CHAPITRE VIII
La fin du fédéralisme
L'ŒUVRE DES JACOBINS. — LA PROPAGANDE MONTAGNARDE. — LUTTE CONTRE LE CATHOLICISME. — LE CULTE DE LA RAISON. — LES FÊTES JACOBINES ET L'ENSEIGNEMENT PUBLIC. — RUINE DÉFINITIVE DU PARTI F'ÉDÉRALISTE.
C’est donc à la demande des Jacobins que les représentants du peuple Paganel et Dartigoeyte avaient été maintenus à Toulouse. Nous avons vu comment ils ont réprimé tout mouvement fédéraliste et pourchäâssé dans le département les aristocrates et les ennemis de la Révolution. Le gouvernement révolutionnaire, maintenu par eux dans toute son énergie, avait fait régner la terreur dans la Haute-Garonne.
La Terreur, dans la Haute-Garonne, fut comme dans le reste de la France, le moyen violent de la défense nationale. De plus, ce fut le moyen de défense contre la coalition fédéraliste, Double coalition : celle de l’extérieur et celle de l’intérieur, et, par conséquent, double péril.
Malgré leurs erreurs et leurs exagérations, et peutêtre leurs injustices, il faut bien reconnaître que c’est ce sentiment du péril national qui a inspiré les paroles et les actes des représentants du peuple en mission. Assurer le triomphe de la Montagne, c'était assurer le triomphe de nos armées et de l’unité intérieure. C'est pourquoi ils excitent le zèle des Jacobins, encouragent
leur propagande, exaltant leur enthousiasme et leur confiance dans la Révolution. Surtout, ils entretiennent leur patriotisme et leur courage ; leur patriotisme d’abord, car dans cette période de circonstances exceptionnelles, le patriotisme devait arriver à un degré exceptionnel, leur courage ensuite, car il était indispensable pour vivre sous la menace constante du danger extérieur, des troubles intérieurs, de la détresse économique grandissante.
C’est pour convaincre les patriotes de Toulouse de lui prêter son appui, que Paganel parle, le 13 Nivôse, à la Société populaire, de la nécessité des mesures révolutionnaires. Il renouvelle aux Jacobins qui la composent l’assurance du patriotisme qui les anime. « Il faut, dit-il, que j’achève l’épurement des administrations. Je veux m'’entourer des lumières des bons sans-culottes » (1). Et le 19 Nivôse, il fait lecture du rapport de Robespierre sur le gouvernement révolutionnaire. Puis il prend la parole à la suite de cette lecture. Il déclare que les généraux livrés par le décret de la Convention Nationale à la suite du rapport ne seront pas les seuls punis, car il a demandé au Comité de salut public la punition des traîtres qui ont trahi la République à Perpignan.
Le 6 Pluviôse, à la séance de la même Société populaire, c’est Dartigoeyte qui expose avec énergie les mêmes principes. Il promet de faire exécuter avec rigueur toutes les mesures de salut public. I déclare : « Etranger à tout autre sentiment qu'à la passion de la liberté, toutes les factions viendront s’anéantir devant mon dévouement à la Patrie. Les individus isolés ne sont rien à mes yeux : la chose publique fixe toute mon aftention. Punir les traîtres, anéantir les
ennemis, quel masque qu'ils aient emprunté pour voiler leurs atroces perfidies, étouffer les préjugés qui inondent encore ces contrées, poursuivre le fanatisme et la superstition jusque dans ses derniers retranchements, telle est la tâche que je m’impose » (1). Il invite aussi la Société populaire à l’entourer de ses lumières, et il jure que les républicains trouveront en lui un défenseur du patriotisme,
Il s'étend ensuite sur la nécessité de punir « les scélérats qui ont voulu dissoudre le faisceau de l'Unité de la République », car les fédéralistes sont, à son avis, les pires ennemis. « Oui, citoyens, dit-il, il est encore des fédéralistes dans la République. Ils s'entendent avec les aristocrates… Frappons tous ceux qui trament contre la liberté, quel que soit le masque qu'ils empruntent pour couvrir leur fédéralisme » (2).
Tant de rigueur soulevait bien des haines. Les représentants sentent l'hostilité de la foule, de tous ceux qui souffrent du régime de la Terreur. Dartigoeyte le sait, mais il affirme qu'il n’en punira pas moins les intrigants. « Je servirai toujours ma patrie, dit-il..., je ne vois que mon devoir, et je le remplirai avec une fermeté inébranlable. Je prends l'engagement de ne pas pactiser avec nos ennemis, de ne faire sortir des maisons d'arrêt aucun reclus, sans avoir consulté la Société populaire » (3).
Les représentants montagnards continuent donc à frapper les contre-révolutionnaires et les fédéralistes. Nous avons vu comment ils étaient aidés par Descombels.
On sait que celui-ci avait été nommé agent national
(3) Le même jour il approuve une proposition tendant à renfermer les gens suspects des deux sexes jusqu’à la raix.
du district de Toulouse. La loi du 14 Frimaire qui avait organisé le gouvernement révolutionnaire, avait établi, auprès de chaque district, un agent national tout spécialement chargé de requérir et poursuivre l'exécution des lois, de dénoncer les infractions et les négligences apportées à cette exécution, et d’entretenir une Correspondance exacte et suivie avec le Comité de Salut public et de sûreté générale.
Descombels, qui avait rempli avec l’activité que l’on sait, les fonctions de procureur-général-syndic du département, accepta sa nouvelle charge avec toutes ses responsabilités. « J'en commence l'exercice par une profession publique d’un amour ardent pour la patrie, dit-il, d’un zèle infatigable pour assurer le triomphe de la liberté, de l'égalité, des lois qui en sont la sauvegarde. » Ef le 20 Nivôse, an IL, il écrit à toutes les sociétés populaires du département : « Citoyens frères et amis, j'avais déjà commencé ma Correspondance avec vous lorsque j'étais procureur-général-syndic : je la continuerai avec le même zèle dans les fonctions d'agent national auxquellles je viens d’être appelé par le représentant du peuple ». .
