LIVRE QUATRIEME
fortunes diverses, la royauté restera fidèle à cet idéal qui, enfin, se réalisera dans Louis XIV.
Voici donc que, dès le v® siècle, la bourgeoisie et le catholicisme font cause commune ; un même intérêt, un môme dessein les rapproche, les unit dans une même destinée; les querelles qui surviendront plus tard entre Tune et Tautre ne pourront les séparer et finiront toujours par une nouvelle alliance. Lorsque les invasions du clergé dans les choses temporelles alarmeront l'avarice de la bourgeoisie, elle fera grandes menaces et grand bruit, mais jamais elle n'osera couper le mal à sa racine; elle s'arrêtera comme à mi-côte, dans de demi-doctrines où elle tâchera de se faire un catholicisme selon ses intérêts : son audace ira jusqu'au gallicanisme, jusqu'au jansénisme; mais elle s'arrêtera devant les conséquences politiques et sociales du protestantisme ; et, même quand elle n'aura plus de foi dans la religion, quand elle afiectera le plus haut la librepensée, elle conservera soigneusement l'Eglise, refuge fallacieux pour les faibles, épouvantail pour le peuple.
C'est là la grande misère de la bourgeoisie dont toute la France elle-même est appauvrie. Comment renierait-elle l'Eglise sans renier en même temps le principe d'autorité, d'ordre, comme on dit, qui est tout le fonds de sa pensée? Comment la bourgeoisie qui a travailfé à faire la royauté franque, despotique et unitaire, sur lé modèle de l'empire romain, renoncorait-elle au catholicisme qui est l'idée d'unité ren-
due visible et imposée à tous les peuples par la prétendue sanction divine?
Je suppose que vous m'épargnerez de secourir ici ma pensée par de longues preuves historiques. Si je me suis arrêté quelque temps sur la formation de la bourgeoisie en plein cloaque impérial, c'est que j'espérais y trouver les raisons et la cause de l'idéal qu'elle a développées jusqu'à cette décadence où elle se dissout enfin, et qui ressemble tant à la corruption où elle est née. Mais les preuves seraient insuffisantes au reste de ma théorie : à qui, d'entre nous, ne sont pas présents les souvenirs des communes et des légistes qui ont aidé si puissamment le pouvoir central, la royauté, non-seulement contre la noblesse, mais plus encore contre le peuple? Je sais qu'ici, dans le Midi, les communes n'ont pas été, comme dans le Nord, des municipalités royalistes, mais la plupart, comme les villes italiennes, des républiques et des démocraties. Malheureusement la France du Nord a écrasé, chez nous, cette espérance de liberté politique, comme elle a écrasé la liberté religieuse dans les Albigeois et la Réforme.
Excusez-moi, pourtant, de ne point parler de nous ici , car cette France bourgeoise, royale et unitaire, telle qu'elle a été faite, ne l'a pas été par le Midi, mais bien contre lui. Je suis obligé par mon sujet de m'occuper des idées et des doctrines qui ont prévalu, et non de celles qui ont été, sinon arrachées, — car elles revivent encore en nous, — mais fauchées et sarclées, pour leur plus grande vigueur future.