu'en celle des autorités constituées réunies, comme attentatoires aux décrets de la Convention Nationale, à l’unité et à l’indivisibilité de la République, déclarant que je n'ai assisté dans lesdites assemblées que pour seconder les vues du représentant Chaudron-Rousseau, de lui transmettre tous les actes qui s’y font, afin de le mettre à portée de faire parvenir au Comité de Salut public, ainsi que pour comprimer, s’il est possible, les derniers efforts des ennemis de la chose publique et les empêcher d’adopter des mesures dont l'effet serait de porter obstacle
(1) Lettre äe Descombels à la Commission populaire de salut public de la Gironde (27 juin 1793). (L. 67).
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à l’exécution de celles qui ne tarderont pas à être prescrites par la Convention Nationale » (1).
Mais le document le plus curieux que nous ayons de ce personnage qui va jouer à Toulouse et dans le département de la Haute-Garonne un rôle si important est une lettre adressée à son successeur et ami, Seguy, procureur-syndic du district de Castelsarrazin, et dont l'intérêt particulier exige que nous Ia citions presque en totalité. Descombels s'exprime ainsi : « Tu m'as déjà plusieurs fois demandé de te fixer sur les événements qui nous agitent depuis plusieurs jours. Je ne puis que te dire que c’est le funeste effet des manœuvres contre lesquelles je n’ai cessé de m'élever.. Nous y voilà arrivés, mon cher ami, à ce terme que j'ai tant redouté : une faction puissante domine ici les esprits, à tel point que le département est sous la tutelle absolue des autorités inférieures de la ville de Toulouse ; un mois s’est écoulé depuis ma promotion à la place de procureur général, il me semble qu'il y a déjà des années entières par les dégoûts, les chagrins cuisants dont je suis personnelnellement abreuvé, alors même que, forcé de dissimuler jusqu'au succès de la mission de Baudot, chacun est à se demander quelle est la route que je tiendrai et que, pour ne pas amener une pénible exaspération, je suis obligé de me renfermer dans un cercle de contrainte et de gène... Ce moment est attendu par une poignée de patriotes, qui ont eu le courage de résister à la séduction et de braver les mesures de ceux qui tiennent ici tout enchaîné. On parle depuis quelque temps de convoquer une assemblée des commissaires des sections du département ; il paraît que le but des membres serait de faire sanctionner leurs
(1) Fait et déposé sur le Registre, L. 67,
OR
actes par les commissaires. Si tu ne peux empêcher que cette députation ait lieu, dans le cas où elle soit demandée, comme tout le fait pressentir, je t’engage vivement à faire nommer de bons bougres de la troupe révolutionnaire, à qui tu recommanderas spécialement de protester au fur et à mesure contre tous les délibérés, actes et arrêtés quelconques qui seraient pris dans un sens contraire aux décrets de la Convention, quoiqu’on puisse dire qu’elle n’est pas libre, car on ne manquera pas de les circonvenir à leur arrivée. En un mot, mon cher Seguy, nous n'avons pas à nous repentir d’avoir donné dans les mesures qui sont désavouées par les principes que nous avons constamment professés et qui ne tarderont pas à triompher si le voyage de Baudot réussit ainsi que nous l’espérons. Le représentant Chaudron en attend des nouvelles avec bien de l’impatience ; je t'en ferai part dès qu’elles nous seront venues. Je vais, en attendant, me tenir en observation pour transmettre à Chabot et Baudot tout ce qu'il y aura de nouveau. Tenez ferme de votre côté ! (1).
Dans cette lettre Descombels avoue dui-même sa dissimulation. Il surveille les corps constitués pour faire le jeu des Jacobins. Il reste en correspondance avec Baudot et Chabot qui agissent à Paris contre les fédéralistes de la Haute-Garonne. Il est en relations constantes avec la Société populaire.
Pendant la crise fédéraliste, la Société populaire à fait sans relâche, avec une énergie invincible, la propagande Montagnarde. Elle l’a faite par la parole, aux réunions du club des Jacobins, à Toulouse ; elle l’a faite par correspondance dans le reste du département et dans les départements voisins. Nous avons
(1) Lettre de Descombels, 17 juin 1798. (L. 67).
expliqué comment sa dissolution aurait pu favoriser les menées fédéralistes. Toujours existante, maintenue, libre, agissante, soutenue par les représentants du peuple, tenue au courant des événements quotidiens par Descombels, elle mène le combat contre la Gironde. Groussac (1), Roussel, Boyer, Robert, Besbian, Chevalier, parcourent les faubourgs, jettent l’effroi par les nouvelles de Paris, augmentent, pour intimider la foule, la victoire de la Montagne.