Peu de temps avant d'être nommé agent national du district de Toulouse, Descombels avait rédigé une adresse à ses concitoyens, pour leur faire mesurer les résultats obtenus dans sa lutte contre les ennemis de la République. Il leur disait : « La liberté chaque jour établit son empire. Fils aînés de la liberté, braves sans-culottes, comptez déjà autour de vous les succès qui ont secondé votre zèle généreux. Des ennemis puissants s'étaient ligués contre vous : ils se sont épuisés en efforts pour vous attaquer, et, après deux campagnes, à peine ont-ils entamé votre territoire : ils ont payé des traîtres et leurs trahisons multiples, seules causes de leurs succès, n'ont guère servi qu'à épurer le
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sol de la République de ses ennemis secrets. Ils ont soudoyé une armée contre-révolutionnaire dans l’intérieur, et déjà les hordes des rebelles qu'ils avaient soulevés, vaincues, accablées par le nombre et le courage des enfants de la Patrie, cherchent vers les bords de la mer un refuge où ils puissent ensevelir leur honte et leur remords. Ils avaient machiné dans toute l’Europe un vaste complot de proscription et de famine contre vous ; ils vous avaient rayé du nombre des peuples qui l’habitent, et cependant la République déjà reconnue par des alliés, a marqué son rang dans les puissances politiques. Ainsi se sont déjoués tous leurs projets ». Mais il craint que, trop fiers des succès obtenus, ils laissent endormir leur vigilance. « Citoyens, poursuivait-il, tant que la liberté aura encore quelque combat à soutenir, qu'elle punisse ceux qui la trahissent ou l’attaquent. Tant que le sol de la République ne sera pas respecté par les ennemis extérieurs, qu'ils tremblent, vos ennemis intérieurs !.…. Ainsi, vous vous associerez aux travaux de nos braves frères d'armes, vous seconderez leurs efforts. Comme eux, vous combattrez aussi les ennemis de la Patrie. Ils trouveront en vous de dignes concitoyens, et de quelles vertus républicaines ne nous donnent-ils pas l'exemple ! Leur valeur était signalée par leurs exploits » (1).
Discours, adresses, tout semblaït indispensable aux autorités jacobines. Car il ne s'agissait plus seulement de détruire, après les avoir réduits au silence, les partis ennemis ; il fallait créer et maintenir, par un effort incessant, l’état d'esprit révolutionnaire. Nous avons
(1) Adresse du Procureur-général-syndic de la Haute-Garonne à ses concitoyens, (IL. 67),
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vu comment les Jacobins de la Haute-Garonne avaient réprimé les partis contre-révolutionnaires : nous allons les suivre maintenant dans leur politique montagnarde. Pour arriver à leur but, ils eurent recours à la lutte contre le culte catholique, aux missions patriotiques dans le département, aux fêtes populaires révolutionnaires, enfin à la propagande par l’enseignement, le théâtre, les journaux.
Ces divers moyens, employés concurremment avec les mesures répressives, ont assuré dans le département de la Haute-Garonne le triomphe de la Montagne et la disparition de tout ferment fédéraliste.
La lutte contre le cafholicisme ;avait été, ‘dès le début, considéré comme un moyen de défense révolutionnaire. Le clergé gardait de son passé des attaches sérieuses avec les partisans de l’ancien régime. Si les curés des campagnes avaient, dans certains endroits, accueilli favorablement la Révolution, ils étaient restés en majorité fidèles aux anciennes traditions. La Constitution civile du clergé avait achevé de brouiller les prêtres avec la Révolution, et nous avons vu que, dans le département de la Haute-Garonne, le clergé constitutionnel était l'exception. Il demeurait suspect aux fidèles qui gardaient leur confiance aux prêtres insermentés.
Au moment du complot fédéraliste, un certain nombre de curés avaient cru entrevoir une solution inespérée de la crise religieuse dans les projets girondins. Acquis à la Révolution, mais non à la politique de la Convention, ils s'étaient ralliés aux modérés, et avaient soutenu, dans les centres importants du département, les visées séparatistes. La population leur avait fait confiance, irritée d’une politique religieuse dont elle ne comprenait pas la portée et qui blessait
ses sentiments. C’est ainsi que nous avons trouvé des ecclésiastiques jouant un rôle actif lors de la crise fédéraliste.
Après le premier échec des projets girondins et leur première répression, les Jacobins confondirent dans la même haine le clergé modéré et celui qui était resté fidèle à l’ancienne monarchie. L'un et l’autre, d’ailleurs, ne formaient plus qu’un seul groupe, comme les fédéralistes unis aux aristocrates : celui de l’opposition à la Montagne.
C’est pourquoi, ennemis déclarés de la dictature jacobine, ils seront poursuivis par les autorités légales, les Sociétés populaires et les représentants du peuple, comme définitivement ralliés aux royalistes.
Le décret du 19 juillet 1793 sur le mariage des ecclé- Siastiques avait provoqué de nouveaux troubles. On sait que les évêques qui s'opposaient aux noces de leurs prêtres étaient passibles de la déportation. Ce décret fut particulièrement impopulaire dans le département. L’évêque Sermet fut accusé par la Société populaire de mettre obstacle aux décisions de la Convention. Descombels s’en inquiète et écrit au procureursyndic du district de Toulouse. « Il m'est revenu qu’il a été remis à votre prédécesseur, pendant le Carême dernier, une dénonce contre Sermet, évêque métropolitain du Sud, signée Barraillé, portant que, dans une instruction qui avait précédé l’ordination, il avait prêché contre le mariage des prêtres, et que, contre les lois civiles et naturelles, il avait fait faire aux ordinants le serment solennel de ne jamais contracter les nœuds du mariage... Veuillez me la faire parvenir. Il importe que les prêtres, ainsi que tous les citoyens, apprennent à respecter les décrets de la convention
nationale et qu’ils ne persistent point à méconnaître les lois de la nature » (1).
Dès son arrivée à Toulouse, Paganel dénonça l’évêque au comité de Salut Public : « L'évêque de Toulouse (2), orgueilleux, dominateur, fédéraliste, ennemi de la Montagne, calomniateur de Chabot, m'a été dénoncé par la Société populaire comme indigne des fonctions que le peuple lui a confiées. J'attends le rapport du Comité de surveillance pour lui en interdire l'exercice et le priver de son traitement. Il est temps que les préjugés disparaissent devant l’éternelle raison et que l’orgueil sacerdotal s’abaisse devant la loi » (3).
Les prêtres continuaient leur lutte contre la Révolution (4), tandis que la Convention poursuivait son action laïcisante. Malgré la recherche des prêtres réfractaires cachés dans les maisons, leur nombre était encore considérable, surtout dans les campagnes restées profondément catholiques.
