LIVRE QUATRIÈME
ment éphémère de notre évolution historique.
Ainsi, si bien travaillée, si bien ordonnée qu'elle soit, Tœuvre de Thierry ne repose pas profondémeot sur de fortes assises morales; il n'avait pas Tesprit assez philosophique ou l'âme assez généreuse pour voir dans l'histoire le travail de l'idée de justice : il avait môme des préventions un peu mesquines et singulièrement bourgeoises contre les intelligences hautes et hardies qui, sous la tempête des faits, devinent, saisissent de l'œil les courants des idées qui se mêlent et se combattent. Il protesta contre Vico,. ressuscité par Michelet, et contre cette méthode, qu'il supposait allemande, laquelle voit dans les événements humains l'histoire de l'âme humaine et comme il dit, une psychomachie^ •
Pour conclure, je n'ai qu'à résumer tout ce qui a é'té dit : la tradition de la bourgeoisie est essentiellement césarienne, c'est-à-dire unitaire, centraliste, autoritaire; et c'est en toute raison qu'elle s'incorpore de plus en plus au catholicisme : le catholi- . cisme qui est, comme elle, d'origine impériale, et qui s'offre comme la plus haute, la plus affirmative formule de l'unité et de l'autorité.
Ne reprochons donc pas à la bourgeoisie, comme une apostasie, de sortir aujourd'hui précipitamment des soi-disant systèmes prétendus libéraux d'où elle taquinait le prêtre innocemment. Le danger, c'est-à-dire les progrès de la démocratie, l'a ramenée à la pure conscience de ses principes. Elle s'est aperçue que, hors de l'Eglise, elle était hors de Tau-
torité et de Tunité, et qu'elle risquait de s'égarer dans les terres inconnues de la liberté. De là son effroi, sa panique qui Tont rappelée tambour battant dans l'Eglise, comme en sa dernière forteresse.
Mais (et je finirai p^r ces quelques considérations) ce système historique est-il condamnable seulement parce qu'il est faux? Non ! mais aussi parce qu'il est immoral; et il est immoral parce qu'il manque envers le genre humain, de charité et de pitié. Ils n'ont point d'émotioji ni de regrets pour ses douleurs, pour. ses angoisses, pour ses désespoirs, pour son long martyre. Leur idée, c'est-à-dire l'intérêt de leur caste, qu'ils se posent comme .le but suprême d'où ils ne détachent plus leurs yeu3<, les rend aveugles, sourds, impitoyables aux cadavres qu'ils piétinent comme une fange vile, dans le sang meurtri qui sanglote encore ; si, de temps à autre, le pied leur choppe contre une ville ruinée, noire encore d'incendies, contre des montagnes de chairs hurlantes, si hautes qu'ils ne peuvent les emjamber: « Bah! disent-ils, tous ces hommes gênaient le progrès ; il est juste qu'ils en aient été châtiés ; et puisqu'ils sont morts, c'est apparemment qu'ils ne méritaient pas de vivre. » Et ils continuent leur chemin.
Que le xix* siècle après le xviii*, qui ne fut si grand que parce qu'il fut très-ému, ait été capable d'un système auss? dur, ce sera la grande indignation de la postérité ; la bourgeoisie sera condamnée sur le témoignage de ce système, non point tant