Dès le 13 juin, un membre de la Société populaire avait proposé de faire une adresse à la Convention pour lui dénoncer le projet de fédéralisme qu’on voudrait établir dans les départements méridionaux. Les Jacobins observent les autorités du département, ils épient leurs fautes, surveillent les complots que « l'œil vigilant de la Liberté découvre et fait rentrer dans la poussière ces êtres amphibies qui ne cherchent qu'à diviser le peuple pour l’asservir » (2). Ils sont en relations avec les Sociétés populaires du département, dont beaucoup se dérobent, il faut le reconnaître, mais dont quelques-unes restent fidèles aux principes de la politique du club de Toulouse (3).
Ils sont en relations aussi et surtout avec les Sociétés populaires des départements voisins. Les départements fédéralistes les inquiètent ; leurs projets les effraient, le 16 juin 1793, le club montagnard de Toulouse reçoit une lettre de Nîmes qui jette l'alarme dans l'assemblée. Elle fait part des « vexations les plus cruelles exercées dans cette ville contre les patriotes, dénonce le projet qu'ont eu les hommes d'Etat de
(1) I1 sera Maire de Toulouse, le 13 août 1793.
(2) Délibérations de la Société populaire, 16 juin 1793. (L. 750).
(3) C’est ainsi que la Société populaire. de Gratentour témoigne de sa sollicitude sur les troubles de Toulouse et déclare que si les contre-révolutionnaires voulaient opprimer les sans-culottes ils viendraient à leur secours, armés de leurs fusils et àe leurs faux. »
(Le 16 juin 1793).
cette ville d'établir une république dans le Midi ». Un « complot aussi affreux » provoque l’'indignation de l'assemblée. Caraguel demande qu’une copie de la lettre soit envoyée au Comité de Salut public et une autre à la Convention Nationale (1).
Ainsi, la Société populaire de Toulouse lutte avec ardeur contre la Gironde. Elle lutte contre les corps constitués, ses ennemis. Un jour, cependant, on à pu croire de part et d'autre qu'un accord était près de se faire. Un espoir de paix passa : ce fut le 18 juin 1793. Jamais assemblée n'avait été plus nombreuse au club des Jacobins. On était venu en foule pour entendre Loubers, arrivé de Paris, raconter les événements du 31 mai. Les patriotes étaient « frémissants d'anxiété ». Car ils savaient que « l'aristocratie ne cachait plus sa joie, elle commençait à lever sa tête orgueilleuse et croyait déjà s'emparer du gouvernail ; mais le génie tutélaire qui veille sur les peuples et sur leur liberté était là »… Après avoir écouté le récit de Loubers, la Société « jure de maintenir la liberté et l'égalité, la République une et indivisible, de ne reconnaître aucune autorité souveraine et légitime que la Convention, de n’obéir qu'à ses décrets, de les faire exécuter jusqu'à la dernière goutte de sang, de défendre les personnes et les propriétés, d’entourer de sa confiance les autorités constituées, et de s’acharner sans cesse contre ses ennemis ; l'aristocratie et l’anarchie » (2).
Mais les membres de la Société populaire, pris d’enthousiasme -et d’un désir d'accord avec les autorités légales, décident de se porter à la Maison commune pour y renouveler devant les corps constitués cette
(NL 750!