Dès son arrivée à Toulouse, Dartigoeyte avait dénoncé « l'accord des fédéralistes et des calotins ». Le décret du 6 août avait donné aux municipalités le droit de supprimer les cérémonies qui leur déplaisaient. C’est alors que Dartigoeyte prit dans la Haute-Garonne l'offensive contre l'Eglise; des visites domiciliaires furent ordonnées pour connaître et faire arrêter les
(1) Lettre de Descombéls, procureur-général-syndic du département de la Haute-Garonne, au citoyen procureur-syndic du district de Toulouse. Toulouse, le 31 août 1793, l'an II de la R. F. (L. 371, lettre manuscrite de la main de Descombels).
(@) Sermet, arrêté le 7 brumaire an II, fut incarcéré au Couvent de la Visitation, où il eut à souffrir les vexations de ses co-détenus royalistes. Transféré aux Carmélites, il fut mis en liberté le 9 thermidor.
(3) Paganel au Comité de salut public, 5° jour de la 1'° décade du 2* mois de l’an II (26 octobre 1793).
(4) C’est ainsi que le ®% octobre une « dénonce » est adressée à la Municirialité contre le curé de la Dalbade, qui avait refusé de baptiser un enfant sous prétexte que les citoyens invités à la cérémonie étaient coiffés du bonnet rouge.
(Délibérations qu Conseil général de la Commune)
prêtres qui ne pourraient justifier de leur soumission aux lois de la République (1). Les abjurations de tous les prêtres étaient préparées, et Descombels écrit à cette occasion au Comité de Süreté générale : « Toulouse est rentré dans l’ordre et justice sera rendue à qui de droit. Nous ne nous occupons plus que de déjouer les nouvelles trames qui ont été ourdies à l’occasion de tous nos prêtres ; déjà les cafards crient que la religion est perdue, mais nous les réduirons au silence et leurs tentatives seront vaines » (2).
La religion n’était pas perdue. Certains prêtres abjuraient leur sacerdoce à la Société populaire de Toulouse, mais ils étaient le petit nombre (3) malgré les exhortations des corps constitués.
La Société populaire poursuivait, avec les formes du culte, tout ce qui rappelait l’ancien régime et les croyances populaires. Le 4 Brumaire, elle avait demandé le changement de noms des rues et places de la Cité, spécialement de celles qui portaient des noms de saints. C’est ainsi que la place Saint-Etienne, était devenue la place de la Raison ; la rue Minau, la rue Sans-Culotide ; la place Rouaix, la place Marat : la rue Nazareth, la rue Carmagnole. Paganel désirait qu’un obélisque soit élevé place Saint-Georges, à l’endroit même où Calas fut exécuté (4). Ces changements pro-
(1) C’est ainsi que Cathala, prêtre, fût arrêté pour « n'avoir rien négligé, soit par ses propos, soit par ses écrits, pour empêcher les progrès de la Raison, chez les habitants de la Commune, Au contraire, il à contribué à les asservir plus longtemps sous le joug de la superstition. »
(2) Lettre de Descombels au Comité de Sûreté générale de la Convention Nationale du 8 frimaire an II (L. 67).
(3) Le 16 frimaire, Descomibels lit à la Société populaire une lettre de Paganel qui annonce que déjà Montauban a éloigné de ses murs de Paganel qui annonce que déjà « Montauban a éloigné de ses murs de Toulouse à la hauteur des circonstances ». (L. 751).
(4) Le 1° pluviôse, la Société populaire de Toulouse reçut une lettre de Louis Calas, où il témoignait sa reconnaissance à la société du zèle qu’elle à mis à venger la mémoire de son père, en demandant en son honneur un monument « qui attestera à la postérité la scé-
cèdent tous de la même pensée ; détruire jusqu'aux mots qui pourraient rappeler une époque détestée et aussi faire oublier les noms des saints qui figuraient dans le ci-devant calendrier grégorien (1). La Société populaire demanda même que les cartes à jouer avec rois et reines fussent saisies chez les libraires.
Le 26 Brumaire, le Conseil Général de la Commune, dirigé par le maire Groussac, ordonna de procéder à la destruction, par le feu, des titres féodaux apportés à la Municipalité, en présence des commissaires du club jacobin et des membres du Conseil Général, conviés à assister à cette « brûlure ». Tout ce qui pouvait rappeler le passé fut ainsi brûlé par ordre des municipalités républicaines dans tout le département. L’autodafé avait lieu en général sur la place publique, au pied de l'arbre de la liberté, où s’entassaient les estampes, les statues, les livres, les tableaux qui évoquaient le « règne des tyrans et de la superstition ». Le procureur-syndic de la commune de Beaumont. écrit : « Nous venons de faire brüler les effigies, les portraits des ci-devant rois, reines et statues... de tout ce qui avait trait à l’ancien régime ».
Le 7 Frimaire, la société populaire fit adopter par le corps municipal de Toulouse les propositions suivanies :
1° Faire porter à la Monnaie les châsses d’or, d’argent, les vases sacrés et autres objets du culte.
2° Elever un temple à la Raison dans la cathédrale
lératesse de ceux qui le firent périr ». Les filles Calas partageaient les sentiments de- leur frère. Le 29 Frimaire, deux parentes de Calas, domiciliées à Toulouse, parurent à la tribune de la Société populaire. Elles venaient offrir l'expression de leur reconnaissance et partager le triomphe de Calas, après avoir partagé ses peines et son infortune, (L. 751).
(t) Le calendrier républicain avait été institué par décrets des 5 et 20 octobre 1793 Les paysans se montrèrent hostiles par protestation religieuse et Par routine,
Saint-Etienne et préparer l'inauguration pour le 21 Frimaire.
3° Déclarer suspects ceux qui chômeraient désormais le dimanche et jours de fêtes religieuses.
4° Abattre les clochers, statues et bustes de saints.
5° Enlever les croix et emblèmes religieux qui se trouvent sur les routes et places publiques.
6° Interdire aux prêtres d’enterrer en public.
7° Suivre l'arrêté de la commune de Paris sur l’enlèvement des signes du fanatisme.
La municipalité toulousaine reçut avec enthousiasme les propositions du bureau de la société populaire. Elle les accueillit sans discussion car elle comprenait « combien il importe de ramener les citoyens aux principes de la Raison et de la Nature, en détruisant les prestiges et les erreurs que les hommes fourbes et ambitieux n’ont que trop logtemps propagés » (1).
