LIVRE QUATRIÈME
blafardes, où Ton ne sent rien que le souffle fuyant et le frôlement mou des fantômes.
Maintenant, voyons si, en effet, la bourgeoisie, par ses historiens, avoue l'idée que nous lui supposons, et si, par préjugé et prévention, nous ne lui prêtons pas une philosophie historique qu'elle repousserait.
Commençons par le plus grand de tous ces historiens, par celui qu'on a surnommé l'Homère historique du xix° siècle et qui, en effet, par la double vertu de son érudition et de son style, fut le père de toute une génération d'historiens : par Augustin Thierry.
Personne n admire plus que moi les rares qualités — bien qu'un peu exagérées — par lesquelles il a ressuscité, dans ses Récits mérovingiens, la confuse mêlée de la société barbare, et, dans ses Lettres sur V histoire de France, les tumultes des communes bourgeoises. Je maintiens, cependant, cette restriction déjà faite, que l'histoire de ces communes du Nord est insuffisante* à donner une idée de la grande révolution communale du xi** et du xii® siècle. Je ne pense pas que la bourgeoisie puisse se plaindre qu'en la cherchant en cet hoiûme, je ne lui choisisse pas un assez fidèle représentant et dont la gloire puisse être contestée ? Le plus grand éloge qu'on puisse en faire, c'est qu'il a été un précurseur même pour ceux qui, tout en l'admirant, se sont écartés de son enseignement et l'ont dépassé par une recherche plus large et plus généreuse de la vérité. Son génie, qui a élevé le récit historique à un art qu'il n'avait jamais atteint en France, a été le premier modèle, la
première étude de tous ceux qui se sont voués à l'histoire, soit pour continuer ses doctrines, soit pour les combattre. Car, enfin, l'histoire, ni comme style ni comme méthode, ne peut en rester là : elle est trop uniquement narrative chez A. Thierry ; il se propose exclusivement trop de peindre ; et, parfois, un peu d'exagération ne lui coûte pas pour renforcer son coloris ou dramatiser son récit : — pour Thomas Béquet, par exemple, prêtre intelligent, en qui il symbolise contre toute vérité, en quelque sorte, la résistance saxonne contre la conquête normande. Aujourd'hui, il faut une histoire plus complète qui ne décrive point, ne raconte point seulement, mais explique, commente, d'éfinisse.
L'influence d'A. Thierry s'arrêtera là.
Je ne veux pas qu'on m'accuse de dépréci-cr un homme qui est l'un des honneurs du xix* siècle français : j'ai besoin d'affirmer mon respect, ma reconnaissance pour l'écrivain qui a détruit la vieille forme de l'histoire, au moment de m'en prendre au théoricien et au penseur politique, de tant d'idées qui, depuis, imposées à la France par un enseignement de quarante ans, ont été la cause fatale de nos plus grandes misères : j'ai dit fatale et, en effet, il fallait que ces idées fussent exprimées, que la bourgeoisie se définît elle-même, se révélât dans ses passions, dans son orgueil, dans son incapacité égoïste et malveillante
Ai-jc été trop loin, tout à l'heure, en supposant que toute l'action historique de la bourgeoisie a été