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« profession de foi immuable ». Ils envoient six d’entre eux annoncer l’arrivée du reste de l'assemblée. Puis, la Société se rend en corps au lieu des séances publiques. « Le peuple acclame les sans-culottes et profère le même serment. Les citoyennes présentes couvrent toutes les têtes de lauriers » et les membres du club s’acheminent ainsi vers la Maison commune. Ils trouvent les magistrats à leur poste qui les attendaïent. Le président de la Société populaire expose le sujet de sa démarche : il faut que les autorités légales, ainsi que le peuple, répètent le serment solennel d’obéissance à la Convention ; sous l’influence de Descombels, le serment est renouvelé, et on se donne mutuellement le baiser de fraternité; le peuple chante la « Marseillaise ». Le soir du même jour, à 9 heures, les corps constitués se rendent à la séance portant en main des branches d’olivier. Ce symbole de paix semblait faire espérer un accord qui ne se réalisa pas. Le peuple entonne le « Çà ira », la « Carmagnole », la « Marseillaise ». Mais cet enthousiasme n'eut pas de lendemain ; la lutte reprit entre la Société populaire et les corps constitués jusqu'au 26 juin, date à laquelle Descombels, nous l’avons vu, amena la rupture définitive de la Haute-Garonne avec la Gironde.
En attendant, chaque nouvelle victoire de la Montagne est accueillie au club avec des cris de joie. Le 23 juin, on y prononce l'éloge de Chabot, on y apprend l'envoi de Brissot à Paris (1), et on y applaudit. Le 24 juin, on écoute le général Daudouin faire le tableau le plus exact et le plus frappant de « la Sainte insurrection ». On maudit avec lui les « aristocrates, feuil-
(1) Brissot avait été arrêté à Moulins au moment où il se dirigeait vers la Suisse.
lants, modérés, fédéralistes, riches égoïstes », ét on prépare l'opinion publiqué à une dictatüre miontägnarde (1).
Cette activité de la Société popüläire est fefiñe et vigoureuse. Elle s'oppose à l’hésitation des autorités constituées. C’est qu’elle est soutenue par le club des Jacobins de Päris qui excite le club de Toulouse « à redoubler dé zèle et de courage pour la défense de la Patrie » (2). Elle est surtout soutenue par les représentänts en mission, Baudot et Chaudron-Rousseau, qui récläment des décisions rapides, violentes, s’il le faut. Ils arrivent à Toulouse, assisterit à la réunion dé la Société populaire du 13 juin et rendent l'espoir aux Jacobins. Les Conventionnels vont travailler avec eux à ruiner le fédéralisme.
C’est certainement Chaudron-Rotisséeau qui & contribué le plus, avec Descombels, à ramener la Haute- Garonne au parti de la Montagne et surtout au sentiment de l'Union nationale (3).
Guillaume Chaudron-Rousseau est un pur jacobin, énergique ét brutal. Etranger au Midi, puisqu'il est né à Boürbonne-les-Bains däns là Haute-Marne le 12 février 1752, il n’en comprend ni les enthousiasmes,
(1) On chantait à la Tribune de la Société populaire des chañhsons patriotiques. Plusieurs furent chantées par un citoyen, et une
citoyenne, sa femme, « pour propager les principes du civisme par l'harmonie. » IL. 750.
(3) Chaudron-Rousseau fut remplacé plus tard à Toulouse par Paganel. I1 se rendit alors à Bordeaux où il continua, sa lutte contre le fédéralisme. Il fit traduire la Commission populaire de Bordeaux au Tribunal révolutionnaire, le 16 novemibre 1793, et. changea le, nom du département de la Gironde en celui de Bec-d'Ambez ». Puis il partit en mission dans le Cantal, l'Aveyron, le Lot, la Lozère. (Frimaire, an Il). s
Après les journées des 1” germinal et 2 fioréal, an III, il fut accusé d'abus de pouvoir et arrêté. Il recouvra la liberté, grâce à l'armistice du 4 brumiäaire an IV. Après le 18 brumaire, il fut nommé sous-inspecteur des forêts à Bourbonne-les-Baïins. Il conserva son poste jusqu’à la fins de l’Empire.
J1 mourut en 1816,
ni peut-être la mobilité. Agriculteur avant la Révolution, rien ne faisait prévoir le rôle politique qu'il devait jouer dans les départements méridionaux. Député de la Haute-Marne à la Législative, puis élu à la Convention Nationale, il aväit voté la mort de Louis XVI, « sans appel et sañs sursis ». [Il arrive donc à Toulouse avec la réputation d’un entier Jacobin; prêt à toutes les mesures vicléntes pour assurer le triornphe de la Montagne et de la République « une et indivisible ».