Un arrêté du 12 Frimaire an Il autorisait encore les habitants de Toulouse à faire porter les morts à l'église avant de les inhumer, « pourvu qu'il n'y ait pas de marques extérieures ». Le 19 Frimaire, le Conseil général de la commune communique l'arrêté interdisant l'exercice de tout culte extérieur, car les « intrigants, les calotins et les cabaleurs sont toujours en grand nombre » (2). Mais le culte intérieur est permis.
(1) Registre des délibérations du Conseil général de la commune.
(2) Le Conseil général de la commune de Toulouse à ses concitoyens.
« Tout culte extérieur, quel qu’il soit, est défendu. Tout culte intérieur, dans les temples, est permis pourvu que son exercice ne trouble pas l’ordre social. Frères et amis, conformons-nous aux lois, et quelle que soit l'hymne que nous adressions au Créateur, elle lui sera toujours agréable. Gardons-nous de nous faire réciproquement la guerre par des images. Les tyrans ne demandent pas mieux si quelque perturbateur de l'ordre public, sans doute aux gages de Pitt ou des aristocrates, trouble votre tranquillité; citoyens, n’oubliez pas que la loi, la loi seule peut vous faire justice. Nous sommes tous égaux devant elle; et, semblable à la divinité, elle protège l’homme de bien qui lui est soumis et punit quiconque
Le 20 Frimaire, an II, le culte de la Raison (1) fut solennellement inauguré par Paganel dans l’ancienne cathédrale Saint-Etienne. La cérémonie eut lieu avec un « grand Concours de citoyens de tout âge et de tout sexe ». À 4 heures de l'après-midi, toutes les autorités constituées réunies avec la société populaire, à la maison commune, en sont parties au « son d’une symphonie harmonieuse pour se rendre à la ci-devant cathédrale qu'on à choisie pour cet objet » (2). La vaste enceinte de ce temple ne pouvait contenir le grand nombre de citoyens qui s'étaient empressés d'assister à cette « touchante cérémonie ». Le représentant Paganel monta en chaire où il prononça un grand discours. Il dénonça le fanatisme « ce monstre plus vivace que ceux qui ont expié sous la massue populaire ». Puis, il mit ses auditeurs en garde contre les dangers que fait Courir à la liberté « un système d’exagération, dernière espérance de ses ennemis ». Il dévoile « les crimes du sacerdoce » et espère que les esprits « seront bien disposés à recevoir les instructions de la philosophie ».
La cérémonie s’est terminée par des chants et hymnes patriotiques. Desbarreaux, acteur et musicien, avait offert une pièce de musique adaptée à « l'hymne des
veut l’enfreindre. Nos ennemis veulent le trouble: opposons-leur le calme de la Raison et nous triompherons avec la République de leurs Coalitions criminelles. »
Délibéré à la Maison Commune, ce 19 Frimaire an II de la République Française une et indivisible.
Signés : Groussac, maire, Michel Dieulafoy, secrétaire-général.
(1) Vers proposés pour mettre sur le frontispice du Temple de la Raison par Carré, professeur d’éloquence.
« Raison, être divin qu’on adore en ce lieu,
L'homme, éclairé par toi, s'élève jusqu'à Dieu. Comme lui juste et bon, comme lui charitable,
Dans ses malheurs, il plaint, il secourt son semblable. En régnant sur lui-même il ne veut joint de roi, Vivre libre ou mourir est sa suprême loi. »
(2) L'église Saint-Etienne fut rendue au culte le 9% juillet 1795, puis devint en 1796 le temple de la liberté, et en 1798 le temple décadaire. (Fêtes nationales et décadi).
La porte Saint-Etienne était devenue la porte de la Raison.
Marseillais » pour être exécutée le jour de l’inauguration.
De son côté, Dartigoeyte prenait des mesures énergiques pour « élever les esprits à la hauteur des cir- Constances ». Dans tout le département, les municipalités étaient requises d'inaugurer un temple à la Raison et de convoquer les autorités et les citoyens à ces manifestations. Mais, malgré tous les efforts, les masses restaient indifférentes ; si quelques individus s'étaient affranchis du culte catholique, la foule était restée pieuse. Les fêtes et les rites du culte de la Raison ne pouvaient convenir à des esprits où l'éducation Chrétienne primitive avait laissé sa marque ef son influence.
Cependant, les temples de la Raison s'inauguraient dans les chefs-lieux de district, même dans les campagnes (1).
Dartigoeyte faisait succéder les fêtes patriotiques aux « fêtes superstitieuses », @n Organisant les fêtes décadaires. A Toulouse, elles s’établirent sans trop de difficulté.
Le 30 frimaire, jour de la 3° décade, une nouvelle cérémonie groupa les autorités constituées au temple de la Raison ; la foule se ‘Pressa pour entendre les dis- Cours de Paganel, de Barousse, président de la Société
populaire. Descombels parla longuement du fanatisme
qu'il rend responsable des plus grands maux dont la France ait souffert. Il s’écrie : « « Plaines de la Ven-
(17 C’est ainsi que la société populaire de Caraman écrit au Club de Toulouse et lui demande de lui envoyer des commissaires pour assister à l'inauguration du temple de la déesse Raison dans cette commune, A cet effet, la société de Toulouse désigne les citoyens Bisconte, Bonnet et Langautier. À leur retour, ceux-ci rendent compte de leur mission; ils disent que cette « commune est à la hauteur de la Révolution. Ils rapportent l’anecdote suivante : Un jeune républicain de douze ans dit avec cette énergie qui caractérise la vérité : « Mes amis, c’est aujourd’hui notre fête, ne l’oublions jamais et ne grandissons que pour égorger et anéantir ces tyrans. » (L. 751).
Ne
dée, champs arrosés du sang de tant de Français, vous déposerez à jamais contre les fureurs du fanatisme. Vous attesterez les forfaits dont il a signalé parmi nous ses derniers instants. Vous graverez dans les cœurs une haine salutaire pour ses perfides mânœuvres… Et qu'est-ce que l'amour de la Patrie, sinon l'amour de l'humanité entière, considérée dans ses rapports plus immédiats avec nos parents, nos amis, nos voisins, ceux qui habitent le même sol, qui obéissent aux mêmes lois ? Qu'est-ce que la vertu républicaine, sinon le désir d’être utile à ses concitoyens, de mériter leur estime, de jouir du bonheur qui est le prix des services qu’on leur à rendus ?.. » (4).
