‹ Le fédéralisme dans la Haute-GaronneChapitre 58 sur 63 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'unité de la République était sauve. On sait comment les derniers centres de la résistance fédéraliste avaient capitulé. A Bordeaux, Baudot et Ysabeau étaient entrés dans la ville, le 21 août 1793. Tout d’abord expulsés, ils avaient formé une armée révolutionnaire, sous le commandement de Brune, et y étaient rentrés en vainqueurs le 16 octobre 1793. A Lyon, après les bombardements des 9 et 22 août, les troupes républicaines étaient entrées en triomphe, le 9 octobre, sous les ordres de Dubois-Crancé, puis de Couthon. Toulon avait été repris le 19 décembre 1798.

Le complot fédéraliste était donc partout écrasé. De l’étude qui précède, il est aisé de dégager et de préciser le rôle de Toulouse et du département de la Haute- Garonne dans le mantien de l’unité de la Patrie. Par deux fois, en juin et en juillet 1793, Toulouse a refusé de prêter son concours aux projets de la Gironde. Par deux fois elle a empêché l’union entre les départements séparatistes de l’Est et ceux de l’Ouest. Elle a refusé son argent et ses troupes. Elle a refusé de donner asile aux rebelles des départements voisins. Bien plus, sa rupture avec la Gironde accomplie, elle a poursuivi avec la dernière énergie tout élément séparatiste.

Or, la Convention Nationale n’a triomphé du danger fédéraliste que parce que les cinq foyers d’insurrection étaient dispersés. L'unité dans la lutte eut raison de la division des adversaires. Mais, tandis que le Nord-Ouest (Bretagne et Normandie) se trouvait isolé,

le Midi aurait formé un bloc redoutable, si Bordeaux, Nîmes et Marseille avaient pu combiner leurs efforts. Unis entre eux, ils auraient opposé à la Convention un front unique de guerre intérieure. Le gouvernement de la Montagne, traqué par l’ennemi extérieur, se serait certainement brisé contre une pareille force. Mais Toulouse, par sa défection, à empêché l'union désirée par les fédéralistes, ce qui aurait eu pour conséquence inévitable de séparer de l'unité française tous les départements méridionaux.

Nous avons exposé les raisons et les circonstances qui ont déterminé la défection de la Haute-Garonne où, cependant, l’élément girondin dominait en juin 1798. Son premier mouvement a été un mouvement de réprobation contre la Convention Nationale après le coup d'Etat du 31 mai et une manifestation de haine contre Paris, « cette cité qui exhale le crime »., Mais nous avons vu ensuite quelles personnalités, et aussi quels sursauts du sentiment national avaient provoqué, chez les patriotes, la soumission aux décrets de la Convention. Pour eux, la Convention symbolisa la France elle-même, la France douloureuse et menacée qu'ils ne voulurent mutilée ni par les armées étrangères, ni par les ennemis intérieurs. Ils se rangèrent à la dictature de la Montagne et lui firent crédit parce qu'elle voulait les mener à la victoire. à

Ainsi, une sorte d’exaltation patriotique succéda à cette première tentative, d'accord avec la Gironde. On Savait que le gouvernement britannique entretenait partout des agents secrets pour amener la catastrophe intérieure qui mettrait la France à la merci des alliés. Pitt provoquait en partie la dépréciation des assignats, la hausse des denrées et la rareté des objets de première nécessité. Il semait le découragement et entretenait les luttes civiles. Toulouse comprit que la guerre

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intérieure superposée à la guerre extérieure aboutirait au désastre national, Il fallait donc se résigner à supporter la tyrannie montagnarde pour sauver la France.

Un long passé d'union, de sentiments purement français, ne fut pas étranger à cette attitude. Le Languedoc était une vieille province de France, et Toulouse, bien qu'’attachée à ses traditions, était unie depuis des siècles à l’âme collective de la Nation. Certains chefs même du mouvement fédéraliste furent €ffrayés quand ils comprirent les conséquences de leurs projets et ils les désavouèrent. C’est qu'ils avaient su voir plus loin que l'intérêt d’un part, plus loin que leur jalousie locale contre Paris, qu’ils redoutaient : ils avaient entrevu ce que la « Patrie en danger » deviendrait, s'ils se séparaient de son centre d'action ei de son gouvernement.

Les membres de la Convention Nationale se rendirent compte du rôle décisif que Toulouse joua dans l’insurrection fédéraliste. On déclarait déjà en séance du 21 août 1793 : « La ville de Toulouse est un grand exemple de la force qu'aura toujours même une minorité de patriotes. Quoique renfermant dans son sein une horde nombreuse d'’aristocrates, elle s’est constamment soutenue à la hauteur des principes révolutionnaires.., La Liberté, la Patrie, fondent sur la ville de Toulouse de grandes espérances ».

