LIVRE QUATRIÈME
instinct de considérer comme seule affaire sérieuse le souci de son pécune et l'accroissement de ses richesses.
Elle reste la même au milieu de la mêlée barbare qui Tenveloppe un instant. Maîtresse dans les cités, elle s'unit aux prélats catholiques pour favoriser l'invasion franque comme elle avait autrefois favorisé l'invasion romaine. Elle acclame les bandes farouches et blondes, aux longs cheveux oints de graisse, qui apportent, dans leurs yeux métalliques et clairs, le froid azur des mers pâles du Nord. Elle félicite le vainqueur, elle le caresse, et se sert de sa force comme d'un marteau, pour achever de briser cette grandeur romaine qu'elle avait invoquée autrefois contre la patrie gauloise : la Gaule est un camp plein de cris gutturaux, sonnant de bruits d'armes, retentissant de galops de chevaux. La bourgeoisie — permettez-moi de l'appeler ainsi par anticipation — a reçu du vainqueur dédaigneux l'administration et le gouvernement des villes. Cela ne lui suffît pas, les dévastations ne sont pas assez grandes; il manque quelque chose à l'horreur de ce temps. Et elle invente une croisade
N'est-ce pas une croisade, en effet, que la chevauchée de Klodwig et de ses hommes à travers les pays du Midi? S'agit-il de délivrer les évêques de l'arianisme des Wisigoths?
Voilà la première de ces invasions par lesquelles le Nord jaloux a vomi, par hoquets sanglants, sur la radieuse civilisation méridionale, ses bandes
compactes et fauves comme de hurlantes ténèbres.
Le catholicisme, ainsi que la bourgeoisie à laquelle il appartenait par ses évêques, rêvait de reconstituer Tautorité césarienne dans la puissance barbare. Le chef Frank ne se fut pas plutôt installé en vainqueur que déjà il songea à se poser en César.
Il ne restait guère plus dans les villes qu'une population mêlée d'indigènes dégénérés et de Romains abâtardis, qui conservaient à peu près intacte l'organisation municipale qu'ils avaient reçue de l'Empire. Cette race catholique et administrée par ses évêques n'avait de haine que contre les barbares wisigoths attachés à l'hérésie arienne. Elle s'empressa donc d'étendre et d'affermir l'établissement des Francs conquérants qui s'étaient convertis au catholicisme. Son clergé n'avait d'autre idéal politique que l'unité impériale réalisée par Constantin. 11 essaya donc d'opérer par les nouveaux conquérants la restauration de l'Empire détruit et la prééminence de la religion catholique. Ses conseils, ses actions, la persévé rance de sa propagande éloignèrent peu à peu du roi Frank ses fidèles qui, habitués à traiter d'égal le chef qu'ils nommaient pour les conduire à la guerre, supportaient impatiemment en lui les allu res et les prétentions impériales.
C'est ainsi que, dans ce premier et grossier essai d'i mitation romaine, se révèlent le génie et la tcnd ance de la royauté. Les révolutions se succéderont. les dynastie s changeront; mais à travers toutes ces