LIVRE QUATRIÈME
C'est par tous ces sophismes d'une formalité subtile et captieuse, que les légistes réussirent à incarner dans le roi Tunité et la souveraineté que Timpeccable loi romaine attribuait aux Césars; et en travaillant pour Tunité politique, ils contribuèrent aussi à Tunité religieuse : Tune appelle Tautre ; l'Etat despotique s'appuie sur une religion despotique. Le roi de France ne devait-il pas, comme Justinien et tous ces empereurs qui eurent tant de zèle au bien de l'Eglise, la maintenir une et souveraine contre l'hérésie « par l'épée et par les lois »? Et le catholicisme ne devait-il pas à son tour sanctifier et faire révérer aux peuples, comme une force providentielle, cette autorité qui était toujours tendue comme un bras menaçant contre ses ennemis ? L'alliance entre Tune et l'autre était indissoluble ; c'était plus qu'une alliance : c'était l'affirmation du même principe appliqué aux choses temporelles et aux spirituelles, confondues dans la même origine et dans la même fin.
De là est sortie la conception d'une religion d'Etat imposée au nom du prince qui traite les hérétiques comme des rebelles ; car c'est le roi lui-même qu'ils méconnaissent dans le Dieu dont il tient sa puissance et son autorité.
Les lâches et efféminés Valois, les mille tyranneaux horribles du xvi® siècle, le sinistre rêveur de l'Escurial, Philippe II, qui perdit dans la grande tempête de la Réforme toutes ses pensées parties comme une flotte à la conquête de la monarchie universelle; le paon solennel, Louis XIV, qui fait la
roue dans le sang, égal par les folies de son orgueil h Tancienne démence césarienne qui demandait des apothéoses ; ce Néron qui, du milieu de ses adultères divinisés par FEglise et par les poëtes, déclarait « qu'il ne voulait point souffrir dans son royaume d'autre religion que la sienne » ; tous ces rois qui furent les pestes et les guerres du genre humain, que sont-ils? Cette doctrine incarnée en des monstres qui la valent! Et elle subsiste encore! Elle nous gouverne encore, moins terrible sans doute, parce que le progrès a communiqué de faiblesse au gouvernement et de douceur aux mœurs ; mais pourtant encore tracassière, despotique, disposant de la ruine, de la prison et de l'exil.
La loi reconnaît plusieurs cultes et elle devrait n'en reconnaître aucun; mais si elle ne l'est de nom, l'Eglise catholique n'est-elle pas encore de fait la religion de l'Etat? Savez-vous beaucoup de livres supprimés, beaucoup d'écrivains emprisonnés pour avoir attaqué les Juifs ou injurié les protestants? Et, au contraire, quel est le penseur du xix« siècle sur lequel le catholicisme n'ait été vengé par les amendes, la prison et le bannissement?
La religion d'Etat, pour n'être pas avouée ouvertement dans nos Constitutions, existe donc encore; l'interprétation sophistique de la loi assure au catholicisme une prédominance réelle sur les autres cultes ; et, peu à peu, la loi se modifie, se transforme par cette interprétation qui finit par s y mêler et la corrompre.