Pour mieux souligner l'importance du nouveau culte, le citoyen Carré prononça un discours en vers, dont l'inspiration est fort médiocre, mais qui fut applaudi, paraît-il, par une foule peu éclairée sur les mérites poétiques. Ces vers, dont nous citons quelques extraits, expriment malgré leur faiblesse, la pensée dominante de l’heure :
« Tombez, tombez, autels de l’imposture, Relève-toi, temple de la Nature,
Où, rougissant de mentir à son cœur,
Un peuple libre abjure son erreur.
Raison auguste, invisible puissance,
Toi que le sage honorait en silence,
Toi dont sa main vient de briser les fers, Pardonne aux maux que nous avons soufferts, Et ton injure, et noble oubli funeste ;
Le mal n'est plus, mais la leçon nous reste.
La liberté nous ramène à ta loi,
La liberté nous rend dignes de toi...
(1) Journal révolutionnaire de Toulouse, où le Surveillant du Midi. (1®" nivôse, an II).
Du fier despote, on foule aux pieds le trône, Les fers honteux que le prêtre nous donne Flétrissent l'âme et resserrent le cœur, Dans les liens d’une morne stupeur,
Ne laissent plus à sa triste Impuissance
Que les hochets d’une éternelle enfance.
Le fanatisme enfin est désarmé :
Je tremble encor quand l’abîme est fermé. »
Les églises étaient fermées. Le 2 Frimaire, la Municipalité avait décidé la construction de sept fours à Pain dans la ci-devant église Saint-Antoine du AUS société populaire ienait dorénavant ses séances dans l’ancienne église des Pénitents bleus. Les autres églises de Toulouse furent transformées en temples de la Raison. Le grand temple décadaire fut toujours la cathédrale Saint-Etienne, mais chaque quartier voulut avoir le sien (1).
La suppression du culte catholique et l'établissement des fêtes décadaires eurent pour conséquence l’interdiction de chômer le dimanche. Pour empêcher ce chômage, Dartigoeyte prit un arrêté qui mettait en réquisition tous les citoyens, chacun pour le travail qui le concernait. Il défendit de prendre du repos un autre jour que le décadi. Tous ceux qui contrevenaient à l'arrêté ne recevaient pas, pour les jours passés dans l’oisiveté, leur distribution de pain ou de farine. De sorte que cette mesure prise d’abord pour lutter contre le catholicisme, devenait une mesure d’ordre économique. Elle obligeait à produire davantage et à atténuer, par conséquent, la crise des subsistances.
Une liste de ceux qui négligeaient de travailler le dimanche devait être dressée par les Municipalités.
(1) Le 2% Ventôse, les Montagnards du 11° {bataillon demandèrent les ci-devant églises de Sant-Pierre et du Taur pour leur Temple.
Cette liste était celle « des citoyens fainéants et suspects de la Commune ». Elle devait être transmise aux districts afin qu'ils puissent prononcer la réclusion ou toute autre peine contre les coupables. Les corps muni-
‘cipaux, convaincus d’avoir négligé l'application de cet
arrêté, devaient être suspendus et leurs membres reclus (1). Si des rassemblements se formaient pour des cérémonies du culte, les prêtres devaient être arrêtés comme auteurs de troubles.
L'interdiction du repos du dimanche visait tout particulièrement les fonctionnaires publics. C’est ainsi qu’un arrêté du Conseil Général de la Commune de Toulouse stipulait que « tout fonctionnaire ou salarié de l'Etat qui ne travaillera pas les jours appelés naguère fêtes et dimanches, sera regardé comme suspect et traité comme tel ». De même, « tout ouvrier au compte de la République qui se permettrait de chômer le dimanche sera, pour la première fois, privé de deux jours de son salaire, et, en cas de récidive, déclaré suspect et traité comme tel ». |
Il était également défendu aux instituteurs et institutrices de chômer les dimanches. « Ils ne pouvaient
accorder de congé à leurs élèves que les jours de dé-:
cade sous peine de destitution » (2).
Cependant, les fêtes au temple de la Raison continuent, Chaque décadi, ce sont des discours, des harangues, des chants en l'honneur de la Liberté, déesse de la France. Les représentants en mission président ces cérémonies, essaient d'entretenir l'enthousiasme
(1) Le 17 Pluviôse, la société populaire de Toulouse arrête qu'il sera écrit à la société populaire dd Revel que l’affiliation lui sera retirée si elle ne fait pas exécuter le décret de la Convention Nationale sur les signes extérieurs du culte. (L. 751).
(2) Signé: Groussac, Maire.
Extrait des registres des délibérations du Conseil Général de la Commune de Toulouse (28 Pluviôse an Il).
des foie be 6 ME id. Que TS ee LOS AS à a SEX Mes DAS DUT QE RE
populaire, font l'apologie du gouvernement de la Convention. Ils continuent leur œuvre de déchristianisation en dénonçant sans relâche le fanatisme des prêtres.
Descombels, dans son adresse à ses concitoyens, du du 8 Frimaire, an II, s'était déjà exprimé ainsi à ce Sujet : « La tyrannie, soutenue autrefois par la terreur et par le fanatisme est déja réduile à trembler ellemême... C’est par le fanatisme qu'elle avait excité cette guerre intestine qui à fait couler tant de sang français, C'est par le fanatisme qu’étaient conduits ces malheureux que nos ennemis avaient armés contre vous. Ils eussent été vos frères, s'ils n'avaient pas été égarés. C'était sous la conduite de leurs prêtres imposteurs qu'ils marchaïient au combat ; c'était sous les instruments de leur culte superstitieux qu'ils se ralliaient, c'était dans leurs erreurs même qu'ils puisaient ce courage qu'ils eussent dû employer pour la défense commune... [Il est temps de briser les hochets de la Superstition, de disperser, d’anéantir les instruments de l'erreur, de renverser ses honteux tréteaux. La liberté et son culte, voilà la divinité des républicains. Déjà l’exemple nous est donné par cette cité fameuse, le berceau et le soutien de la Révolution, le centre des lumières et du patriotisme... Vous, à qui le Midi de la France doit déjà un grand exemple d’attachement aux principes de la liberté et de l'égalité, vous qu'on remarque toujours des premiers dans les voies d’un patriotisme éclairé et ardent, braves sans-culottes de Toulouse, vous, les soutiens de l'Unité de la République, les défenseurs de son intégrité et de ses lois, vous laisserez-vous encore au milieu de la source empoisonnée des erreurs et des crimes ? Eclairez vos concitoyens, faites briller à leurs yeux le flambeau
de la Raison. Ce n’est pas seulement à Paris qu’elle doit avoir des adorateurs et des autels ».