En effet, c’est bien une minorité de patriotes qui sut, au début, imposer sa volonté aux ennemis de la Convention. Nous avons dit qui ils furent et ce qu'ils firent, Iis rencontrèrent d’abord de grandes difficultés. Mais ils eurent ensuite la domination plus facile, lorsque, dès août 1793, le fédéralisme vaincu fit accord avec les royalistes et ne put plus se relever d’une alliance qui le classait parmi les ennemis de la Patrie. Au début, les fédéralistes étaient, en efiet, de purs

Girondins, rivaux de la Montagne, mais républicains comme elle, patriotes surtout: Lorsqu'ils se confondirent avec les aristocrates, il fut facile de les signaler au public comme les complices des émigrés, des royalistes, aidant les ennemis dans leur lutte contre la France.

Certes, la répression du mouvement fédéraliste fut rude et rigoureuse. La Terreur fit, dans le département de la Haute-Garonne, de nombreuses victimes et le gouvernement révolutionnaire s’y établit avec toute sa violence et souvent toute son injustice. Les prisons sc remplirent et les têtes tombèrent. Les victimes appartenaient à toutes les catégories de citoyens, depuis les indigents jusqu'aux nobles et ecclésiastiques ; les femmes furent suspectes comme les hommes, et les fédéralistes furent poursuivis en même temps que les prêtres insermentés, les émigrés, les fraudeurs du maximum ou les accapareurs de subsistances. Toulouse souffrit dans ses intérêts matériels, dans ses besoins spirituels, dans ses traditions intellectuelles. Le peuple connut la faim, l’angoisse douloureuse des sombres lendemains, l'horreur des dénonciations, la peur de la prison ou de l’échafaud. Les forces individuelles de résistance furent tendues jusqu’à l'extrême limite.

Mais la puissance de l'effort semblait s’exaspérer dans les difficultés vaincues, et si la masse de la population ne se rendit pas compte de ce qu’on lui imposait de sacrifices, ses dirigeants le comprirent depuis les premiers jours. « Il semble, disait le Commissaire de Toulouse au Comité de Salut Public de la Convention Nationale, le 4 septembre 1793, qu’on veuille la (Toulouse) punir par la famine d'avoir fait échouer les complots des conspirateurs de Bordeaux et de Marseille ». Paroles graves et importantes et qui montrent

bien la valeur décisive du rôle de Toulouse, et les souffrances qui suivirent. La famine y tua peut-être plus de gens que la Terreur.

Ce n’est point qu'il ne faille déplorer tout ce que le 8ouvernement révolutionnaire créa de maux et d’injustices. Mas la poussée révolutionnaire se heurtait en aveugle aux forces passives des partis de la réaction. 11 fallait souffrir plutôt que laïsser l’anarchie séparatiste triompher de l'Unité de la République. Toulouse et la Haute-Garonne ont subi jusqu'au bout le régime atrôce de la Terreur parce que les autorités dirigeantes surent garder le pouvoir, et parce que les plus avertis avaient compris qu'il fallait se ranger à la discipline de la Montagne ou périr.

La Terreur, d’ailleurs, nous l’avons vu, n'avait pas. totalement suspendu la vie sociale. Les femmes continuaient d'aller à la promenade, sur l’Esplanade, au Boulingrin. Les jeunes gens dansaient sur la place de la Liberté. On dansait même dans les prisons ! Certains jours, les subsistances arrivaient : jours trop rapides et trop rares, et trop vite suivis des heures d'incertitude et d'angoisse. Après les chants patriotiques, on entendait le son du canon d’alarme, et l’on ressentait de nouveau l’étreinte de la Terreur.

Beaucoup d'erreurs furent commises et beaucoup de violences. Les représentants en mission, les sociétés populaires, les autorités jacobines ont dirigé la répression fédéraliste avec une rigueur impitoyable que rien ne put fléchir. Mais ils ont rendu impossible toute nouvelle tentative séparatiste, et tout complot contre l'Unité de la République. La Victoire montagnarde s’est établie sur des victimes quelquefois innocentes.

Mais il fallait faire triompher la foi dans la vitalité de la France et dans son unité contre les principes du fédéralisme. Celui-ci fut définitivement écrasé. Par deux fois Toulouse et la Haute-Garonne avaient sauvé l'Unité

de la Patrie.

Madeleine ALBERT.

Vu et lu, Aix, le 25 janvier 1931, Le Doyen de la Faculté des Lettres :

BOURILLY.

Vu et permis d'imprimer, Aix, le 27 janvier 1931, Le Recteur :

PaADé.

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