Son tollègue Baudot, jacobin comme lui, est fort différent pat les origines et le caractère. Médecin, esprit délicat et cultivé, Marc-Antoine Baudot (1), est né à UHiennolles, dans l'Allier, le 18 mars 1765. Il exerçait sa profession de médecin à Charolles, lorsqu'il fut élu député suppléant de la Saône-et-Loire, à la législative. Député à là Convention, il siégea à la Montagne et vota la rhort de Louis XVI. Envoyé en mission avec Chaudron-Rousseau, aux armées des Pyrénéés-Orientales, il vient à Toulouse avec son collègue pour soutenir le parti des Jacobins. Intelligent, habile, plus souple que Chaudron-Rousseau, il veut avec autant de ténacité le triomphe de la Montagne. Edgard Quinet, qui l’a connu véilli alors due luimême était enfant, fous dit dans son livre « Histoire de mes idées », que c'était un « grand et charmant esprit ». Il ajouté qu'il dit un jour chez sa mère où il était souvent recu : « D’autres hommes ont eu la fièvfe pendant vingt-quatre heures, moi, Mädatmé, je l'ai eué pendant dix ans » (2):
(1) En l'an TI, Baudot devint secrétaire de la Cofvention. Après Je 9 thermidor, il fut arrêté comme terrotiste. I1 réussit à s’échapper et devint chef de division au ministère de la guerre. AU retour des Bourbons, il fut exilé comme régicide. Ji se réfugia en Suisse, puis à Liége. Il put rentrer en France après la révolution de 1830
et mourir dans sa patrie, à Moulins, le 23 mars 1837. : (2) Edgar Quinet, Histoire de mes idées (Œuvres de E. Quinet,
Baudot est certainement en pleine « fièvre » quand il arrive dans la Haute-Garonne. Très perspicace, doué d’un jugement sûr, sachant apprécier les événements et les personnages (1), il comprend le danger que fait courir à l'Unité de la République le projet fédéraliste. Avec Chaudron-Rousseau, ils décident de soutenir la Société populaire et essayent de frapper par leur seule autorité les autorités girondines du département. Nous avons montré comment ils sommèrent le département de la Haute-Garonne de ne plus se réunir en corps constitués et comment ils cassèrent les arrêtés déjà pris, en particulier celui qui ordonnait la convocation des assemblées primaires. Les corps constitués ayant passé outre, ils décident d’en référer à Paris, d'aller demander de pleins pouvoirs, et des mesures énergiques contre les menées des féralistes de la Haute-Garonne. C’est ainsi que Chaudron-Rousseau envoie Baudot à Paris. Il y retrouve Chabot, qui, depuis son départ de Toulouse, avait dénoncé à la Convention Nationale la politique de la Haute-Garonne. Le rapport de Chabot fut le point de départ des mesures prises par la Convention Nationale contre ce département.
Baudot arrive à Paris le 21 juin. Il trouve les comités inquiets des événements de Toulouse, car on leur avait considérablement grossi les faits. Avec une exagération méridionale, on avait écrit à la Convention que Toulouse était en pleine contre-révolution, qu’elle s'était déclarée capitale d’une république du Midi, qu'elle entretenait une garde soldée de 15.000 hommes prêts à marcher sur Paris, qu’elle employait pour cela les fonds de la Monnaie, que Lacuée avait été proclamé généralissime des armées du Midi et que
(2) I1 sut, le premier, découvrir le génie militaire de Hoche, qu'il défenaïit contre Saint-Just.
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les Jacobins et les membres de la Société populaire étaient persécutés. Baudot rassura ses collègues, il fit la part de l’exagération et remit toutes choses au point. Mais il déclara que la situation était grave, que le mouvement fédéraliste deviendrait particulièrement inquiétant si on laissait la Haute-Garonne servir de irait d'union entre les départements fédéralistes de l'Est et ceux de l'Ouest. I] insista pour que l’on frappât avec fermeté, surtout avec rapidité. Les déclarations de Baudot coïncidant avec celles de Chabot, la Convention Nationale rend immédiatement le décret du 24 juin qui traduit devant sa barre les principaux meneurs fédéralistes de Toulouse. Et comme elle sait, avec certitude, qu’elle peut compter sur le dévouement et sur les sentiments jacobins de Descombels, elle confirme sa nomination comme procureurgénéral syndic de la Haute-Garonne.