Dartigoeyte continue sa lutte contre le clergé. « Un prêtre, dit-il à la Société populaire, le 7 Pluviôse, est
Darigoyete continue sa lutte contre le clergé. « Un prêtre, dit-1l à la société populaire, le 7 Pluviôse, est essentiellement égoïste : il doit être l’ennemi de la vérité, Un prêtre ne peut être républicain. Etablissons la religion des républicains et qu’on ne dise pas qu’elle outrage la divinité... Je ne veux pas prêcher l’initolérance, mais je veux vous montrer la flambeau de la vérité... La calomnie peut me poursuivre. Les prêtres hypocrites, les bigots et les femmes prostituées peuvent ne pas être contents de mes principes ; mais Je leur déclare que je ne crains aucune des factions, qu'elles passeront toutes, que le peuple restera, et qu’il renversera sous peu les autels de la superstition » (1).
Les représentants du peuple, tout en poursuivant la propagande anti-catholique, tenaient le peuple au courant des succès remportés sur nos frontières, Ils célébraient et glorifiaient le courage de nos soldats, et c'était certainement ces sentiments qui émouvaient le plus fortement les citoyens. Ge sont les nouvelles de la guerre qui ont permis à la population de la Haute- Garonne de résister à la Terreur et de subir, avec une même foi patriotique, les rigueurs du régime révolutionnaire. |
Cependant, malgré les discours des représentants de
(1) Le 8 Pluviôse, Hugueny demande à la société populaire de Toulouse que le Comité de surveillance écrive aux sociétés affiliées pour qu'elles établissent la liste des prêtres qui, après s'être déprétrisés, ont repris leurs fonctions. Le 11 Pluviôse, la société populaire de Toulouse invite les sociétés populaires affiliées à exclure tous les prêtres de leur sein, et à retirer l’affiliation à celles qui ne se soumettraient pas à cette invitation. (L. 751).
l2 Montagne (1), malgré les arrêtés de Dartigoeyte et du Conseil Général de la Commune de Toulouse (2), les gens ne chôment pas les jours de fêtes décadaires ; au contraire, ils ne travaillent pas les dimanches. L'institution du décadi est impopulaire, d’abord parce qu'elle heurte les traditions religieuses, ensuite parce qu'elle rompt d'anciennes habitudes, et surtout parce qu'elle substitue trois jours seulement de repos par mois aux quatre dimanches accompagnés des jours nombreux des fêtes catholiques. Aussi, il faut la surveillance constante des autorités légales et des sociétés populaires pour maintenir, au moins dans les centres importants, l'observation du décadi.
Dartigoeyte s’indigne de l’obstination d’un grand nombre de personnes à sanctifier encore les dimanches. Ii observe la froideur de tous à célébrer les décades. Le 21 Pluviôse, il remarque qu'on a semblé célébrer avec plus de pompe que d'ordinaire le jour du di-
(1) Paganel prononca un grand discours sur le gouvernement révolutionnaire dans le Temple de la Raison, le 20 Pluviôse, an II. Il fut décidé d’envoyer dans les départements des copies de ce discours réparties comme Suit:
100 à la commune de Toulouse.
400 à la société populaire.
25 au Comité de surveillance de la Commune.
120 aux communes du district de Toulouse.
60 au département du Lot-et-Garonne.
100 aux départements du Tarn, Lot et Ariège.
100 au département de la Haute-Garonne. (L. 751). (2) Arrêté du Conseil Général de la Commune de Toulouse, du 9 Pluviôse, an IT:
Art. I. — Toutes les boutiques et magasins seront indistinctement ouverts tous les jours.
Art. II. — Celui de la décade est le seul excepté, sauf les boutiques
de boucherie, boulangerie, marchands, droguistes et autres d’où résulte la circulation des denrées de première nécessité, dont la vente ne doit pas éprouver d'interruption.
Art. III. — Toute occupation et tout travail public seront interrempus pendant ce jour d’heureuse solennité,. Art. IV. — Seront déclarés suspects et traîtres envers la Répu-
blique tous les individus qui afficheront des sentiments contraires, même équivoques, au contenu du présent arrêté, et ils seront traités comme tels.
Signés : Groussac, Maire.
Michel Dieulafoy, secrétaire-greffier,
manche, « pour insulter à la fête de la Raison » (1).
Le « Journal révolutionnaire » de Toulouse s'élève surtout contre le fanatisme des femmes. « Qui trouvet-on les dimanches sur les promenades et dans tous les lieux où le plaisir appelle les citoyens les jours consacrés au repos ? Des femmes et quelques étourdis..…. Et ne croyez pas que ces folles si obstinées dans leurs vieilles habitudes ne se monitrent pas au temple de la Raison !... Je vous invite fort à contraindre vos femmes à ne plus célébrer que les jours consacrés à la Raison... A force d’entende son langage, elles finiront peut-être par le comprendre, et ce miracle une fois opéré, Je vous réponds de la Révolution » (2).
Le caractère déiste du Culte de la Raison ne pouvait suffire à la foule. La religion républicaine, fondée sur la Vertu, avec la croyance à « l'existence d’un être suprême essentiellement juste, vengeur du crime, ennemi des tyrans » ne pouvait satisfaire les esprits. Les décrets sur la liberté des cultes paraissaient aussi insuffisants, Dartigoeyte lui-même était revenu au principe de la liberté des cultes, nécessaire pour calmer les irritations et maintenir le respect des consciences. Mais il déplore l'attachement du peuple aux fêtes religieuses et à la tradition catholique. « Une religion est nécessaire, dit-il, maïs les prêtres sont inutiles ; 1ls sont même dangereux ».
Dans les campagnes, les fêtes décadaires sont négligées. On ne travaille pas les dimanches (3), aussi la
(1) Paganel avait demandé, le 19 Pluviôse, que l’on célèbre les fêtes de la Raison le matin, afin que le ctoyen puisse, dans le cours de la journée, faire part à sa famille et à ses amis des principes qui y auront été développés et que le soir il puisse aller au théâtre nourrir son esprit des maximes républicaines.
(2) Journal révolutionnaire de Toulouse ou le Surveillant du Midi, 25 Pluviôse, an II.
