‹ Le fédéralisme dans la Haute-GaronneChapitre 55 sur 63 · ART · texte numérisé non relu

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Toutes les autorités constituées, réunies avec la s0ciété populaire à la Maison Commune, partirent en long défilé pour se rendre à la ci-devant cathédrale devenue temple de la Raison. Le défilé était précédé d’un char patriotique d’où de nombreuses jeunes filles jetaient des fleurs. Arrivés à la cathédrale, les citoyens entendirent des hymnes civiques, et le représentant du peuple prononça un vibrant discours.

Toutes les fêtes se déroulaient avec un cérémonial à peu près semblable. « Les femmes n'y paraissaient qu'avec les symboles de la liberté, et les hommes les trouvaient plus intéressantes et plus belles ». De jeunes républicains suivaient en portant des palmes. Dans les carrefours, un grand nombre de tables étaient dressées pour les banquets populaires et, le soir, des illuminations éclairaient la ville.

Une manifestation encore plus impressionnante eut lieu au moment de l'exécution des Girondins à Paris. Plus tard, le 31 mai 1794, on célébra avec un éclat fort explicable l'anniversaire du Coup d'Etat du 31 mai 1793. Dartigoeyte, qui présidait la cérémonie, proposa de rédiger une adresse des citoyens toulousains aux patriotes parisiens, « afin de les remercier de l'énergie et du courage montrés le 31 mai pour terrasser le fédéralisme ».

Ces fêtes, où les farandoles des jeunes gens mettaient leur gaieté, et où les « habitants du Midi déployaient si heureusement leur caractère joyeux et énergique, avaient lieu surtout à Toulouse. Sur la proposition de Dartigoeyte, la municipalité invita, par un arrêté du 21 Ventôse, tous les citoyens ainsi que les citoyennes à se rendre aux danses patriotiques les jours de décadi. En outre, elle décida de prendre des mesures pour que « les muscadins ne viennent plus insulter aux amusements civiques par leur dédain et leur affectation à se

séparer des sans-culottes sous peine d’être traités de suspects » (1).

Les danses avaient lieu, les jours de décade, sur les places publiques et sur les promenades. Les orchestres étaient au nombre de quatre : un dans la ville, un à la porte Arnaud-Bernard, un au quai Saint-Cyprien et le dernier au Boulingrin (2). A propos de ces bals populaires, le Comité de surveillance a fait observer qu'ils ne devaient avoir lieu que les jours de beau temps, en plein air, Car « il serait impolitique de laisser danser dans les lieux enfermés, la surveillance publique ne pouvant parer aux suites qu’entraînent ces rassemblements ».

Le reste du département était morne et sombre. Les fêtes décadaires n'étaient guère observées, et les patriotes s’y rendaient en petit nombre. Une tristesse générale régnait que la Terreur révolutionnaire ne faisait qu'’entretenir. À Toulouse même, la joie était superficielle, les réjouissances étant suivies d’arrestations et d’exécutions. Les fêtes terminées, l’anxiété des jours incertains reprenait les esprits et faisait fléchir les courages. La crise des subsistances, toujours si redoutable, s'aggravait. Et, dans les banquets civiques où les hymnes patriotiques étaient chantés, on mangeait du pain mêlé de son et de débris de paille.

La famine et l'inquiétude croissaient, tandis qu’on faisait jouer des ménétriers sur les promenades. Ils coûtaient cher et le nécessaire manquait (3). La société populaire et le Comité des subsistances, toujours fort soucieux du danger économique, dénoncèrent l'abus

(1) Délibérations du Conseil Général de la Commune. (2) Actuellement le Grand-Rond.

(3) Le 4 Nivôse, an II, l'actif de la commune de Toulouse était de 1.316.840 livres 17 sols.

Le passif était de 3.483.542 livres, 9 sols.

(Délibérations du Conseil municipal).

Ait RARES

des fêtes civiques comme une Source de gaspillage et de disette et aussi comme un prétexte à mouvements Contre-révolutionnaires. Le 2 Brumaire 1793, le Comité de surveillance de la société populaire écrit au corps Municipal que « l’ostentation des gens mal intentionnés de se mêler dans les farandoles en excitant notre sollicitude nous donne lieu de penser qu'il serait temps que ces fêtes publiques finissent. Elles ne tendent rien moins qu'à nous affamer et nous engager dans une trêve avec l'aristocratie (1).

Ces fêtes ne furent pas entièrement supprimées, mais elles devinrent plus espacées. La disette était trop 8rande, les marchandises étaient trop rares, les spé- Culateurs trop nombreux. Les marchés (2) déserts n’invitaient pas aux réjouissances. Aussi, farandoles et banquets civiques ne furent autorisés que pour les grandes circonstances, comme les anniversaires des faits mémorables dans l’histoire de la Révolution. Les jours de décade, les danses furent suspendues. Le Comité de surveillance de la société populaire avait dû, en Outre, protester contre « les muscadins et les muscadines qui affichaient leur luxe pour se rendre à l’Esplanade ».

Un seul plaisir demeurait permanent: c'était le théâtre. Les représentations théâtrales avaient toujours été la passion vive des Toulousains. Musique, chants, poésie, étaient naturellement aimés dans la ville des Jeux-fioraux et des anciennes cours d'amour.