Nous verrons plus loin comment sera accueilli et: exécuté le décret du 24 juin. Maïs il est nécessaire ici, d’insister sur son importance, son opportunité, sa nécessité. Les représentants ont obtenu, en effet, que la Convention frappe les fédéralistes avant qu'ils aient pu faire le geste décisif. Les autorités du département refusent l'accord avec Bordeaux le 26 juin et l'arrêté du 24 juin n'arrive à Toulouse, par courrier spécial, que le 29 juin au matin. Il arrive au moment où les commissaires dés sections du département se réunissent dans la ci-devant chapelle des Pénitents Bleus pour donner leur avis sur les décisions du département. Inquiets, indécis, comprenant mal la défection des corps constitués, après leur propagande fédéraliste, les sectionnaires comprennent encore plus mal les délibérations qui leur sont demandées. Tant d'événements contradictoires en si peu de temps les laissent démoralisés.
Le rôle de Baudot et de Chaudron-Roüsseau, avec celui de Descombels & donc été essentiel. Mais ces représentants de la Convention Nationale, auraient-ils pu transformer aussi l'opinion populaire, à Toulouse en particulier ? Non. Les événements ont pu la modifier.
Lies événements d’abord et surtout un sursaut de patriotisme qui venait d'animer les esprits. Depuis plusieurs mois la lutte entre Girondins et Montagnards divisäit le pays. Depuis plus d’un mois spécialement, les esprits cläirvoyants avaieñt pu mesurer le danger que faisait courir à la France l'aventure fédéraliste. Créer une République fédérative, la sépärer de Paris, c'était détruire d’un coup l'unité francaisé si patiemment réalisée au cours des siècles précédents : c'était ruiner le sentiment national qui fait que tous les citoyens de la France n’ont qu’une même pensée däns un même sentiment d'union. C'était surtout montrer à l'étranger nos divisions, nos rivalités, l'anarchie triomphante, alors qu’il fallait faire bloc cohtre l'ennemi extérieur et sauver nos frontières. Lies eilleurs des Girondins de la Haute-Garonne virent cé que le projet fédéraliste avait C2 redoutable eb de désastreux. Les leénteurs des corps constitués, leurs hésitations, donnèrent aux plus décidés le temips de réfléchir et de comprendre. Paris, qu’ils maudissaient, était toujours la France, et la Convention Nationale était toujours la représentation de la Patrie devant l'étranger et l'ennemi. Or, les Girondins de Toulouse élaient pätriotes avant d'être Girondins. Ils se sont donc laissés convaincre par les Jacobins qui n’ont pas reculé devant des mesures d'autorité. Ils se sont joints à là « poignée de patriotes » qui ont voulu l’unité de la Patrie, et qui l’ont maintenue. Les autres, les modérés, les craintifs, la masse mobile, 6nt suivi. Avaient-
ils même corhpris le danger que cotrait la Ffance ? Les royalistes seuls s'étaient réjouis d’une scission qui comblait leur vœux ; leurs espoirs furent décus.
Les mêmes sentiments de patriotisme animent, on est heureux de le reconnaître, la plupart des protestations contre le mouvement fédéraliste. C’est äinsi que, profondément émue dés projets séparatistes de Bordeaux, la Société populaire de Périgueux a supplié les Républicains de la Gironde de renoncer à leurs projets, dans l'intérêt de toute la République. Elle écrit : « Vous organisez une armée contre une cité célèbre, contre la fille aînée de la Patrie ; le fer à la main, le courroux dans le cœur, vous allez traverser la France et marcher sur Paris. Quoi! Vous êtes Français et vous ne frémissez pas à cette idée d’aller tremper vos mains dans le sang des Français !. Frères et amis, reconnaissez l’esprit infernal qui s’efforce de vous séduire. C'est à Coblentz, c’est à Vienne, c’est à Berlin, c'est dans les antrés ténébreux dés tyrans de l'Europe qu'a été forgé ce plan de marcher sur Paris » (1).
Les fédéralistes de Bordeaux ne devaient pas entendre ces sages avis, puisqu'ils continueront encore léurs menjées séparatistes. Ils essayeront encore de faire un nouvel appel à la Haute-Garonne. Nous verons plus loin que cet appel sera fait en vain.
La plupart des Girondins de Toulouse sont patriotes. 11 ne faut pas oublier aussi qu'ils sont républicains. Ils corhprennent qu’en luttant Contre là Convention, ils font le jeu des royalistes qui soutiennent leur cause pour amener la chute de la République. Or dès le début, ils refusent le concours des royalistes (2).