(3) Lettre du Maire de Saint-Ferréol au Citoyen agent national près: le district de Mont-Unité.
« Citoyen, malgré les décrets qui permettent la liberté du culte,
société populaire de Toulouse rédige une adresse spéciale pour les habitants des campagnes. Elle les appelle : « Utiles métayers, laborieux agriculteurs, nos amis et nos frères ». Elle les met en garde contre « le serpent de la superstition » qui se glisse « jusque dans les javelles pour vous piquer de son dard empoi- Sonné ». Les ennemis de la République, ajoute-t-elle, « cherchent à alarmer vos consciences pour vous faire regretter les prêtres qui étaient leurs complices. Ces apôtres de la dîme, de leurs évêques et des droits seigneuriaux de l’homme à parchemin qui les protégeait, tout en s’engraissant de vos dépouilles et des biens que vos pères avaient la faiblesse de leur léguer, disaient que leur domaine n'était pas de ce monde... Vertueux habitants des campagnes, quelques-uns d’entre vous sont encore dupes de ce charlatanisme hypocrite.. La Convention Nationale à choisi le dixième jour pour le jour du repos, afin de détruire ce nombre prodigieux de fêtes superstitieuses qui, dans plusieurs parties de l'Europe encore soumises au fanatisme, absorbent les deux tiers de l’année (1).
Cette adresse précise l'aspect particulier que prend la lutte contre l’église. Du terrain religieux, cette lutte passe sur le terrain politique et économique. Si les Jacobins ont tant maudit le clergé catholique, c'est qu'ils voient en lui le défenseur d’un régime détesté, ef ils ont confondu dans une même haine les royalistes et les prêtres qui les soutenaient,
Malgré tout, la guerre religieuse affectait l'esprit par crainte, tout le monde de notre commune se met en règle pour obéir aux arrêtés par lesquels est dit de travailler les jours des ci-devant fêtes, mais à contre-cœur; on quitte la loi divine pour embrasser Celle des hommes. Dieu se reposa le 7° jour, voilà tout ce que j’ai à vous dire sur cet objet, et suis avec fraternité.
Signé : Betin, Maire.
(Sans date). (L. 768).
(1) Adresse de la société populaire de Toulouse aux habitants des campagnes sur le fanatisme (liasse L. 370 manuscrit).
public. Les fêtes de la Raison paraissaient vaines, et, dans le département, elles se célébraient irrégulièrement et sans enthousiasme. Pour obliger à l’observation du décadi et au travail du dimanche, Dartigoeyte décida, à l'instigation de la société populaire de Toulouse, de « patriotiser » la population en envoyant, dans toutes les communes, dés missionnaires laïques. Ces chauds partisans de la Montagne, sans-culoties éprouvés, furent chargés d’exciter le zèle des Jacobins, de porter à un haut degré leur confiance dans la Convention, et leur haine pour tout modéré, fédéraliste ou monarchiste. Ils devaient parcourir les campagnes où le culte était encore exercé, et où, d’ailleurs, ül s'exercera en secret et sans interruption jusqu’à la réaction thermidorienne (1).
(1) Les pélerinages locaux subsistaient encore. Nous avons la copie d’une « dénonce » faite contre la municipalité de Pibrac au comité de surveillance de Toulouse, par le citoyen Dougnac de Toulouse. « Ennemi du préjugé superstitieux et fanatique, je viens vous dénoncer la municipalité de Pibrac, comme attentatoire aux principes raisonnables. Oui, citoyens, cette municipalité devient coupable en entretenant dans cette commune la superstition à son comble. Vous n'ignorez pas, sans doute, qu’un cadavre, nommé Sainte-Germaine, existe dans l’église de cette commune, et que ce cadavre est regardé comme saint. Le manque d'un prêtre fait qu’un officier municipal montre en spectacle cette prétendue Sainte-Germaine à une foule d'êtres encore victimes de la calote qui se rassemblent dans Pibrac tous les jours des ci-devant dimanches, jours de décadi, et même jours ouvrables. La conduite que tient à cet égard la municipalité de Pibrac me devient très suspecte, et en cela je vous la dénonce comme s’opposant aux progrès de l'esprit public concernant les principes de la raison, soit en tenant la porte de l'église ouverte les jours du ci-devant dimanche, soit en faisant voir un corps pourri regardé comme saint par une troupe de fanatiques. (Toulouse, le 21 germinal, an JI).
Signé : Dougnac.
Liasse 370. Manuscrit.
Comme suite à cette lettre, le bureau de la sûreté générale écrit à l’agent national près le district de Toulouse, le 29 Germinal an II:
« Les églises sont partout fermées et converties en temples de la Raison. Cependant, nous avons été instruits que beaucoup de femmes se rendaient dans la ci-devant église de la commune de Pibrac, où est un cadavre qu’on qualifie de Sainte-Germaine, et qui devenait une espèce de pèlerinage. Nous avons rendu un arrêté pour que la municipalité de cette commune nous envoyât les clefs de cette ci-devant église pour surveiller les effets nationaux qui s’y trouvent et nous allons prendre d’autres mesures pour mettre fin à ces promenades fanatiques ». (L. 68).
Dans certaines communes, les cloches de l'église sonnaient aux heures accoutumées, en signe de fidélité aux traditions anciennes, et plusieurs clochers avaient gardé plus d'une cloche malgré les arrêtés des corps constitués (1).
Les missions laïques devaient poursuivre ces « formes du fanatisme ». Elles devaient surveiller l'observation des fêtes décadaires et empêcher de chomer les dimanches. « C’est au moment où la République manque de bras, déclare le maire de Toulouse, Groussac, le 28 Pluviôse, an II, que ses ennemis multiplieraient les jours de repos pour la ruiner ! »
Elles devaient aussi entretenir l'esprit révolutionnaire eb rappeler aux populations le danger que le fédéralisme leur avait fait courir.
Descombels demanda à la société populaire de Toulouse 9 montagnards pour parcourir les cantons du district de Toulouse composé de 9 cantons. « Tant que nous aurons le bandeau de la superstition sur les yeux, dit-il, nous ne serons jamais libres. » Les citoyens Berdoulat, Chevalier, Seguy, Malbon, se préparèrent à partir en mission dans le département. Ils exécutèrent les ordres de la société jacobine et des représentants du peuple en surveillant l'esprit public. La surveillance des autorités municipales était aussi nécessaire pour obtenir la soumission aux lois. C’est ainsi que Paganel est obligé d'exiger l’exécution de la loi relative à la démolition des châteaux-forts et à la destruction des signes de la féodalité, comme le lui rappelle une lettre de Descombels, en date du 20 Nivôse, an II.