Il n’y avait à Toulouse qu’une salle de spectacle construite en 1736 par les Capitouls, au logis de l'Ecu, rue du Poids de l’huile. Cette salle servit, dès la fin

(1) Délibération du Corps municipal.

(2) Sur avis de la société populaire, le marché au jardinage fut transféré place de la Liberté pour être mieux surveillé. T1 se tenait auparavant place Rouaix (26 ventôse, an Il).

de l’année 1792, de lieu de réunion à un club, et plus tard, en 1793, elle devint un magasin d’approvisionnements, On continua cependant à y donner des représentations, bien que l'installation fût mauvaise (1). Le comédien Desbarreaux, qui fut plus tard maire de Toulouse et administrateur du département, et qui était alors membre de la société populaire, pensa qu’on pourrait exploiter le goût des Toulousains pour le théâtre pour faire de la propagande patriotique et montagnarde.

D'accord avec les autorités, il fit construire une nouvelle salle de spectacle dans le jardin du collège Saint- Martial. Le collège étant propriété nationale, cette décision provoqua quelques protestations. Elles furent portées à la Convention Nationale qui passa outre, et la construction de la salle s’acheva. Il y eut ainsi deux théâtres à Toulouse : le théâtre de la Liberté et le théâtre de la République.

Desbarreaux et les membres du parti jàtobin pensaient qu'il serait facile d’influencer l'esprit public par des représentations patriotiques et révolutionnaires. Ils étaient de l’avis de Caïlhava qui disait : « Je ne cesserai de répéter que le théâtre est l’Université, le prêche, le prône, le catéchisme du peuple, et nos législateurs, bien persuadés de cette vérité, s’en occupent ». Les représentants du peuple à Toulouse s’en occupaient aussi. Dès le 9 Frimaire, an Il, Paganel voulait donner, à chaque décade, une représentation pour le peuple, Il pensait qu'il était important d’entretenir l'enthousiasme des patriotes, et que, pour y parvenir, il convenait de retracer souvent à leurs yeux les traits célèbres d’héroïsme et de patriotisme. Dans

(4) En séance du 28 Pluviôse, le corps municipal décide de faire lès réparations à la salle de spectacle où les sièges manquent et où la plupart des citoyens sont obligés de rester debout.

ce but, il prit l'arrêté suivant qui devait fixer Géfinitivement le nombre et le caractère des représentations théâtrales.

« Considérant que les sans-Culottes, si longtemps victimes des riches, jouissent enfin, pour leur instruction, d’un délassement: qui semblait n'être destiné qu'à charmer l’oisiveté de ces égoïstes fortunés,

Considérant qu'il est juste de proportionner l’indemnité qui doit être accordée aux directeurs des spectacles de Toulouse aux frais respectifs de chacun d'eux et à leur recette ordinaire, arrête :

1° Il sera donné à chaque décade, dans les deux salles de spectacle de Toulouse une représentation Pour le peuple.

2° Les directeurs choisiront spécialement pour les jours de représentations populaires les pièces les plus patriotiques et les plus analogues aux circonstances.

3° L’indemnité pour chacune des représentations cidessus prescrites demeurera fixée ainsi que suit : Savoir, la somme de 600 livres pour le théâtre de la Liberté et 500 livres pour le théâtre de la République » (1).

Le 29 Ventôse, an II, la somme accordée pour chaque représentation fut portée pour chacun des deux théâtres à 800 livres (2).

Dartigoeyte avait la même opinion sur l'effet du théâtre sur l'esprit public. I1 disait à la séance de la société populaire du 21 Pluviôse : « Il faut donner au jour consacré à la Raison tous les amusements qui peuvent nourrir dans l'âme des républicains les vertus civiques et y réveiller le feu patriotique. Les despotes étalaient du luxe. Que les républicains présentent

(1) (L. 2567 Liasse}.

(2) Id.

aux ennemis intérieurs le spectacle du peuple se réjouissant avec simplicité d’avoir enfin recouvré la liberté et la raison qu’on avait abrutie. Joignons l’agréable à l'utile et n'oublions pas que c’est un moyen sûr de faire germer le patriotisme » (1).

Les autorités toulousaines organisèrent des représentations gratuites pour le peuple. Les aristocrates furent exclus des spectacles afin que les patriotes seuls pussent en profiter. Un arrêté des représentants du peuple, en date du 9 Frimaire, avait requis de la municipalité la suppression des loges, afin de rétablir l'égalité et de permettre aux citoyens de se placer comme ils le voudraient (2). Les pièces représentées étaient longues, souvent fort peu intéressantes et sans valeur littéraire, mais toujours d'inspiration patriotique (3) et adaptées aux circonstances. Quand on jouait des œuvres écrites sous l’ancien régime, Desbarreaux y adaptait des termes à la mode du jour. Les « satires toulousaines » imprimées en 1804, lui ont reproché « d’avoir torturé Corneille et Racine ».

Le directeur du théâtre, Lecomte, fut reclus comme suspect. Les acteurs exploitèrent pour leur compte le « théâtre de la liberté et de l'égalité ». La municipalité leur alloua même 3.000 livres pour cinq représentations données gratuitement (4). Les actrices jouaient avec une Cocarde tricolore sur la poitrine, car elles se

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