(1) Procès-verbatx dé la Cofivéntion Natiohale (8 jnillét, p. 283). (2) Archives municipales, délibérations du 21 juin 1703. Archives départementales, L. 56, 2 juin.
Ils ne veulent pas de compromis avec les aristocrates qu'ils considèrent comme les ennemis du peuple et. de la liberté. En hommes à principes qu'ils sont avant tout, au moment où ils organisent la lutte contre la Montagne, ils envoient une armée contre les insurgés royalistes de la Lozère (1).
Le sentiment patriotique, la crainte de l'anarchie avaient calmé l'imagination prompte à l’enthousiasme de la population toulousaine. C’est aussi qu’on vivait des heures sombres, douloureuses, entre l’angoisse du danger extérieur et la disette chaque jour aggravée. La trahison de Dumouriez avait démoralisé les plus braves. La situation extérieure est toujours alarmante : une partie du Roussillon envahie, Landau, Mayence bloqués, Valenciennes, Condé menacés par le général autrichien Cobourg, qui a passé la frontière du Nord. Le Duc d’York va marcher sur Dunkerque, les Prussiens sur Wissembourg et Landau. Le péril est extrême, car la route de Paris est ouverte. D’autre part, la Vendée soulevée s'organise, et la guerre civile y met les armées de la République en déroute.
En ces heures tragiques pouvait-on vraiment songer à briser l'union entre Français ? Il fallait nourrir les soldats des frontières, il fallait envoyer des vivres, des
(1) Le 3 juin, le Directoire du département ordonne la levée de 400 hommes dans la Haute-Garonne pour marcher au secours de Rodez menacé. Toulouse devait fournir 100 hommes. Chaque district devait en fournir 38. L'administration du district en fit requérir 50 au lieu de 38.
Le général Lacuée fut chargé de l’organisation de cette armée.
Le 3 juin, le procureur-général Descombels, écrivait au procureursynaic du district de Grenade : :
« Citoyen, la fin de la révolte vient d’éclater sur les confins du département du Cantal, de la Lozère et de l'Aveyron. Les rebelles sont déjà maîtres de Mende et de Marvejols. Les patriotes accourent de tous les âépartements voisins pour étouffer l'incendie. Serons-nous les seuls qui ne contribuerons pas à anéantir les contre-révolutionmaires? Répandre ce doute serait une injure. Il suffit de vous inviter à marcher contre l'ennemi pour être assuré de votre empressement à vous réunir sous le drapeau de la Liberté. »
(Archives départementales, L. 404 Liasse manuscrite),
munitions (1). Il fallait fabriquer des fusils, du matériel de guerre et le pays manquait de pain. Malgré fout, il fallait trouver des subsistances pour les troupes. Dès le 10 mai, un ordre des représentants en mission avait amené la réquisition de 6 commissaires pour surveiller chaque jour les fondeurs de canons, les presser, faire augmenter le nombre des fourneaux, procurer le plus grand nombre d'ouvriers possible (2). Une autre réquisition avait autorisé l’administration du département à faire exploiter les forêts du Marquisat de Mirepoix et autres forêts de l’Ariège pour accélérer la fabrication des boulets. Des commissaires furent envoyés au Bazacle pour vérifier les farines destinées à l’armée. Les dépôts de blé réquisitionné se trouvent dans les magasins établis le long du canal Riquet, par où ils sont arrivés, le biscuit s’entasse dans les salles du séminaire de la Mission, le riz dans la chapelle des ci-devant Pénitents noirs.
Le 27 juin, les corps administratifs reçoivent les réclamations du peuple de Perpignan et des départements voisins qui, dans le danger de leurs villes menacées, demandent des secours en armes, en munitions de guerre, en vivres, en fourrages, ainsi que des ouvriers expérimentés. Les autorités de Toulouse envoient à Perpignan la poudre à canon dont on dispose et du blé. Deux compagnies de chasseurs et deux compagnies de canonniers escortent le convoi.
A l’intérieur du département la peur de la famine passe avant toute préoccupation politique. Les den-
(1j Des secours de toute nature étaient demandés à Toulouse des divers points de la région. Le département des Landes demandait des fusils, celui de l'Aveyron, de la poudre à canon, l’Aude réclamait des canonniers instruits.