(1) « Etant instruits que dans quelques communes les cloches sonnent encore à heures fixes, nous avons écrit aux comités de surveillance de ces communes pour qu'ils prissent les mesures nécessaires pour faire cesser cet abus condamné par la loi. »
(Lettre du bureau de sûreté générale à l'agent national près le district de Toulouse). (Toulouse, le 19 Floréal, an II). (L. 68).
Les offrandes civiques devenaient plus rares. Les difficultés de l'existence, la disette en étaient cause. Cependant, poussés par les Montagnards en mission, plusieurs communes ou sociétés populaires envoyèrent des dons au département. Le 22 Pluviôse, la commune de Grenade adressa à Toulouse des ciboires, des calices, des vases précieux des églises de Grenade, du Rouanel e’: de Larra. Le 27 Pluviôse, ce sont les sociétés populaires de Castelnau et de Saint-Sauveur qui envoient, l’une 350 livres, l’autre 150 livres pour l'armement d’un cavalier. Le 11 Ventôse, la société populaire de Saint-Jory envoie 100 livres, celle de Saint-Ibars expédie 130 poules et 500 œufs pour les malades des hôpitaux. La commune de Cugnaux donne des vases sacrés et celle de Paulhac offre toute l’argenterie de l’église. Les communes de Naïlhoux, de Daux, de Tilh, de Vaquiers agissent de même. On recevait avec reconnaissance tous les dons en nature et en argent (1).
Descombels était parti en mission avec les représentants du peuple. Il revint à Toulouse et rendit compte à la société populaire de sa tournée révolutionnaire, le 16 Ventôse, an II. Il ne se montra pas entièrement satisfait de l’état des esprits. Il a vu le peuple désireux de jouir de la liberté, mais il l'a jugé arrêté par des préjugés anciens. « Cependant, dit-il, j'ai réveillé l’esprit public, et, dans plusieurs endroits, les prêtres ont été rejetés et ils ont fait abdication de leurs fonc-
(1) Les habitants de la Commune de Grenade, après l’épuration des autorités, font état de leurs offrandes patriotiques. 301 paires de souliers.
376 chemises.
189 draps et 223 serviettes.
2 paires de guêtres et 1 couverture de laine. 1 veste d'ordonnance et 5 bonnets de nuit.
6 paires de bas, 1 briquet, 18 livres de fil gros. 528 livres 15 sols en numéraire, pour être convertis en. souliers pour les armées.
Cet exemple, entre bien d’autres, montre qu'on recevait les dons de tous ordres. (Archives de Grenade, registre 18).
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tions ». Mais il est essentiel « de nourrir l'énergie populaire, et de hâter la chute de tous les imposteurs qui ont trompé le peuple et qui voudraient encore le précipiter dans l'ignorance et dans le despotisme » (4):
Dartigoeyte revint aussi donner à la société populaire de Toulouse le résultat de sa mission. A la séance du 19 Ventôse, an Il, il exprime ses déceptions et son mécontentement. « Dans la tournée que je viens de faire, dit-il, j'ai trouvé des lois sans exécution, des arrêtés du Comité de salut public sans vigueur, j'ai vx des fédéralistes qui auraient dû être dans des cachots. Je les ai vus sur les places publiques, et tyrannisant l'esprit public, notamment à Muret, à Mont- Unité, à Montagne-sur-Garonne. J'ai vu des intrigants à démasquer, de faux patriotes à intimider et des scélérats à punir. J'ai dissous des sociétés formées par des muscadins et de faux républicains, et j’ai reconstitué celle des vrais amis du peuple et de la liberté » (2).
Ces paroles du représentant du peuple montrent assez que l’ensemble du département n'était pas gagné à la cause de la Montagne. C’est la poignée de patriotes de Toulouse, c’est l’énergie des représentants qui assuraient l’exécution des lois de la Convention et le maintien relatif de la paix publique.
Cependant, à Toulouse, l'esprit public semblait mieux se soutenir. Les fêtes républicaines se succèdent par ordre des représentants du peuple et des autorités montagnardes, pour conserver les dispositions favorables des patriotes, pour impressionner les modérés et peut-être aussi pour faire oublier au peuple sa détresse économique.
Ces fêtes républicaines, indépendantes des fêtes dé-
cadaires, avaient commencé dès l’arrivée de Baudot et Chaudron-Rousseau dans le département. Leur nombre n’avait fait que croître depuis l'établissement du régime révolutionnaire, Mais, dès le 20 octobre 1793, Paganel avait constaté l'éclat des fêtes civiques de Toulouse. Dans une lettre au Comité de salut public de la Convention Nationale, il s’attarde longuement, trop longuement peut-être, sur l'enthousiasme populaire. « Il est impossible, dit-il, que le fédéralisme, ni aucun autre monstre contre-révolutionnaire lève jamais sa tête hideuse dans cette cité ». Il mentionne l’allégresse qui éclate sur le visage des citoyens. « Les remords, le repenitir et la tristesse sont renfermés dans les maisons d'arrêt, avec les ennemis de la liberté et de l'égalité », pendant que les patriotes dansent et se réjouissent. Ils célèbrent par des banquets en plein air les lois de la Convention, les victoires de nos armées, l’écrasement des ennemis de l’intérieur, Il se mêle à ces fêtes, écrit Paganel, « une sorte de pompe qui rappelle les fêtes antiques des Grecs et des Romains. J’ai vu hier, ajoute-t-il, les deux tiers des rues et des places de Toulouse couvertes de tables. Le banquet civique était pour tous les citoyens. J'étais à une de ces tables avec le chef de l’état-major Dubreuil, et certes, je n'ai pu compter toutes les santés et toutes les bénédictions que j'ai été chargé de transmettre à la Convention Nationale et à la Montagne » (1).
Ces fêtes civiques étaient devenues fréquentes. Elles avaient lieu non seulement chaque décade, mais pour célébrer des dates mémorables. C’est ainsi que Toulouse fit une grande et solennelle manifestation pour se réjouir de la prise de Toulon, le 19 décembre 1793.
(1) Archives Nationales A. F. II 185. De la main de Paganel. (Cité par Aulard, t. IX, p. 405).