(2) « Jeanbon St-André proposa et fit accepter par ses collègues l'établissement, à Montauban, d’une fonderie de canons et d'un atelier de charronnage Gestiné à pourvoir l’armée des Pyrénées... La fonderie de Toulouse ne suffisait plus. » (Jeanbon St-André, par Léon Lévy, p. 271). 15 mai 1793.
rées sont rares eb chères (1). Les paysans, méfiants, les cachent. À Toulouse les pauvres gens et les domestiques des bourgeois restent de longues heures à attendre à la porte des boulangers, qu’on leur distribue une minime quantité d’un pain mêlé de son. Et avec quoi payer les denrées indispensables ? L’argent est de plus en plus rare et les assignats perdent chaque jour de leur valeur. Aux 31 mai et £ juin il fallait 50 sols sous-assignats pour représenter vingt sols métalliques et par conséquent 60 livres assignais pour un louis d'or (2). Cette différence des valeurs provoque la hausse constante des denrées. La population songe à vivre et certains finissent par se désintéresser, au moins en partie, des difficultés politiques.
Les rapports de Cailhava (3) sur la région de Toulouse sont concluants à ce sujet. Ces rapports qui ont dû être écrits entre le 10 et le 20 juin, alors que Toulouse était en pleine effervescence fédéraliste, montrent à quel point la crise des subsistances était aiguë. Ils soulignent combien le pain était mauvais et cher. Il vaut « dix sols la livre » et on se sert pour le fabriquer de farines gâtées. Les paysans ont plus
(4) Le 39 mai 1793, le recensement des grains dans le district de Villefranche, un des plus riches du département, avait donné seulement :
7.411 setiers Ge blé; 41.172 setiers de millet ; 2,095 setiers de menus grains. (L. 573).
Le setier correspondait, dans la Haute-Garonne, à 0 hl1. 98.
(2) Moniteur, séance du 3 août 1798.
En août 1793, il faudra six francs-assignats pour représenter vingt sous du numéraire et près de 144 livres-assignats pour représenter un louis d’or.
(3) Archives nationales F. 1, A. 550.
Rapports Sur la région de Toulouse au nombre de 7. Ils ne sont pas datés, mais il ressort du texte qu’ils correspondent à la période comprise entre le 10 et le 20 juin 1798.
Jean-François Caïlhava d’'Estandoux est un auteur dramatique et homme politique du département de la Haute- Garonne. Le 7 juin 1793, Garat l'avait nommé « commissaire cbservateur » dans les Pyrénées-Orientales, l'Ariège et l'Aude. En passant à Toulouse, il envoie les rapports cités.
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de ressources que les habitants des villes. Ils peuvent manger les fruits de la terre qu'ils cultivent. « Nous pouvons, disent-ils, ouvrir les greniers avec les ongles », c'est-à-dire qu'ils ne craignent pas la famine puisqu'ils ont des fèves nouvelles et des fruits nouveaux. Mais dans les villes, la disette est extrême. Le commerce est arrêté, on vend très cher les lainages, les petites étoffes fabriquées dans le département. « Ce qui valait cinq sols coûte 12 livres ».
Ainsi les troubles dûs à la misère s'ajoutent à ceux que provoque l'agitation politique. Des mesures de sûreté exceptionnelles sont prises par nécessité. C’est ainsi que la garde soldée à pied et à cheval est établie en permanence continuelle pour maintenir la tranquillité publique (1). Dans le département, la taxe sur les grains n’est pas respectée et les craintes augmentent (2).
Certes, le parti fédéraliste, malgré la défection des autorités constituées, malgré son affaiblissement, reste encore debout. Il ne se rend pas en un jour. Les chefs ont été frappés, mais il demeure vivant, surtout à Toulouse, et dans les centres importants du département, Les campagnes se contentent de suivre les autorités légales, car, en réalité, le paysan ne comprend pas. Les idées abstraites, les principes politiques lui sont étrangers. Les préoccupations matérielles et religieuses sont les seules qui le troublent ;
(1) Registre des délibérations du Conseil général de la commune (29 juin 1793).
(2) Lettre de Descombels au citoyen Calvet, procureur-syndic du district de Revel, en date du 4 juin 1793.
« I1 a été rorté plainte au Conseil du département sur l’inexécution de l'arrêté. à la taxe prévisoire des grains dans votre district. Cette négligence a déterminé le Conseil à vous mander pour rendre compte des moyens qu'a dû prendre l'administration du district pour faire diminuer provisoirement le prix du pain. Veuillez vous rendre à notre invitation et venir donner au département les éclaircisséments à cet égard ». L. 67. -
il est resté en masse ce qu'il était avant 1789. En particulier il est toujours dévot. Et s’il reste fidèle aux aristocrates d’avant la Révolution, c’est parce qu'ils sont, pour lui, les alliés du prêtre et du prêtre insermenté,
Cailhava écrit à ce sujet : « Je traversai un hameau et je remarquai que les habitants étaient presque tous à genoux sur leur porte, parce qu’on disait Vêpres à une heure de là... On croit aux miracles. Une femme morte depuis Noël avec son enfant reviennent faire la conversation chez eux. C’est à qui s’exposera au martyre pour attester ce prétendu miracle ».
A Toulouse, la question religieuse est toujours vive. La municipalité, par mesure de prudence, et, pour éviter les émeutes de la rue, est obligée de supprimer la procession générale de la Fête-Dieu à laquelle assistaient auparavant les autorités, les notables de la ville. Elle décide que les curés des paroisses seront autorisés à processionner chacun dans sa paroisse, « mais qu’aucun officier municipal ne pourra assister aux dites processions revêtu de sa marque d'’officier municipal, (1):
Cependant les esprits cultivés, les républicains patriotes attendaient avec impatience la constitution promise par la Convention Nationale. Ils en espéraient un apaisement et, par l'application d’un nouveau régime, la fin des querelles au sein de la Convention,
Celle-ci ne reste pas inactive. Elle comprend le danger du mouvement fédéraliste. Elle est au courant des projets Séparatistes qui soulèvent le Midi. En même temps qu’elle prend des décisions sévères pour
(1) Registre des délibérations du Conseil général de la commune (24 juin 1793).
ramener les régions en insurrection, elle pense calmer les esprits en votant la constitution de 1793.
C'est le projet de Condorcet qui devint la Constitution de l’An I, du 24 juin 1793. La France n’en a jamais eu de plus démocratique. Elle établit le suffrage direct dans les assemblées primaires, le suffrage au second degré dans les assemblées électorales, le Sufirage au troisième degré à l’Assemblée nationale. La déclaration des droits qui la précède pose le principe du droit du citoyen à l'instruction et à l’assistance. Elle ménage les intérêts des classes rurales en décidant le partage des biens communaux, la vente des biens confisqués. Elle calme l’irritation des grands centres souffrant de la disette en organisant les secours aux indigents.
Nous n’avons pas à étudier ici la Constitution de l'An I (1). Mais il est nécessaire d’indiquer qu’eile a contribué pour une bonne part à l'échec du mouvement fédéraliste, qu’elle a renforcé le pouvoir de la Montagne, qui a pu reprendre sa lutte contre les ennemis de l’intérieur et de l'extérieur. Cette hâte à donner la Constitution tant attendue fut, de la part de la Convention, habile politique, puisqu'elle privait le fédéralisme de tout prétexte séparatiste et qu’elle rassurait les modérés.
La Constitution fut reçue à Toulouse, le 10 juillet, avec des transports de joie.
Entre temps, la Convention Nationale, par l’intermédiaire des représentants en mission, aidés euxmêmes par le club des Jacobins et le Procureur-général-syndic Descombels, a entrepris la répression du mouvement fédéraliste. Cette répression qui aboutit
(1) Cette constitution, promulguée avec tant de solennité dans toute la France, n’entra, on le sait, jamais en vigueur.
à la disparition du parti girondin dans la Haute- Garonne sera longue, violente, douloureuse. Le parti fédéraliste manifeste pendant quelque temps encore son existence. Nous avons analysé les raisons diverses pour lesquelles il s’est affaibli. Il n’est plus au pouvoir, mais il vit encore, et il s'agite en sursauts, en remous d'opinion, en complots cachés. Bordeaux veille et vient le solliciter encore. Il faudra l'énergie des Jacobins et l’organisation de la réaction montagnarde avec le gouvernement révolutionnaire pour en venir définitivement à bout.